Séance du dimanche. Génération FLNC

3 Mai

Génération FLNC

Dans la nuit du 4 au 5 mai 1976, une organisation jusque là inconnue faisait exploser 22 charges aux quatre coins de la Corse, à Nice et à Marseille. Le FLNC fêtait bruyamment sa naissance en s’en prenant aux symboles et aux institutions de l’État français, à la légion étrangère, aux banques et aux intérêts de certains pieds noirs, installés en Corse après l’indépendance de l’Algérie dans des conditions dont aucun Corse n’avait jamais pu bénéficier. La création de ce front unitaire était le résultat de la fusion de plusieurs organisations politico-militaires, notamment Giustizia Paolina et le FPLC. Elle était la suite logique de l’impasse dans laquelle se trouvait l’action autonomiste après les événements d’août 1975 (voir notre séance Aleria 1975, explications pour une prise d’armes). L’échec de l’action publique avait poussé la frange la plus déterminée vers la clandestinité et la lutte armée.

Conf de presse années 70

Le sigle de l’organisation, F. L. N. C., marque clairement l’orientation que voulaient donner ses fondateurs : un Front de Libération National -FLN- pour la Corse. L’exemple algérien était explicitement revendiqué, et l’action devait s’inscrire dans une lutte générale des peuples opprimés par un État qui ne les reconnaissait pas culturellement et leur niait toute existence politique. L’Irlande du Nord, le Pays Basque, en Europe, mais également les peuples amazighes, (kabyles et berbères) l’OLP palestinienne, avec qui des liens avaient été établis. Plus généralement, le mouvement était profondément ancré dans une tradition révolutionnaire. Pour « comprendre l’empire », plutôt que d’avaler les crétineries débitées par les apprentis gourous de l’extrême droite en mal d’argent et jamais avares d’escroqueries il suffit d’opérer un retour sur l’histoire, et l’empire c’est d’abord la France et sa politique colonialiste. L’histoire de la prise de possession, de la conquête militaire de la Corse et de sa transformation en colonie est particulièrement claire.

Le documentaire de Gilles Pérez et Samuel Lajus, sorti en 2004 s’appuie sur une somme impressionnante d’images d’archives et, surtout, d’entretiens avec un grand nombre de militants, avec quelques absences remarquées cependant, notamment celle de plusieurs des principaux dirigeants des années 1980-90. On peut discuter le choix de la séparation en deux volets, 1/ « les années romantiques, 2/ « les années de plomb », dans la mesure où taxer de « romantisme » une action politique est rarement une façon de la prendre au sérieux, et que si le plomb a un peu parlé dans les années 1980, on ne peut pas limiter l’action du FLNC à quelques cartouches, même de gros calibre. La structuration de l’organisation et le développement d’un mouvement populaire allait au-delà de ce genre de folklore, et le film le montre très bien d’ailleurs : les revendications touchaient évidemment l’auto-détermination, la libération des prisonniers politiques (plusieurs centaines au plus fort de la lutte), mais également la question foncière, la lutte contre la spéculation immobilière et le développement d’un syndicalisme non-inféodé aux bureaucraties continentales.

Ce que montre également le documentaire, c’est un certain nombre d’ambigüités liés à l’hétérogénéité idéologique du mouvement dès son origine. Certains militants venaient de l’extrême gauche anticolonialiste, d’autres de l’extrême droite étudiante. Tous se retrouvaient dans l’action, et la plupart s’est construit une pensée politique sur le tas, dans le feu de l’action, une situation que l’on retrouve dans la plupart des mouvements de ce type. Il n’en reste pas moins que des tensions ont toujours persisté, ce qui est normal au sein d’un mouvement qui se revendique « nationaliste ». La défense de la nation, de la langue et de l’identité – sauce années 1970, on est aux antipodes du FN et de ses satellites du type Terre et Peuple – impliquait avant tout une lutte contre l’oppression coloniale depuis une position minoritaire, pas l’affirmation d’une suprématie. En ce sens, les mots d’ordre du Front du genre IFF (I Francesi Fora, les Français dehors) ou Tarra corsa a i corsi (la terre corse aux Corses), étaient tout sauf des slogans d’exclusion d’une catégorie de la population à partir de son origine.

IFF

Légion

Il s’agissait de chasser les colons, les institutions et les agents de l’État français, la légion étrangère pas de les remplacer par une entité surplombante du même acabit. L’autodétermination d’un peuple nié dans son existence et exclu de sa propre terre par une puissance coloniale qui suit ses intérêts stratégiques n’a rien à voir avec l’imposition d’une identité ethnico-culturelle excluante calquée sur » la France aux Français » des fafs continentaux. Le documentaire s’attarde justement sur un moment de tension extrême au sein de la lutte : l’assassinat en janvier 1986 de deux dealers tunisiens revendiqué par le FLNC au nom de la lutte contre la drogue, considérée à raison comme une offensive contre la lutte par un affaiblissement de la jeunesse, une préoccupation qu’on retrouve chez d’autres organisations révolutionnaires. Le problème c’est que ce mode d’action ne suivait pas le slogan « gros dealers, gros plombs, petits dealers, petits plombs », qui circulait pour intimider les trafiquants. Il était difficile de ne pas voir dans la mort des deux vendeurs de shit –meurtre facile : des immigrés, pas de famille, pas de vendetta – une dérive raciste que, pourtant, le FLNC avait toujours combattue, notamment en ne laissant jamais Le Pen père descendre de son avion ou de faire un meeting quand il lui prenait la fantaisie de venir en Corse.

La clarification menée à ce moment-là au sein du nationalisme corse devait déboucher d’ailleurs sur une prise de position sans ambigüité : l’identité corse revendiquée était celle d’une « communauté de destin » des habitants du territoire insulaire, complètement découplée de toute appartenance ethnico-culturelle, et donc opposée frontalement aux conceptions du nationalisme français, dans sa variante ethniciste ou jacobine. On peut regretter qu’avec le reflux de la lutte au profit d’une bureaucratisation croissante des militants mués en politicards professionnels, les idées révolutionnaires soient devenues minoritaires, comme le déplorent bien des militants historiques. Le résultat de cette professionnalisation d’une partie des militants et de la dérive affairiste d’une autre est la perte des garde-fous et la récupération par certains des termes d’une lutte anticolonialiste au profit d’une revendication ethniciste, comme en témoigne l’apparition depuis plusieurs années du slogan IAF (I Arabi Fora) aux côtés du vieux IFF. Un contre-sens total : il ne s’agit plus de chasser les colons agents de l’impérialisme, mais se vautrer dans le racisme le plus basique en perdant de vue tout point de vue de classe au profit de la revendication incantatoire et absurde d’une supériorité raciale, au plus grand profit des vautours de la spéculations, qui peuvent désormais bétonner en paix. Si l’ennemi, c’est le pauvre et l’immigré, les affairistes et les spéculateurs n’ont plus de soucis à se faire.

inno a u razzismu

Le documentaire est en tout cas un excellent témoignage de cette phase historique de la lutte et du rôle qu’a pu tenir une organisation politico-militaire dans la structuration de l’action politique au niveau local et plus généralement dans le renouvellement des pratiques politiques, syndicales, culturelles.

-Les années romantiques

-Les années de plomb

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