Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 7) / Farid Taalba

13 Mai

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

– Je n’en sais rien moi-même. Nous l’avons trouvé, je suis venu. Je ne vous cache pas que j’ai bien vu que je ne n’étais pas le seul à vous demander plus ou moins la même chose. Il ne me plaît guère d’être aujourd’hui devant vous en de telles circonstances.

– Au fait ton Bou khobrine, ce n’est pas celui qui répète toujours au milieu des cageots et des déchets :

« Ne cherche pas à attirer sur toi les regards de la foule, au contraire détourne-toi de celle-ci, bouche toi les oreilles, retiens ta langue dans tout ce qui ne peut être utile… Souviens-toi de la mort, car c’est la base de l’ascétisme. Evite toute contestation, tout procès et toute discussion lors même que tu aurais raison, ne sois pas envieux, ne fais pas le bien pour l’amour de la renommée ; soit dans le monde comme un étranger ou comme un passant sur une route… Accoutume tes yeux à la veille, que le dikr soit ton inséparable, que la tristesse, l’abstinence ton vêtement extérieur, et le silence ton compagnon. Passe tes nuits dans la veille, les pleurs et les souvenirs de tes fautes passées. Vois toujours le paradis à ta droite, l’enfer à ta gauche, le sirat sous tes pieds, la balance devant toi, et Dieu t’examinant et te disant : « Lis ton Livre, aujourd’hui il doit te suffire ».

– Et s’il a pris une balle, reprit Madjid, c’est sans doute parce qu’il a dû faillir aux principes qu’il avait choisis pour le gouverner. ». Il avait dit cela en jetant un bref mais insistant regard du côté de la rue Doudeauville où la foule faisait le siège du commissariat. Toutes sortes d’objets volaient dans les airs et semblaient pilonner la façade.

– Vu qu’il est dans le coma, répondit le toubib, le blessé ne doit plus se poser toutes ces questions.

– Et toi, tu vas avoir beaucoup de travail ! conclut Madjid, après avoir détourné son regard de la foire d’empoigne d’où s’échappait une cohue de cris indescriptibles.

 

Ils arrivèrent à bon port même si leur esprit vaguait vers les préoccupations du large pris dans l’œil du cyclone. On déchargea Bou Khobrine du lourd fardeau qui pesait sur la suite de son existence ascétique. On se rassura à le voir se poser sur les quais de la guérison. Mais on s’inquiéta quand chacun loucha du côté de la fenêtre pour constater quel temps présidait aux destinés du ciel. Au loin, on se battait toujours. Le docteur confirma qu’il reviendrait dans le courant de la soirée pour évacuer Bou Khobrine vers un lieu plus sûr. « Mais comment tout cela a-t-il pu commencer ? demanda le docteur inquiet.

– Nous étions dans la rue, raconta Môh. Nous avons entendu des coups de feu. Cela venait du marché de la Charbonnière. Il y avait un car de police encastré dans une brasserie, un étal de quatre saisons en miette et deux hommes allongés dans leur sang. Il y a eu ensuite un face à face entre la foule et les policiers. Après une tentative de pourparlers, la foule, offensée par la réponse des policiers, se mit à leur jeter tout ce qui passait par sa main. Puis deux, trois cars sont arrivés en renfort. Et là, ils ont foncé dans le tas sans pitié. Tu imagines bien que nous ne sommes pas restés, sinon nous ne serions pas là à te raconter le peu que nous avons vu de cette journée maudite.

Sans plus attendre, le docteur mit les voiles pour aller au devant de la tempête ramasser les noyés qui ne manqueraient pas d’échouer aux portes de son cabinet.

 

Vers 20 heures 30, Môh alluma la radio. Le calme régnait dehors. Pas un chat ne miaulait à la ronde et les rues désertes étaient livrées aux rats qui sortaient des poubelles pour faire bombance. Bou khobrine émettait un sifflement aigu à cause de sa respiration laborieuse. Môh capta une voix sentencieuse qui devait être celle des informations. Le générique de l’émission portait des roulements de tambour qui leur rappelaient la gravité du propos que tient toujours la voix des informations. Une autre voix soudain attira l’attention sur le fait du jour :

« Assez de ce scandale ! Les parisiens doivent être protégés contre ces nord-africains qui, cet après midi, dans le quartier de la Goutte d’or ont fait régner une atmosphère d’émeute. 15 gardiens de la paix blessés, 4 manifestants atteints par balles, 40 boutiques saccagées, une vingtaine de passants molestés, et en tout 4 arrestations !

Nous avons souvent dit ici, à propos de la criminalité nord-africaine en France, que la misère est mauvaise conseillère, et qu’il fallait, surtout, empêcher la misère d’exercer ses ravages. Nous le pensons toujours ! Nous pensons toujours qu’il y a, du point de vu social, beaucoup à faire pour que soient accueillis, logés décemment et, en autre, dirigés, conseillés, les ouvriers musulmans venus chez nous pour y gagner leur vie.

Mais cet après midi, rue de la Charbonnière et boulevard de la Chapelle, là n’était pas la question. Surexcités sans nul doute, à l’occasion de l’Aîd El kébir, par les propagandes que l’on sait, des nord-africains se sont déchaînés dans le quartier de la Goutte d’or, s’attaquant aux passants, brisant les vitrines et les voitures, saccageant et essayant de mettre le feu, allant jusqu’à assiéger le commissariat de police. En plein jour, et en plein Paris. Tout le monde estimera avec nous qu’en voilà assez ! ».

 

Môh et Madjid échangèrent un regard furtif plein de surprise après l’écoute de ce ton virulent qui donnait à entendre une version des faits qui faisait plus que jouer de la flûte. Moh traduisit en kabyle l’éditorial plein de fureur.

 

– Alors là, j’en crois pas mes oreilles, trompeta Madjid, incroyable! Comment ont-ils pu oser? Tu as bien entendu? Ils ont dit qu’on s’est déchaîné dans le quartier de la Goutte d’or ?

– Que veux-tu, miaula Môh en se griffant d’ironie, quand le chat ne trouve pas la viande, il lui faut bien dire qu’elle pue!

 

Ce fut le moment que choisit Bou Khobrine pour se manifester et entrer lui aussi dans la danse:

« N’écoutez pas ce que dit la voix du serpent : il n’a rien vu ni entendu et il parle pour mordre ! ».

Ses yeux étaient révulsés. Chacun crut que la transe allait s’emparer de lui. Cependant, il ferma les yeux, puis sombra dans un profond sommeil que rythma bientôt le long sifflement de sa respiration.

– Tu vois, s’enhardit Madgid subjugué par la courte réplique du revenant, même lui, ils ont réussi à le réveiller un instant!

– Le brin de paille qu’ils sous-estiment, avoua alors Môh, c’est lui qui les aveuglera. Ils crachent vers le ciel, mais ce sont eux qui recevront le crachat sur leur poitrine.

 

– En attendant, nous, on se mange les coups! Je risque de rester bloqué ici, de me faire embarquer… oh, excuse moi, je ne pense qu’à mes affaires ; de plus, tout cela n’est pas de ta faute. Il faut bien le temps de se faire à la nouvelle donne du sort.

 

– Surtout si on a le ventre vide depuis le matin !

 

Madjid sortit alors quelques victuailles. Sur un carton renversé en guise de table, il déposa un gros bol d’olives en saumure, de la galette de blé, des figues sèches, un reste de ragoût de mouton aux pommes de terre, une méchouia de piment, de l’huile d’olive et du lait caillé. C’est ainsi qu’ils commencèrent à jouir d’un peu de tranquillité, à oublier de se plaindre de leur triste sort. La chambre devint vite pleine du bruit de leur mastication libératrice, avide, gourmande. Même Bou Khobrine devait entendre le claquement qu’ils émettaient lorsqu’ils se léchaient goulûment les doigts.

 

Des rôts de plaisir vinrent rapidement conclure de longues libations de lait caillé quand la nuit tomba tout à fait sur le quartier déserté.

Môh observa la rue dans l’entrebâillement de la fenêtre. Une légère brise venait rafraîchir cet air pesant que le soleil avait légué aux hommes avant sa disparition. La tentation était grande de céder à l’appel d‘une douce promenade.

En face, chez Baba Salem, c’était le couvre feu. Tout le monde dormait ou faisait semblant. De toute évidence, les gens de l’hôtel n’avaient pas cédé à la terrible tentation qui devait autant les titiller. En bas seulement, on voyait une lumière contenue, comme si on avait voulu être discret. Elle projetait sur le trottoir les ombres feutrées des clients habitués qui dînaient en catimini dans la salle du restaurant de l’hôtel. Chaque geste semblait pesé et de rares chuchotements venaient rappeler que tout se jouait désormais sur du velours. La porte d’entrée de l’hôtel était sombre. Môh voyaient clairement les lettres reluisantes du mot « complet », elles se détachaient de l’écritoire que nos cabaretiers avaient posé sur la porte comme pour annoncer à l’avance qu’elle était bien fermée. Malgré la pénombre, il remarqua que l’écritoire se mit à bouger. La porte s’entrouva, une main retira l’écritoire et la silhouette d’une femme apparut sur le pas de l’hôtel. Elle referma la porte aussi prestement qu’un chat et reposa l’écritoire sur la porte comme si de rien n’était. Elle se saisit d’une valise et tourna le dos à l’hôtel. A ce moment là, des sirènes de police, toutes voix hurlantes, crevèrent l’accalmie reposante qui s’était peu à peu installée. Elle comprit aussitôt que des cars arrivaient des deux côtés de la rue. Les lueurs intermittentes des gyrophares pointaient aussi au loin en voilant et en dévoilant la façade des immeubles. Elle hésita sur ce qu’elle voulait faire. Le danger venait des deux côtés. Puis, rapidement, en un éclair de seconde, alors que les museaux des condés apparurent tous phares allumés aux deux extrémités de la rue, profitant de la pénombre qui lui était encore favorable, elle traversa la rue face à elle. Môh comprit qu’elle s’était réfugiée sous la porte cochère. Il entendit la porte grincer, elle entrait dans l’immeuble. Quand la porte se referma derrière elle, une lumière crue assaillit violemment la façade de chez Baba Salem. Les cars de police s’immobilisèrent devant l’hôtel en lâchant des crissements de pneus qui vinrent s’ajouter à la folie des sirènes et des gyrophares. Des portes s’ouvrirent, d’autres claquèrent. Le martèlement des bottes sur le pavé accompagna la sortie de policiers casqués qui prirent position de telle sorte qu’aucune issue ne fut possible. La femme mystérieuse était sauve. Pour le moment.

– Que se passe-t-il ? demanda Madjid qui cessa brusquement de mettre de l’ordre dans sa cuisine improvisée, qu’est-ce qu’encore que tout ce carnaval ? Ah, c’est ça, ils montent ici, hein, c’est ça ?

– Non, ils vont chez Baba Salem. Ils cherchent quelqu’un. Ca va barder. Ne disons plus rien, on risquerait d’attirer leur attention sur nous. Alors si tu veux encore pouvoir partir au bled, il ne te reste qu’à garder ton sang froid et à espérer que ton Sidi Boudj Touadla vienne nous sauver en marchant sur la Seine.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 8) / Farid Taalba | quartierslibres - 20 mai 2015

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