Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 6) / Farid Taalba

6 Mai

74238530

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Ouvre la porte de ta chambre ?  demanda-t-il à Madjid, on va l’installer sur ton lit ! ».

« Pour quoi faire ? répliqua Madjid, on ne devait pas se sauver par les toits ! Tu ne lui as pas dit que tu l’invitais chez toi ? ».

« Je n’ai plus de chambre, j’me suis fait jeter ce matin. Ton invitation à déjeuner tombait à pic. J’aurais été d’attaque pour gagner au moins ma journée. Et lui, on ne peut pas le laisser crever tout seul dans son coin ! ».

Sans résistance, mais mort de peur, Madgid obtempéra et ouvrit la porte de sa chambre : l’évidence parlait d’elle même. L’urgence faisait son lit et il ne doutait pas des flots ravageurs qui pouvaient en surgir. Dehors, des clameurs et des cavalcades reprenaient de plus belle et la grêle s’abattait dans des bris de glace. Mieux valait ne plus chercher à comprendre. L’heure n’était plus à la discussion. Son destin était soumis au gré de la providence si souvent infidèle. Il finit tout de même par se mettre sous la protection de Sidi Boudj Touadla, le saint patron de son village. Il revit alors la flambée de drapeaux portés par les khouans au moment du grand pèlerinage à son tombeau. Sous un ciel d’azur aveuglant de lumière, le soleil, fournaise implacable, faisait craquer tout un peuple de pins, de lentisques et d’oliviers sauvages. La lame tremblante des pèlerins se brisait à l’entrée de la zawiya au rythme des tbels et des ghaïtas qui disaient les qaçidas à la gloire du prophète. A l’ombre du marabout immaculé, la récitation du Livre comblait les cœurs meurtris de ceux qui avaient échoué au pied du catafalque couvert de tissus vert et d’or.

Une fois le malade installé, Madjid se rua vers la porte d’une foulée nerveuse, tressaillante, le regard noir et hors d’haleine, verrouilla la serrure à double tour et rangea la clef au fond de sa poche après l’avoir étreinte comme un gri-gri, une dernière bouteille à la mer : Oh, Zahiya ! Oh Zahiya ! Sa voix lointaine lui parvint aux oreilles qui s’étaient dressées : il respira profondément, boutonna ses paupières et se laissa enivrer par le poème qu’elle lui envoyait comme par magie de l’autre côté de la mer. Il en frémissait comme un beau rouget vivant dans une poêle brûlante. Ses vers, empruntés à Cheikh El-Asnaoui, faisaient le même constat d’impuissance que lui :

 « Dites lui s’il pense revenir

Je pleure son absence chaque jour

Dites lui s’il a l’intention de revenir

Je suis triste et je pleure

Mon protecteur est parti

Il a pris le bateau

Il est loin de moi

Très Haut, protèges le, il m’est cher

Dieu, guides le s’il se trompe ».

Pendant ce temps là, Môh se penchaient sur la blessure de Bou khobrine qui se tenait à demi assis, toujours dans le coma alors que dehors des coups de feu claquaient et que le gaz lacrymogène avait complètement asphyxié l’odeur du bouzelouf. Notre infirmier avait fait la campagne d’Italie pendant la deuxième guerre mondiale. A Monte Cassino, il en avait vu des blessés, du sang et des morts. Tout naturellement, il avait retrouvé ses réflexes de vieux soldat face aux ténèbres qui gagnent les vivants terrassés par la mitraille. Il examina avec minutie la blessure, le sang coulait, goutte à goutte, sur le parquet de bois.

« Il a de la chance, fit-il, la balle n’a pas touché le poumon… mais il va falloir trouver un médecin.

– Tu veux dire qu’on va le garder ici un p’tit moment ?

– J’en ai bien peur… et encore faut-il qu’on trouve un médecin qui accepte de le soigner sans le déclarer.

– Pourquoi ne va-t-il pas à l’hôpital comme tout le monde ?

– Parce que s’il va à l’hôpital, cela équivaut pour lui à se rendre au commissariat. Je ne sais pas quel rôle il a joué dans tout ce baroud qu’on est en train de nous tirer, mais il n’a pas cherché à se jeter dans la gueule du loup, c’est le moins qu’on puisse dire. Blessé ou pas blessé, pour les policiers, c’est un témoin potentiel, une balance à portée de main, il peut en dire long. Pour eux, pas de doute, c’est pas la balle qui est allée le chercher. Si tu as reçu une balle, c’est que tu as quelque chose à te reprocher… et si tu as beaucoup à te reprocher, c’est alors que tu en caches aussi énormément… et si tu en caches tant que ça, ils mettent le paquet pour que t’en montre un max, sans passer par le toubib. C’est arrivé à plus d’un ces derniers temps, ils ont la main facile, on se rend compte qu’après que l’héroïsme n’existe pas.

– Comment on va faire ? Hein ? Alors ? J’attends ! Les temps ne sont-ils pas devenus incertains ?

– Tu vas commencer par me donner des compresses, du coton, du sparadrap et un désinfectant… tu dois avoir ça dans ton trésor de guerre, tous les immigrés repartent avec des compresses, du coton, du sparadrap et du désinfectant… pour toute la famille !

Je vais lui nettoyer la plaie et essayer d’arrêter l’hémorragie avec un bon pansement. Pendant ce temps là, toi, tu iras chercher le docteur Timsit, au cinq de la rue de Laghouat. Tu lui diras que tu viens de ma part. Tu lui racontes tout ce qui s’est passé et tu lui demandes de venir de suite. C’est une question de vie ou de mort. Sois sans crainte, c’est un homme bon.

– Excuses moi, mais j’ai tellement peur.

– Je te comprends fils… va en paix… ».

Madjid traversa d’une traite la rue de Jessaint au milieu d’une foule livrée à elle même et à sa colère. Il laissait derrière lui les pavés brûlants de la rue de la Charbonnière tourmentée par les cris de ses misérables. Le bas de la rue avait disparu sous un épais nuage, notamment la place du marché d’où avaient éclaté les incidents qui tournaient maintenant à l’émeute et que la presse nommait « le marché aux voleurs de la médina parisienne de La Goutte d’Or » ou bien selon le goût du jour « la cour des miracles de la

Charbonnière ». Les journaux racontaient qu’elle existait depuis dix ans aux yeux de tout le monde : les nord-africains n’avaient fait que succéder aux G’IS déserteurs de 1944 et aux mauvais garçons montés des ports du Sud. On voyait à peine la lourde ossature du métro aérien qui surplombait autant de panique publique sans arrêter un train. Une avalanche de policiers casqués continuait de s’abattre sur le quartier. Ils étaient spécialement équipés. Ils avaient troqué le bâton blanc pour la longue matraque noire à l’américaine, brandissaient révolvers et mitraillettes, tiraient des coups de feu. Ils faisaient toujours irruption dans quelques cafés, obligeaient les consommateurs à sortir un par un pour mieux les matraquer au passage. Nombreux étaient ceux qui se faisaient saisir, assommés et emmenés au commissariat de la rue Doudeauville. Joignant enfin la rue de Laghouat, laissant sous ses pas la rue Stéphenson, il fut surpris par la sourde rumeur de la foule qui en jaillit d’un seul coup derrière son dos à peine retourné. En face, à l’autre extrémité de la rue de Laghouat, un même flux plein d’ardeur avait remonté la rue Léon en direction de la rue Doudeauville. Rebelle, répondant soudain aux coups reçus, la foule se lançait maintenant dans le siège du commissariat au devant duquel elle se massait désormais dans des convulsions brusques et soudaines. Il s’engouffra alors dans le cinq rue de Laghouat et courut chez le docteur Timsit au premier étage. Même le seuil du cabinet franchi, son regard scrutait encore la porte qui venait de se fermer derrière son dos. Il entendit d’ailleurs des débris de verre et des mouvements de foule qui furent loin de rassurer son imagination. Des relents de gaz lacrymogène qui flottaient même dans l’air du cabinet le firent se retourner et comme revenir à la réalité. Il découvrit que le docteur Timsit était déjà à l’œuvre au milieu de quelques blessés légers éparpillés ici ou là à même le sol. Il était secondé dans sa tâche par deux autres collègues médecins et de trois infirmières. Madjid lui raconta comment Môh et lui avaient trouvé Bou Khobrine blessé d’une balle dans le couloir de son immeuble. Il n’oublia pas de préciser et répéter qu’il venait bien de la part de Môh Tajouaqt et qu’il avait encore des places pour aller voir Blond-Blond ce soir.

Le docteur ne se fit pas prier pour suivre Madgid. Dans l’escalier, il s’inquiéta du malade. « Qui est ce Bou khobrine ? questionna-t-il avec curiosité, cela me rappelle une vieille figure légendaire… je ne sais plus laquelle.

– C’est le mejdoub de la place du marché de la rue de la Charbonnière. Il va tête et pieds nus et distribue à chacun son lot, riche ou mendiant. Il vit de l’aumône des croyants comme des non-croyants. Celui qui a les cheveux gominés comme celui qui porte le turban le craint autant qu’il le méprise. Ne répète-t-il pas souvent comme Qasi Udifella :

« Allons disons la vérité

Même si elle blesse

Plutôt que la perdition

Je le vois, la moitié des gens

Sont fauchés

Et sans un sou

Il ne leur reste plus rien

Que des déchets

Ils ne trouvent pas de travail

Ne prospèrent que ceux

qui portent des chéchias

Ceux-là passent leur temps à encaisser

On les appelle les intelligents

A toute heure ils sont devant les guichets

Ils cachent vite leurs billets

Se méfiant même de leur père

La bouteille est débouchée

Le vichy sur la table

Ils mangent tout ce qui est nécessaire

Les autres manient la pioche

Mangent chichement

Et jeûnent dans la canicule

Lorsque le cheikh appelle à la prière

Et que tous ont prié

Chacun tombe où il peut »

– Mais comment il a fait pour se prendre une balle ? demanda-t-il en accélérant le train

Advertisements

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 6) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 7) / Farid Taalba | quartierslibres - 13 mai 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :