Livre du samedi : Free jazz, Black power

9 Mai

Free jazz, Black power / Philippe Carles, Jean-Louis Comolli

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Critique et entretien issus des Inrockuptibles 24/10/2000:

En 1971, deux jeunes critiques français de jazz, Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, rédigent Free jazz Black Power. Un essai révolutionnaire, une analyse marxiste du jazz, où ils mettent en rapport l’émancipation d’un jazz devenu soudain “free” avec les appels au soulèvement de la communauté afro-américaine par Malcolm X, puis par les Black Panthers. Un classique aujourd’hui réédité en poche.

C’est un vieux livre, devenu presque introuvable, qu’on réédite aujourd’hui dans toute sa fraîcheur lointaine. Si Free jazz Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli peut être qualifié sans peine de vieux livre, ce n’est pas tant parce qu’il a été publié en 1971 (aux éditions Champ Libre). Non plus parce qu’il évoque un genre musical, le free jazz, dont l’actualité est depuis longtemps si dépassée qu’elle n’est plus réinvoquée que sous forme de caricature de free, de Radiohead à Jimi Tenor, de Kelis à Blur, d’Alain Bashung aux remixes techno-parade de Dalida. Tous grands comiques freepiers. Non. En réalité, si ce livre peut être dit “vieux”, c’est parce que sa langue ­ marxiste orthodoxe ­ a totalement disparu. Qui, par exemple, à l’heure de l’octogénaire carton d’Henri Salvador, oserait encore parler, comme Carles et Comolli, de la bossa nova en tant que “poussif mouvement d’exploitation des rythmes brésiliens” ? Ou écrire des phrases comme “Dans la réussite relative de l’entreprise de moulage et de remodelage du jazz par les intérêts culturels/commerciaux de l’idéologie dominante, la critique a joué son rôle, de médiation et de transmission, sans voir que ce qu’elle croyait faire dans l’intérêt du jazz et pour sa cause, elle le faisait d’abord dans celui (pour celle) d’une idéologie et d’une culture qui ne peuvent se voir que dominantes, et ne pouvaient admettre culture et musique noires que dominées” ?

En premier lieu, cet essai nous rappelle donc qu’il fut un temps où la critique n’a pas été, au mieux, cet exercice plus ou moins brillant d’impressionnisme et de subjectivité absolue ou, au pire, cet empilement un peu désemparé d’adjectifs décoratifs ; mais une véritable activité politique, où la description de la production culturelle n’était pas séparée d’une analyse des conditions de cette production, et de son vouloir-dire à chacun de ses échelons de représentation.

Et ce qu’on mesure parfaitement en le lisant, c’est le parfait déclin culturel de notre époque, son avachissement invertébré en production massive, reflété en miroir par une critique tout aussi molle et invertébrée. Mais en 1971, il y a deux jeunes critiques (l’un de jazz, Carles, l’autre de cinéma, Comolli) qui, effrayés par la violence dont le free jazz est reçu par leurs pairs, décident de leur expliquer les ressorts marxistes de l’affaire : à savoir la conjonction entre cet effort d’émancipation du jazz et l’appel révolutionnaire lancé à la communauté afro-américaine par Malcolm X puis par les Black Panthers. Autrement dit, revoir l’esthétique à l’aune de l’éthique et de la politique et sortir du pur jugement de valeur, essentiellement dicté par la domination. Ce qui fait évidemment de Free jazz Black Power un livre aussi essentiel sur le jazz que sur l’afro-américanisme. Sur ce dernier point, d’ailleurs, son actualité reste à peu près entière, et toujours plus détaillée qu’un numéro spécial de Télérama contre la peine de mort aux Etats-Unis. Car si le jazz n’est pas plus free aujourd’hui que le reste de l’activité culturelle, noire ou blanche, il reste en revanche toujours autant de Noirs en prison et dans les couloirs de la mort. A peine si l’on y compte en plus, désormais, quelques-uns des Black Panthers, héros du livre de Carles et Comolli.

*

Philippe Carles ­: Comolli et moi, on s’est connus à Alger en travaux pratiques de botanique, en première année de médecine. On a sympathisé par le jazz, en s’échangeant des disques ­ il m’a passé les trios de Thelonious Monk et moi un 25cm de Miles Davis. Puis Jean-Louis est parti d’Algérie en 61 pour Paris et a très vite intégré les Cahiers du cinéma. On s’est retrouvés en 62 à la Cinémathèque, rue d’Ulm, lors d’une projection des Pionniers de la Western Union… Je me souviens très bien qu’il y avait un escalier, on était chacun à un bout, mais je ne sais plus qui était en bas et qui était en haut…

Jean-Louis Comolli ­: Quelle mémoire !

Au moment où vous vous engagez dans la rédaction de Free jazz Black Power, où en êtes-vous ?

Philippe Carles ­: On faisait des choses très différentes, mais nous étions tous les deux collaborateurs de Jazz magazine, chacun à sa façon, à son rythme. Pour ma part, je n’étais pas encore rédacteur en chef du journal, j’assurais juste une fonction de pigiste mais j’étais déjà journaliste et j’occupais parallèlement une fonction plus “alimentaire” au sein des éditions Filipacchi, en assurant la rédaction en chef de Super hebdo, un magazine pour adolescents de la famille de Salut les copains…

Jean-Louis Comolli ­: Il faut préciser tout de suite que lorsqu’on s’engage dans la rédaction de ce livre, on est en plein dans l’après-68. On est plongé dans quelque chose qui ressemble à un élan brisé. Ce n’est pas une période apaisée. La bataille du free jazz n’était pas encore éteinte. Moi, j’étais aux Cahiers. C’était sa période surpolitisée, en partie grâce à moi, l’époque des partis pris théoriques et politiques les plus poussés. Nous étions toute une bande d’amis (Jacques Aumont, Sylvie Pierre, Pascal Bonitzer, Serge Daney, Biette) qui pensaient qu’il se passait quelque chose d’important et que le cinéma n’y était pas totalement pour rien.

Philippe Carles ­: C’est une époque assez libre, où il y avait pas mal de passerelles entre les Cahiers et Jazz magazine. Serge Daney collaborait occasionnellement à Jazz mag et surtout Louis Skorecki, qui signait alors sous le nom de Jean-Louis Noams et participait activement à cette période pré-free du journal, en allant à New York et en faisant tout un tas d’entretiens avec les musiciens les plus impliqués dans cette révolution.

Quand est-ce que surgit l’idée même du livre ?

Jean-Louis Comolli ­: L’origine de ce livre est multiple : il y a d’abord tous ces papiers écrits pour Jazz mag depuis 1965, parfois à quatre mains, et qui servent concrètement de substrat à nos thèses. Il y a bien sûr cette bataille bien réelle et très virulente avec une grande partie de la critique à propos du free jazz ­ cette musique que l’on aimait et qui nous bouleversait était littéralement insultée par ses détracteurs. Et puis il y a l’influence du livre de LeRoi Jones, Le Peuple du blues, qui paraît en français à ce moment, et sert de catalyseur. C’était un moment où, aux Cahiers, on développait l’idée d’une approche matérialiste de l’histoire du cinéma, qui tienne compte des facteurs économiques et idéologiques et ne soit pas simplement une histoire des styles. Lorsqu’on a lu la tentative de LeRoi Jones de raconter l’histoire de la musique noire comme un ensemble organique articulé aux mouvements de la société américaine dans son ensemble, dans une relation dialectique à ses contradictions politiques et économiques, il y a eu pour nous comme un effet de résonance. C’est ce qui a justifié que ce soit un livre et pas simplement un recueil d’articles. Il s’agissait de ressaisir un ensemble.

Philippe Carles ­: C’est un livre à plusieurs voix, composé d’une multitude de citations, nourri et porté de textes et de déclarations de musiciens, récoltés pendant des années… C’est une histoire du jazz, pas strictement un manifeste, même si on ressent encore la déflagration que cette musique a pu produire en nous à l’époque.

Jean-Louis Comolli ­: Ce qu’on ne peut plus percevoir vraiment aujourd’hui, et qui était somme toute déterminant dans notre désir de prendre la parole, c’est le caractère tranchant et profondément dérangeant de cette musique. Quand on a écouté Albert Ayler pour la première fois, il y a eu un effet de révélation. Des éléments qu’on pensait totalement repris et élaborés réapparaissaient dans une sorte de non-élaboration primitive, créant un effet vertigineux, comme si les perspectives changeaient brutalement. On était pris dans l’idée que chaque période de l’histoire du jazz digérait la précédente et la retraduisait à sa façon, dans un vaste travail d’élaboration ; et soudain tout ça volait en éclats. Je me souviens que ma première sensation face à cette musique a été celle d’un déchirement. Le jazz se déchire à ce moment-là et on voit apparaître les coutures, on voit la chair, on voit les cicatrices. C’est une musique où tout à coup quelque chose se découvre, se met à nu : c’est un effet visible d’une brutalité totale.

Vous théorisez tout de suite là-dessus ou vous restez un moment sous le choc ?

Philippe Carles :­ Dans les premiers articles, on raconte d’abord, on essaye de décrire ce à quoi on assiste. Les premiers comptes rendus font état de cette espèce de sidération.

Jean-Louis Comolli :­ Et je me souviens qu’on a mis tout de suite l’accent sur cette sensation de schyze soudain à l’intérieur de la musique. Le fait qu’on a affaire à des morceaux disjoints, là où avant il y avait l’affirmation d’une continuité et d’une cohérence. C’est une musique qui, pour ma part, m’a obligé à reconsidérer ce qu’était le jazz dans son ensemble. Ayler est le seul musicien qui m’a fait cet effet-là, avec Sun Ra.

Et là, la violence critique face à cette violence musicale est massive ?

Jean-Louis Comolli ­: C’est une musique qui a créé des ruptures, des clans. Pour beaucoup, cette musique était littéralement insupportable. Parce que fondamentalement, c’est la position de l’auditeur qui est mise en cause ici : peut-on écouter jusqu’au bout une musique comme celle-là, empreinte d’une telle violence, où la souffrance se retrouve ainsi mise à nu ? La notion de plaisir esthétique apparaît soudain inopérante, il faut aller du côté d’une poésie qui transperce pour évoquer ce qui nous saisit.

Est-ce que la théorie ne vient pas à ce moment pour chasser ou masquer en partie votre désarroi devant cette gamme nouvelle de sensations ?

Jean-Louis Comolli ­: Peut-être. La théorie, c’est toujours un bon médecin… (rires)

Philippe Carles :­ Moi, je n’ai pas ce sentiment. Peut-être suis-je un peu masochiste, mais j’ai plutôt l’impression que la théorie peut venir parfois s’immiscer, au contraire, pour justifier un plaisir qui fait problème. Parce qu’il y a quand même aussi du plaisir à écouter cette musique.

Jean-Louis Comolli ­: Je ne sais pas si on peut parler de plaisir. Il y a de l’euphorie. Il y a de la transgression et il y a de la transe. Cette musique fait bouger non seulement les musiques “déjà là”, y compris les plus modernes et sophistiquées, mais peut-être surtout les catégories dans lesquelles, jusque-là, on pensait la musique. Elle a un effet de remise en cause immédiate de la pensée sur le jazz. On est obligé de reprendre le travail à la base, de repenser toutes les catégories esthétiques. Cette façon nouvelle de mettre en avant le lien entre musique et politique, ça nous a fait prendre conscience que ce que l’on avait tenu longtemps comme l’histoire du jazz, celle écrite par la critique blanche, avait occulté systématiquement cette dimension, de façon à la fois inconsciente et pas si innocente que ça… Ce raccord est essentiel.

Peut-on parler du free jazz comme d’une musique révolutionnaire, dans le sens d’une musique qui soit l’expression d’une révolution politique ?

Jean-Louis Comolli ­: D’une façon embryonnaire, on peut dire que ça s’est réalisé. Et c’est assez unique. Comme le dit Marx, “toute révolution se drape des oripeaux de la révolution précédente” et, au fond, c’est le réveil du passé qui souvent est paradoxalement en jeu dans une révolution, avec retour des formes, des styles, des symboles qui appartiennent à la révolution d’avant. Dans le cas du croisement entre free jazz et Black Power, on est dans le radicalement neuf.

Philippe Carles ­: Depuis qu’ils ont mis les pieds en Amérique, les Noirs sont révolutionnaires. La révolution est toujours “déjà là” dans le jazz. Qu’est-ce qui fait la force et la violence de cette musique à la base ? C’est que c’est une musique qui part du “rien”. Ce n’est pas une musique africaine. C’est une musique de braconnage, basée essentiellement sur le manque.

Jean-Louis Comolli ­: Ce “rien”, on pourrait dire ­ en empruntant une formule à Alvaro Mutis ­ que c’est le “strict nécessaire”. Il ne peut pas y avoir moins : il y a juste ce qui est nécessaire ­ c’est-à-dire concrètement : se retrouver, continuer d’échanger, malgré l’éclatement organisé des communautés dans les regroupements d’esclaves, communiquer au-delà du langage… Toute l’histoire du jazz peut s’analyser sous l’effigie de cette notion de manque. Quelque chose est définitivement absent, et cette absence est on ne peut plus signifiante puisqu’il s’agit de l’esclavage. L’Afrique qui manque, la langue qui manque, le passé qui manque, l’histoire qui manque ­ et c’est à partir de ce manque que se constitue finalement quelque chose de neuf… Et ce langage commun qui va naître, pour refaire lien, c’est la musique.

Est-ce que l’émergence d’un phénomène comme le free jazz peut encore se produire dans le contexte culturel d’aujourd’hui ?

Philippe Carles ­: Le principal problème (ou le principal symptôme) de notre temps, c’est l’immédiateté de la récupération par le système de toute forme de nouveauté et d’alternative.

Jean-Louis Comolli ­: Je dirais en effet que toutes les expériences musicales sont plus que jamais possibles et que dans ce domaine, en ayant fait exploser les cadres, le free jazz n’y est pas étranger. Mais aujourd’hui, même si ça peut arriver, et même si ça arrive parfois, ça se fait dans l’indifférence. Peut-être que la chose la plus importante de nos jours n’est pas l’exception, toujours possible, mais cet impérialisme, de plus en plus entier, d’une musique moyenne qui envahit tout. En 71, on n’est qu’aux prémisses de ce phénomène. Mais aujourd’hui, devant l’acculturation marchande de la musique, les révoltes se brisent. Les révoltes sont devenues des coquetteries du marché qui s’en saisit, s’en amuse et les liquide du même coup. Et ça ne concerne pas seulement la musique mais l’ensemble de ce qu’on nomme “productions culturelles”. D’où cette grande méfiance, plus que jamais de mise, vis-à-vis de la notion de culture. La consommation culturelle est devenue tellement prégnante que le geste artistique, même le plus radical, paraît se perdre dans cet espèce d’édredon culturel.

Dans la nouvelle préface, vous passez d’une conception du free jazz comme musique de la rupture à l’idée d’une musique de la déchirure. C’est cet édredon qu’il faut déchirer ?

Jean-Louis Comolli ­: Absolument. Maintenir l’idée qu’il y a toujours la possibilité d’une déchirure dans cette sorte de maillage, de toile qui recouvre l’ensemble des activités humaines, y compris les plus artistiques d’entre elles, me paraît essentiel. Dans le monde qui est le nôtre, le gouvernement des uvres et des âmes est de plus en plus lié à la notion de programme, de scénario, de contrôle et de surveillance… Maintenir l’imminence d’un geste qui puisse déchirer me paraît être une nécessité politique.

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