Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 9) / Farid Taalba

27 Mai

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Elle sortit une cigarette, l’alluma et répliqua à la première bouffée : « Je suis bien aise de te savoir aussi décontracté dans un pareil moment. Tu restes égal à toi même. Comme d’habitude, tu ne manques pas d’humour même si tu vacilles au bord d’un précipice. Tant mieux pour toi si tu gardes l’équilibre. Mais moi, je n’ai pas envie de rigoler. Car si on n’échappe pas à la police, tu auras, nous aurons droit aux vacances éternelles. Ecoute ! Tu n’entends pas comment les flics arrosent les vacanciers qui sortent de l’hôtel ? Mais peut-être aimes-tu les coups de soleil.  Non?

‑Oh que non, loin de moi telle douleur ! Mais tu me donnes envie de partir en croisière avec toi. J’ai le cœur comme une boite à musique.

-S’il te plait, pas de familiarité maintenant, nous sommes dans la maison d’un probe. Au fait, tu ne t’appelles pas Madjid Digdaï à ce que je sache. C’est lui ?

-Non, lui c’est Bou Khobrine. »

Elle se tourna alors vers Madjid. Il était en train de fourrager des yeux dans l’entrebâillement des volets mis clos. Pendant qu’elle parlait avec Môh, il s’était glissé vers la fenêtre sans mot dire. S’il restait une action à entreprendre, pensa-t-il, c’était bien de repérer si les flics aller entrer dans son immeuble. Ils auraient peut être le temps de fuir par les toits, même s’ils devaient laisser Bou khobrine à un sort funeste. Il s’installa donc en vigie, laissant derrière lui cette promiscuité inhabituelle qui avait reflué dans sa cabine. Il tomba d’abord sur la chambre qui avait tant secoué son puritanisme. Elle était grande ouverte sur la nuit du quartier et il s’y jouait une tout autre scène qu’aucun rideau ne soustrayait à sa vue. Des hommes allaient et venaient. Tout était passé au peigne fin, les lits et les matelas retournés. Il entendait aussi clairement tout le charivari qui crapahutait au rythme des efforts déployés dans les misérables mètres carrés d’une chambre d’hôtel.

« Désolé, patron, entendit-il même plaindre, la garce s’est enfuie. On l’a loupée de peu cette putain ! ».

« Garce !? Putain !? », s’interrogea Madjid quand il fut coupé dans son élan par ce qui semblait être la réponse du berger à la bergère.

« Oh, elle ne doit pas être bien loin, répondit une voix sûre d’elle même, et elle doit être aux abois… ».

Sauf que la voix ignorait ce que lui, Madjid, savait pertinemment, à savoir que la biche aux abois broutait maintenant la conversation avec Môh au milieu de sa chambre à lui, à quelques mètres de chasseurs frustrés de l’avoir loupée. La voix comme le jugement était sans appel et ne chantait aucun air de miséricorde. Quand Madjid entrevit le regard de cette voix reflété dans la glace suspendue au dessus du lit maintenant retourné, Madjid se sentit dévisagé. S’il voyait et entendait parfaitement le film qui se jouait dans la lucarne d’un hôtel pris d’assaut, c’est que les assaillants pouvaient aussi le voir et l’entendre. Il baissa les yeux de peur d’être vu derrière son trou de serrure. Son cœur prit alors le départ d’une course folle. Et son imagination trouva là de quoi lui faire entonner la seule litanie qu’il lui restait à jouer. Ainsi, il ne prendrait jamais le train, ni le bateau. Pas de retour au bled, ni de mariage ! « Tout ça à cause de cette… », commença-t-il à accuser en silence. Mais il n’eut pas la peine de terminer sa phrase. C’est à ce moment qu’il perçut son nom de la bouche de Zahiya, celle qui se trouvait derrière son dos : « Madjid Digdaï ? Tu es Madjid Digdaï ? ». Il se redressa maladroitement en marquant un temps d’hésitation vers cette fenêtre qui lui avait donné des représentations théâtrales déroutantes. Il eut alors peur qu’on lise dans ses pensées, qu’elle constate qu’on pouvait voir la chambre qu’elle venait de quitter comme au cinéma. Il quitta finalement la chambre d’en face pour revenir dans la sienne. Il ne pouvait s’échapper, il était fait comme un rat. Il s’imposa qu’il valait mieux partager le fromage avec la souris plutôt qu’avec le bouledogue d’en face.

« Oui, je suis Madjid Digdaï, lâcha-t-il enfin, excusez moi, j’ai mis du temps à vous répondre. Je surveillais par la fenêtre au cas où ils leur prendraient le citron de venir ici faire leur vinaigrette. Mais comprenez bien qu’avec tout ce qui arrive il y a de quoi s’égarer le cerveau. Ce n’est pas vous qui me contredirez. Vous en savez quelque chose, vous qui venez d’échapper à la meute. En tout cas, bienvenue. Vous disiez que vous veniez de la part de Si Brahim. Lui serait-il arrivé quelque chose ? Aurait-il besoin d’aide ?

Elle faillit lui rétorquer : « Y’a que maintenant que tu t’inquiètes de ton ami Si Brahim ? »

Mais face à ce jeunot qui la vouvoyait, elle ne resta pas insensible. Depuis longtemps, elle n’avait eu droit à ces égards qui gomment les marques d’infamie les plus insoutenables.

 

D’un vif battement de cils, elle se résolut à dissoudre son humour caustique dans un regard chamarré de sourires d’enfants qu’elle lui adressa comme une caresse lointaine. Puis, l’œil se faisant plus triste, plus innocent, elle avoua dans un tremblement de voix un peu rauque : « Je ne sais moi-même par quoi commencer… »

« Que lui est-il arrivé ? » renchérit Madjid qui se surprit en train de s’énerver. Il récolta un silence qui le rendit ridicule, qui le séparait de la vérité, un silence que comblèrent les bruits des bottes, des coups de matraque, des insultes et des cris.

« Excusez moi, fit il en minaudant un peu pour rattraper le coup, tout ça me dépasse un peu et j’ai du mal à garder mon sang-froid. Vous le comprenez, n’est-ce pas ? »

« Oh qu’est-ce qu’il est épatant cet agneau, se dit-elle, tendre comme c’n’est pas permis ! ». Cependant, une voix consciencieuse lui rappelait une vieille maxime du métier : « Oh, pour sûr ils sont épatants ! Ils le sont tous quand ils sont encore verts ! »

« Oui, répliqua-t-elle à l’adage comme pour le congédier, mais lui, il a vraiment l’air d’un agneau et moi d’une vieille chèvre ! »

« Je comprends, finit-elle alors par répondre à Madjid, je comprends…je ne veux pas… mais… mais cela ne me dispense pas de te dire ce que j’ai à te dire. Cela est fort pénible. C’est pour cela que je t’ai dit que je ne savais plus par quoi commencer. Je me trouvai dans ma chambre lorsque quelqu’un a frappé à ma porte. J’ai ouvert. Un ami bien informé et d’une probité garantie se trouvait devant moi. Je le fis entrer sans façon. Il m’a alors raconté ce qui c’était passé. Au moment où la fantasia à commencer dans la rue, Si Brahim se trouvait parmi la foule. Les policiers l’ont arrêté et embarqué. Au commissariat, il s’est fait tabasser, les policiers l’ont torturé. Mais il n’est pas mort. Mon ami voulait savoir si on pouvait prévenir quelqu’un de sa famille ou de ses amis. Je suis alors venue vous voir, mais au moment où les flics ont rappliqué. Voilà ! Maintenant je suis là et je ne peux plus descendre. »

« Je ne peux plus descendre, se répéta-t-il pour lui même, pourquoi me dit-elle que Si Brahim se trouvait parmi la foule au moment où la fantasia a commencé ? N’était-il pas avec elle justement ? » Il se rappela. Les coups de feu, n’avaient-ils pas éclaté tout de suite après qu’il les eût surpris dans cette posture dont les mots lui manquaient tant pour la décrire ? ! Il n’eut pourtant pas le courage de ses convictions. Il pensa au tract que Si Brahim lui avait donné, celui qu’il avait brûlé dans le lavabo. Il convint qu’on ne brûlait pas un homme comme un tract, à moins de se brûler soi-même.

Il resta là, estomaqué, ne sachant que faire de son corps. Il ne s’attendait pas à recevoir un tel direct du sort qui avait vraiment décidé de s’acharner sur lui sans retenue. Son avenir se restreignit soudain encore un peu plus. Il s’écroula sur le bord de son lit, se prit la tête dans les mains et récita la Fatiha. Quand il eut fini, il releva la tête en tremblant: « Que faire, hein, que faire ? Vous pouvez me le dire ? ».

 

Bou Kkobrine se dressa, les yeux retournés d’émail blanc :

 

« Celui-là qui est vindicatif,

Ne s’apprivoise pas par la parole.

Il est accoutumé à l’interdit :

Il aboie comme un chien !

Avec lui toute parole superflue

Sera source de discorde. ».

Il disparut sous sa couverture aussi vite qu’il était apparu. Les autres se dévisagèrent un à un, impuissants.

« Excusez-moi, rompit Madjid, je ne sais plus ce que je dis… si on doit faire quelque chose, c’est qu’on attende tous ensemble que passe le sirocco ».

C’est alors que Bou Khobrine resurgit de sa couverture d’une secousse brève et énergique.

 

« La panthère a rugi son appel

A la saison des amours.

Les bêtes sauvages, autour d’elle, font cercle.

Ella a dit : « J’appartiendrai au plus hardi ».

 

Du crépuscule à la nuit noire

La neige tombe en lourds flocons,

Cassant les rameaux et les branches.

 

Uniformément la terre en est couverte,

Des hauts-plateaux aux monts de Boukhalfa.

 

Nul n’épouse la sœur d’élection,

Mais la femme choisie par sa chance.

Qu’il soit satisfait de sa part ! ».

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 10) / Farid Taalba | quartierslibres - 3 juin 2015

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