Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 8) / Farid Taalba

20 Mai

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Des ordres furent donnés, suivis d’un mouvement de troupe dont les répercutions sur le pavé ne laissaient entendre aucune faiblesse dans la démarche des hommes lancés à l’assaut de l’hôtel. Ils l’investirent rapidement, longue matraque à la main. Les premiers bruits de coups de pieds et de portes enfoncées grondèrent. Surgirent alors les cris des clients éberlués qu’on arrachait brutalement de leur sommeil. C’est ainsi que toutes les chambres s’allumèrent une à une du premier au dernier étage, jouant chacune leur drame en ombres chinoises sur les rideaux blancs des fenêtres. Au rez-de-chaussée, dans la salle de restaurant, des bris de verre volèrent aux éclats, des tables furent fracassées et les raclées comme les insultes tombèrent de concert. On appréhenda aussitôt des personnes que l’on fit monter mains sur la tête dans les cars, arrosées de vifs matraquages. Dans la foulée, des hurlements s’échappèrent par
les soupiraux qui donnaient dans les caves aménagées où s’entassait tout un tas de gens dans l’exiguïté la plus complète. Môh perçut nettement l’âpreté du corps à corps qui se jouait dans cette tranchée souterraine. Il n’osait penser à ceux de ses amis qui se trouvaient à l’intérieur.

Bientôt, un curieux remue ménage anima tout l’immeuble comme s’il s’installait dans une routine méthodique. Après l’effet de surprise de l’attaque éclair, on se mit à vérifier les identités, à perquisitionner, à questionner tout en brutalisant. On s’agitait à foison comme dans une fourmilière : le flux sonore de ces différents mouvements déroulait une continuité de discontinuités. En bas, on continuait d’embarquer de nombreuses personnes même si on n’avait rien à leur reprocher. Môh reconnut plusieurs têtes familières parmi les prisonniers. Elles étaient parfois couvertes de sang. Nombreuses étaient celles dont la probité se lisait pourtant sur le front, dont l’honnêteté était connue de tous ou que la simple peur du gendarme et du quand dira-t-on préservait de toute occasion de se faire remarquer par un délit quelconque.

Face à une telle fantasia, Madjid était resté seul dans un coin sans broncher. Il n’avait pas cherché à se mettre derrière l’épaule de Môh pour suivre en direct le western du quartier dans l’entrebâillement d’une fenêtre. Ce qu’il entendait en disait beaucoup trop long pour ajouter à sa vue ces violences supplémentaires. Il était plutôt préoccupé par Bou Khobrine.

Il le regardait fiévreusement en espérant qu’il ne se réveille pas brusquement. Et, au cas où le blessé se mettrait à délirer de sa voix grêle, Madjid se tenait prêt à lui sauter dessus pour le faire taire au moyen d’un oreiller qu’il serrait dans ses mains tremblantes. Alors que le visage de Bou Khobrine esquissa une grimace inquiétante, trois coups cognèrent à la porte de la chambre. Madjid se mordit les lèvres. Môh détourna son regard vers la porte puis se fixa sur Madjid. Par surprise, la voix d’une femme les interpella et ils sursautèrent d’un même bond.

– Madjid Digdaî, Madjid Digdaî, entendirent-ils derrière la porte, par Dieu, ouvre moi la porte, j’ai peur, le chacal rode en meute dans la forêt.

– Ah, la femme mystérieuse, se suggéra Môh en son for intérieur en pensant à l’ombre qu’il avait débusquée depuis la fenêtre qui s’avérait bien le balcon d’où l’on pouvait suivre le spectacle.

Madjid n’osa répondre. Pour lui, pas de doute, c’était la fin du monde. Il revit en accéléré tous les moments qui avait fini par la déclencher : l’embrouille avec les tauliers de Baba Salem, le choc de cette scène déconcertante qu’il avait découverte par la fenêtre dans l’hôtel d’en face, l’émeute qui avait embrasé le quartier, l’arrivée de Bou Khobrine, la recherche du médecin, la prise d’assaut de l’hôtel juste sous leur nez, et, pour finir, cette voix inconnue qui le suppliait maintenant de lui ouvrir la porte. Il en était convaincu : tout concourrait à sa perte, il ne partirait jamais d’ici comme prévu. Il se sentit aussi petit qu’une puce. Résigné, il se rabâchait à lui même : « Une seule main ne peut porter deux pastèques ! Une seule main ne peut porter deux pastèques !». On cogna de nouveau à la porte. La voix de la femme mystérieuse suivit, illumina l’obscurité.

– Par Dieu, ouvres moi, je viens de la part de Si Brahim.

Si Brahim ! Comment n’y avait-il pas pensé avant ? Il l’avait complètement oublié celui-là. Mais Madjid se souvint très vite que Si Brahim se trouvait dans l’hôtel puisqu’il l’avait identifié de visu dans cette scène qui continuait de travailler tous ses sens. Lui serait-il arrivé quelque chose ? Est-ce qu’il serait monté dans ce manège fou qui tournait sous sa fenêtre? Etait-il allé faire un tour de garde à vue? Ne distribuait-il pas des tracts du FLN? Ce matin, Madjid n’en avait-il pas brûlé un dans le lavabo ? En aurait-on trouvé dans sa chambre. Et pourquoi cette voix de femme? La femme de Si Brahim se trouvait là haut au village. « En tout cas, une chose est sûre, osa-t-il s’avouer, cette voix est une femme de chez nous !» C’était à n’y rien comprendre! Il desserra tout de même le nœud de la cordelette qui lui enserrait étroitement la gorge en balayant d’une main les questions qui le taraudaient. Il n’avait pas le choix. Une seule voie s’imposait à lui : il ne pouvait pas ignorer qui venait de la part de Si Brahim. On n’abandonne pas un vieil allié de sa famille. On ne lui refuse pas «l’ânnaya ». Que dirait-on de lui s’il se taisait? Surtout que l’imagination des trottoirs ne répugnait jamais à en rajouter par rapport à la réalité ! Il ouvrit la porte sous l’œil approbateur de Môh qui s’était gardé d’intervenir de peur de donner l’impression de vouloir chasser le maître de sa demeure, surtout après l’épisode Bou Khobrine ! Il ne voulait pas faire la perte de ce futur jeune marié qui ne vivait qu’au rythme de sa passion, presque aveuglément.

Quelle ne fut la surprise de Madjid lorsque la silhouette de la voix mystérieuse apparut dans l’encadrement de la porte qu’éclairait la faible lumière du couloir. Effectivement c’était une compatriote, une fille de chez nous comme disait Madjid, mais pas comme celle qu’on croise dans les villages. Celle-ci, il l’avait surprise dans l’encadrement de la fenêtre d’une chambre d’hôtel. C’était au début de l’après-midi. Le souvenir était encore chaud d’images troublantes, saisissantes, entre lumière et obscurité, plaisir et dégoût.

Il revit son visage plein d’exaltations se consumer dans une glace suspendue au dessus d’un lit. Il n’osa revoir celui de son ami Si Brahim qui suivait nécessairement derrière, mais sa résistance fut vaine. Un gros plan fixe étala ce portrait du plaisir dans la chambre noire de son esprit. Pire, cette image sautillait comme celle d’un film dont l’appareil de projection ne tourne plus rond ; cette image ne voulait plus quitter Madjid des yeux. Une sombre envie de disparaître monta alors violemment en lui. Son cœur fit une vertigineuse plongée contre-plongée dont le mouvement haletant s’arrêta net en lui serrant la gorge. Un hoquet salvateur le libéra de cette étreinte irrespirable. Ses yeux se résignèrent à regarder la réalité du film qui se jouait devant lui et dans lequel il jouait aussi. Là, elle portait un pantalon et une veste. Elle était chaussée d’escarpins rouge qui accentuait sa grandeur naturelle tout un en lui donnant un port altier. Quoi que très élégante, il n’en restait pas moins qu’elle n’avait pas de robe. Et elle était maquillée comme une actrice de cinéma ! Ses cheveux éclatants étaient ceints d’un bandeau rose qu’elle avait piqué d’un œillet rouge vif. Du col ras de son pull-over rose, sa gorge vibrait comme une luciole. Une poitrine généreuse pointait en haletant sous la veste déboutonnée. Elle avait ainsi des charmes certains qui lui coupaient le souffle et le plongeaient en plein exotisme. Mais ces charmes l’effrayaient autant qu’ils l’excitaient, la peur de transgresser aiguisant sans cesse le désir de transgresser et vice versa. Cependant, malgré la commotion qu’il venait de subir à la vue de cette bombe, Madjid s’arma de courage et se ressaisit. Il s’attacha doucement à la désamorcer en la regardant face à face tel un enfant pris en faute. Son visage n’avait là rien à voir avec celui qui lâchait des rires gourmands comme des lichées de miel poivré. La peur imprimait maintenant à ces grands yeux verts toutes les terreurs qui saisissent ceux d’une biche traquée par une meute de chiens en chasse. Elle les fermait parfois en reprenant son souffle. A la main, elle tenait une valise dont le tremblement prolongeait la peur qu’il lisait dans ses yeux. Madjid s’effraya à l’idée qu’elle allait squatter ici. Il regarda Môh, puis Bou Khobrine, pensa au docteur qui devait revenir l’évacuer et cueillit de nouveau le charivari qui continuait de fleurir dans la rue et le Jardin de Baba Salem. La police arrosait toujours à tour de bras et la chambre semblait avoir rétréci. L’idée de mettre tout le monde dehors traversa son esprit. Mais les anciens ne disaient-il pas : il n’est d’exiguïté que dans le cœur. Et comment se faisait-il qu’une telle femme put se recommander de Si Brahim ? Au lieu de réagir, il s’enfonça dans l’hébétude, tournant la tête ici et là, cherchant au sol une imprévisible solution à son indécision, rouge de honte. Ses intestins se disputaient au fond de son ventre. Il s’accrocha à quelques strophes du grand Slimane Azem :

« Le cœur, trop chargé, déborde

Amis que nous n’attendons plus,

Il n’y a plus d’espoir dans le néant…

En mes entrailles brûle un brasier

Qui s’entretient de lui même !

Je patiente, mais il refuse de s’éteindre. » 

Ne disait-il pas aussi : « Précises moi la raison pour laquelle le ver choisit de se loger dans la figue ? ». Il finit par lancer un regard désespéré à l’adresse de Môh comme un petit frère à son aîné.

« Oh, Zahiya, s’exclama Môh qui finit par rompre la gêne que le mutisme de Madjid avait installé, bienvenue, rentre et ferme la porte. ».

« Ah bon ? Elle s’appelle Zahiya ! Et il la connaît ! », s’indigna Madjid en regardant les deux escarpins à talons franchirent le seuil de sa chambre. Une fois la porte close avec douceur, sous son nez, elle déposa sa valise. « Ouf, frissonna-t-elle, j’ai bien cru que j’allais y passer ! ».

« Tiens, assieds toi sur le bord du lit, proposa Môh en chuchotant à voix basse. Elle esquissa un geste interrogateur en direction de Bou Khobrine. Il s’était mis à ronfler comme pour rappeler qu’il ne fallait pas l’oublier. « Lui, t’inquiète pas, il est plus à plaindre que toi ! Alors, raconte, que t’arrive-t-il ? On dirait que tu reviens de vacance.»

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 9) / Farid Taalba | quartierslibres - 27 mai 2015

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