Livre du samedi : les nouveaux partisans – histoire de la Gauche Prolétarienne

30 Mai

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Extrait:

L’oubli comme politique contre-insurrectionnelle

Quarante ans après, nous sommes en droit de nous demander pourquoi la Gauche Prolétarienne, l’organisation révolutionnaire d’extrême gauche, sans aucun doute la plus importante par son impact politique lors des suites agitées de l’après 1968, n’a jamais fait l’objet d’aucune publication ?

Oui, pourquoi ?

Les militants (ayant vécu cette période) savent pertinemment que nous avons raison de poser la question. Nous sommes passés d’un temps où les peurs de la bourgeoisie dénonçaient la Gauche Prolétarienne derrière chaque front de lutte et chaque résistance, au silence total. À la disparition pure et simple, comme si rien ne s’était passé. Rien d’important. Les politiques françaises de contre-insurrection reposent sur l’axiome de la disparition. Il s’agit d’une forme de répression totalitaire. Aujourd’hui il est démontré qu’après la guerre d’Algérie et ses massacres, l’exemple français non seulement a fait école mais a été poussé à l’extrême dans la répression sanglante des gauches argentine et uruguayenne durant les dictatures des années 1970(1) : les corps des militants torturés jetés en mer(2).

Selon cette méthode, l’histoire politique de la militance contestataire doit couler avec les cadavres des principaux acteurs. Comme les mots de torture et de guerre devaient disparaître du vocabulaire(3), après les dits « événements » d’Algérie.

Dans la métropole, l’application de la doctrine n’est qu’une affaire de degré. Les gouvernants ne vont pas plus loin tant que les réalités du conflit ne leur imposent pas de franchir les étapes. Ce n’est ni une affaire d’humanisme ni de démocratie mais seulement une affaire de circonstances. Quand l’heure de la répression brutale sonne, ils en usent sans aucun état d’âme comme en octobre 1961 et la répression sanglante de la manifestation (interdite) de soutien au FLN(4). Les corps des suppliciés flottaient sur la Seine. Combien ? 200, 300 noyés… plus ? De nos jours encore, le crime n’est pas reconnu par l’État. Les archives de la préfecture avouent 3 morts. Les journalistes et universitaires préfèrent évoquer « quelques dizaines » de disparus. Avant que des études plus sérieuses éclairent cette répression de masse(5).

Ces crimes ont gangrené les rapports politiques de trois décennies. Deux camps s’opposaient ; s’opposaient également ceux qui se souvenaient et ceux qui collaboraient à l’amnésie.

Nous, nous souvenions que face à nous se dressaient des acteurs de la politique française depuis le régime fasciste de Vichy ; ils avaient été recyclés et lavés de tout soupçon dans la grande réconciliation nationale et la reconstruction du pays. Papon a été le parfait exemple de ce système de blanchiment.

Ceux qui nous traquaient dans les années 60, 70 et 80 étaient pour beaucoup d’anciens tortionnaires de la guerre d’Algérie. Et ceux qui nous jugeaient étaient les anciens guillotineurs des 123 camarades du FLN exécutés… Celui qui était Président dans les années 80 avait toujours refusé son droit de grâce aux résistants algériens alors qu’il était à l’époque de la guerre d’Algérie ministre de la Justice.

La pacification repose sur l’oubli… Pour s’illusionner sur la possibilité de changer la vie par des méthodes érigées et contrôlées par la bourgeoisie, il était et il est impératif d’oublier, d’oublier la collaboration et les répressions coloniales, à commencer par Sétif en mai 1945, Madagascar et ses 80 000 morts en 1949, l’Indochine… Oublier que la bourgeoisie impérialiste n’abandonne aucune de ses prérogatives sans livrer un combat sans limite.

Or, la première contestation de l’ordre, la première façon de déborder la simple protestation tolérée, est de remettre en cause l’histoire officielle, l’histoire institutionnelle, l’histoire sanctifiée par les mandarins universitaires. Celui qui par sa militance démontre qu’il se souvient encore entre immédiatement dans la catégorie de l’activiste dangereux. En marquant (souvent avec insistance) ses références historiques à la résistance et au soutien des luttes anticoloniales, la GP n’entrait pas seulement dans le conflit, elle le figurait.

Lorsque la situation est calme, les pouvoirs aident à l’oubli. Il est indispensable d’oublier les massacres coloniaux. Oublier… oublier la répression ouvrière, les gendarmes armés de fusils chargés à balles réelles contre les mineurs en grève, les automitrailleuses à l’entrée des puits de mine, les fusillades de Sochaux et d’ailleurs. Et oublier par-dessus tout les résistances et les contestations de ceux qui ont osé s’évader de la réserve officielle et des appareils participant à la cogestion du système.

Les bourgeois forcent à l’oubli mais eux n’oublient rien car ils savent que, de cette mémoire occultée, dépend en partie la préservation de leur domination. C’est pourquoi ils sont si mobilisés à déminer le terrain du passé. Car le passé révèle l’ampleur de la guerre civile permanente. La fausse mémoire est l’enjeu de la légitimation actuelle de leur régime et du maquillage des rapports de forces réels qui les constituent. Et c’est pourquoi le contrôle de la mémoire est un des axes décisif de la contre-insurrection.

Les dominants comprennent qu’ils ne peuvent assumer cette tâche seuls et bien sûr ils cooptent, pour leur besogne, des milliers de collaborateurs zélés : universitaires, journalistes, éditeurs, cinéastes… Certains font carrière dans la participation à la réécriture historique. Mais tout aussi décisif, une partie de l’extrême gauche doit tenir un rôle essentiel. Les anciens militants sont ainsi mobilisés dans les tranchées de la réécriture. Ils bataillent. Ils pérorent sur leurs ergots… Ils racontent une histoire officielle édulcorée de tous ses germes de résistance.

Quand un de ces collaborateurs participe à la démarche de falsification, on lui ouvre les colonnes des journaux et des magazines. Si on en croit Cohn-Bendit et quelques anciens de Nanterre, le 22 mars 1968 serait ainsi une affaire de mixité des dortoirs de la cité U et non une réunion anti-impérialiste de soutien à un jeune militant arrêté pour l’attaque violente d’une compagnie aérienne américaine.

Pour ce qui est de la GP, quand on ne raille pas la « guéguerre » maoïste, quand on ne dénature pas les affrontements en évoquant de joyeux carnavals avec cotillons et confettis… on aborde l’histoire à travers deux faits qui sont, il est vrai, également indéniables mais qui rendent impossible toute lecture critique de l’activité militante dans son ensemble : la trahison de la plupart des dirigeants à partir de la dissolution de 1973 et les infiltrations policières.

Dès qu’on évoque l’importance de la lutte de la GP, on nous rappelle le parcours des principaux dirigeants renégats comme si la fin déplorable de ces militants frappait toute l’histoire d’une sanction sans appel. L’introduction du livre d’Hazem El Moukaddem, Panorama des groupes révolutionnaires armés français(6), pose déjà le problème de cette grille de lecture : « C’est un fait, on retrouve aujourd’hui certains ex maos à des postes clés de la politique, de la presse, de l’entreprise… Mais il en est de même pour certains ex trotskystes, présents jusqu’au gouvernement, ou responsables de partis parlementaires : PS ou Front de Gauche. Plus encore, les principaux leaders de l’autonomie politique des années 77-79 sont chefs d’entreprises, membres des services secrets, membres du parti Vert, repentis ou renégats… Néanmoins aucun texte n’aborde la trahison des leaders autonomes… ».

La trahison de la plupart des cadres de la GP n’est aucunement exemplaire. Elle est essentiellement liée à un contexte de lutte politique. Et 1973 en marque la date clé. Au cours de cette année cruciale des luttes ouvrières et populaires (grève des OS, LIP, Larzac, grève de la faim des immigrés…) le mouvement né de 68 va se scinder en deux parties désormais irréconciliables. La première ayant renoncé à la révolution (et avant tout aux pratiques radicales révolutionnaires) trace son sillon de retour vers l’institution (individuellement et collectivement) et la seconde poursuit son chemin pour plus d’autonomie politique. En Italie, à cette période, on trouve le même cas de figure. Potere Operaio et Lotta Continua disparaissent au profit d’un saut qualitatif de la revendication autonome. D’ailleurs aucun travail n’a fait le parallèle entre les auto-dissolutions de ces deux organisations en Italie et la dissolution de la GP en France.

Pour ce qui est des rappels incessants des infiltrations policières, ils triturent les dossiers policiers pour ajouter à la confusion. Comme si pour contrer l’action subversive, le pouvoir ne tentait jamais d’infiltrer ses agents et de retourner les militants ! Là encore aucun mouvement conséquent n’a échappé à cette règle de la guerre subversive. Alors pourquoi en parler avec insistance pour la GP ? Parce que la pratique de la GP a été radicale dans l’affrontement. Des dizaines de clandestins agissaient. Des bâtiments officiels étaient incendiés. Des militants utilisaient des armes. Il s’agissait d’un véritable mouvement de résistance populaire. Et l’effort policier pour l’infiltrer a été sans doute plus important que dans le cas des organisations de la parlote et de la manifestation promenade, c’est certain !

Qu’on soit marxiste ou anar, on comprend que l’oubli résulte d’une lutte (une lutte de classe) sur le terrain de notre mémoire collective. Le détournement et la fermeture d’une histoire sont des façons d’oublier et de participer à l’œuvre d’oubli, de participer délibérément à la contre-insurrection.

Mais qui se rend complice de cette œuvre de pacification de la mémoire ?

Par sectarisme, de nombreux militants préfèrent raconter un autre passé et régler des comptes avec des luttes les ayant dépassés. Ils poursuivent leurs protestations pépères dans ces niches hors sol que les rapports étatiques actuels leur fabriquent et entretiennent.

Les producteurs de documentaires et les directeurs de chaînes (véritables censeurs de nos temps bleu marine) refusent tout documentaire ou fiction sortant du modèle imposé. Les maisons d’éditions qui publient des livres politiques surfent avec élégance sur la vague actuelle de la confusion politique et théorique. Elles œuvrent à ce qu’un pan de nos luttes disparaisse. Elles alimentent une autocensure politique ou prétendue apolitique et commerciale, ou technique. Un livre qui raconterait ce qu’on ne veut pas entendre est souvent un livre « trop militant » ! Et depuis deux décennies, les rédactions trouvent tous les prétextes « imparables » pour qu’un livre sur la GP n’entre pas à leur catalogue. Elles contribuent ainsi non seulement à la perpétuation de la confusion, mais plus encore au confort d’un présent protestataire se réinventant une mémoire qui rappelle les imageries staliniennes : ceux qui ne correspondent pas à la ligne dominante aujourd’hui sont éliminés des photos, des œuvres complètes et de l’histoire officielle.

Et cette lutte se propage dans les rangs des plus jeunes. On glorifie les historiettes, les positions édulcorées et bien sages et on tait ce qui a été notre radicalisme véritable, le radicalisme d’une génération de contestation. La bourgeoisie et ses complices ont réécrit l’histoire de Mai-juin 68 jusqu’à la caricature, mais le plus risible, et de plus en plus, est qu’ils s’attachent à réécrire l’après 68, à le lessiver de toute contestation organisée. Ils réinventent jusqu’à l’histoire de l’autonomie politique des années 76-79.

Dans les années 1990, quelques (très rares) anciens militants écrivaient que la réécriture de notre 77 serait impossible, que nous avions été trop loin et que jamais les scribouilleurs ne pourraient la détourner de ses bases politiques. Jusqu’à il y a peu, la bourgeoisie préférait en effet user de la négation. L’autonomie politique avait touché l’Europe entière mais tel le nuage de Tchernobyl ses contestations s’étaient arrêtées à Menton ou Strasbourg.

Dernièrement, cette histoire a été rappelée mais défigurée, ramenée à de petites anecdotes, censurée de ses réalités violentes, armées et radicales. Et surtout on oublie combien les anciens de la GP ont été au cœur de l’insurrection autonome de 76-79, que les militants de base de l’ex GP ont eu un rôle similaire aux anciens de Potere Operaio ou Lotta Continua en Italie. Personne n’a étudié les chemins parcourus par les militants de base de ces expériences. Et ça non plus n’est pas un hasard…

L’après Mai et la GP

N’en déplaise à ceux qui adorent les historiettes, Mai 68 n’a jamais pris fin en juin, ni en juillet 1968. L’élan contestataire s’est poursuivi et parfois amplifié dans les mois et les années qui suivirent. Pareillement il est impossible de séparer le Mai français des grands mouvements révolutionnaires qui l’ont précédé et continué, de la révolte noire aux USA à l’éveil de la lutte palestinienne, de l’automne ouvrier italien à la contestation anti-impérialiste mondialisée. Mais par-dessus tout et avant tout, la subversion était l’expression des résistances et des grèves sauvages sous la figure du nouveau prolétariat dans les pays industrialisés. Avec le développement et le pourrissement du mode de production fordiste, la généralisation des chaînes et l’hyper-segmentation du travail, l’Ouvrier Spécialisé OS, l’« ouvrier masse » avait succédé au métallo. Ce travailleur était déjà précarisé et déqualifié dans l’ensemble de sa vie quotidienne, dans les cadences infernales de l’usine, mais aussi dans les bidonvilles encerclant les grandes villes européennes. Partout la force de travail se dévalorisait et elle était déjà internationalisée, déplacée, importée. C’est à ce titre que l’immigration a fait une apparition fracassante dans les luttes. Immigration du sud de la péninsule en Italie, immigration des anciens pays colonisés en France, immigration antillaise en Angleterre… Pourtant en France, elle n’est plus seulement expression d’un conflit de décolonisation jamais définitivement réglé, mais elle devient un des points cruciaux du conflit de classe. Et à part la Gauche Prolétarienne, quelle autre organisation dans notre pays a été au cœur de ces combats ? Disons-le crûment : aucune ! Des comités Palestine à la création du Mouvement des Travailleurs Arabes, les maos ont compris l’importance de la figure de classe de l’immigré. Et l’ont aidé à faire sa première expérience d’autonomie politique dans une action réelle.

Entre une extrême gauche institutionnelle, très pépère dans son électoralisme, son syndicalisme et ses distributions de tracts, et une extrême gauche anarchisante avec son évanescence des grands principes et des marges, pas grand-chose ne bougeait sur des bases concrètes de classe. Ces deux extrêmes-gauches, l’institutionnelle et l’anarchisante, ont toujours été organiquement prises dans la fausse alternative de gauche à la gestion du Capital. Elles éloignaient les masses ouvrières de l’évidence : « Entre la classe dominante et les masses… les seuls rapports sont des rapports de forces ». Et aucun instant de lutte n’échappe à cette radicalité. Tout groupe et organisation qui repoussait cet axiome au prétexte que ce n’était pas le moment, révisait les thèses fondamentales du marxisme.

La bourgeoisie voyait la GP partout tout simplement parce que la GP était indissociable de toutes les contestations radicales. L’organisation vivait et agissait dans le dynamisme du mouvement révolutionnaire. Elle n’était déjà plus une organisation sous la forme des organisations issues de la révolution bolchévique de 1917. Mai 68 avait conclu le cycle de ces formes de contestation et de lutte. Les syndicats et les partis avaient démontré leur incapacité à créer de la libération, ils s’étaient rangés du côté de l’institution dont ils vivaient. La GP innovait sur les terrains multiples de la lutte. Après 68, l’exploitation n’avait plus pour seul lieu l’usine, tout aspect de la vie quotidienne était dominé par le profit et donc devenait un terrain de guerre.

Durant cette période, la Gauche Prolétarienne a été à la pointe des luttes, du mouvement des établis initié par l’UJCml originelle en 1967 à son amplification par la GP qui a sorti des lycées et facultés des dizaines puis des centaines de jeunes lycéens et étudiants pour les plonger dans le monde de l’usine ; des combats unitaires étudiants-ouvriers de Flins en 1968 aux grèves sauvages des OS de Renault en 1972 et aux premiers comités de soutien à la révolution palestinienne ; des résistances des travailleurs immigrés aux mouvements des mal-logés, aux luttes dans les bidonvilles, aux maisons occupées et au mouvement des prisonniers et à celui des femmes ; des actions des masses mettant en branle des milliers de jeunes aux actions illégales des premiers noyaux armés…

Pour la bourgeoisie et ses sbires, l’important est de ne pas se souvenir qu’il a existé autre chose que ce qu’elle veut en retenir. L’important est que ne se posent plus les questions critiques sur les formes de l’organisation des révolutionnaires, sur l’illégalisme, sur la nature de la contestation, sur l’action directe, sur la lutte ouvrière radicale, sur une action d’émancipation et d’autonomie dans les quartiers populaires. Et que ne s’invente pas un passé qui nourisse des expressions actuelles du mouvement. Quand les maos scandaient Le pouvoir est au bout du fusil, cela ne signifiait pas qu’il fallait sortir immédiatement les mitraillettes des greniers, mais que toute action dès à présent devait tendre à cet affrontement, comme préparation, expérimentation, organisation et conscience.

Dans ce pays au lourd héritage colonialiste, la répression est plus encline à frapper les populations dites dangereuses parce que forgées dans le rapport dominant/dominé à la croisée des principales lignes des conflits sociaux et des effets de l’impérialisme. Les opprimés et les exploités des quartiers populaires représentent « l’ennemi intérieur »(7) sur lequel sont expérimentées les nouvelles formes de la vieille guerre de classe. Et précisément, c’est là où la confusion et l’amnésie sont les plus fortes. C’est là où elles sont entretenues avec le plus de méthode et de virulence. Parce que ces quartiers sont au cœur de tout possible radical dans notre pays. Parce que ces quartiers, comme les barriadas au sud, matérialisent les tensions mondiales et globales développées par le mode de production capitaliste dans sa forme « néolibérale » : explosion de la prolétarisation dans le conflit travail/non-travail, paupérisation, urbanisation et exploitation intensive…

Et qui se souvient du rôle essentiel de la GP dans ces quartiers, de son impulsion pour effectuer un saut qualitatif dans la contestation, de la création des comités Palestine aux grèves de loyers et aux grèves de la faim pour les papiers, jusqu’à la première forme organisée des immigrés avec le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA)… Oui, qui se souvient ?

Les braises de l’autonomie politique dans ces quartiers sont héritées de l’action volontariste de la GP.

Que l’on s’accorde ou non sur la date exacte du renversement de l’élan de Mai 68, que cela soit en 1973 avec l’échec des grèves d’OS, en 1975 avec la contre-révolution au Portugal ou après les reculs de la révolte autonome en 1977-1978, qu’importe… L’important est de bien comprendre que l’on ne peut appréhender la radicalité de la contestation sur notre territoire qu’en connaissant l’histoire de la GP. Et on ne peut saisir chaque étape depuis 68 jusqu’à la révolte autonome de 77-78 sans connaître l’expérience de la GP et ses développements.

Si on ne trouve aucun livre politique à proprement parler consacré à la GP, on peut avoir accès à une poignée de thèses universitaires peu inspirées, si ce n’est par la version officielle de la dissociation individuelle, telle que véhiculée par des livres comme Génération d’Hervé Hamon et Patrick Rotman(8). On ne trouve pas plus sur le net de véritables anthologies des textes théoriques et des communiqués de lutte, ni même une chronologie digne de ce nom.

Pour conclure, c’est un sombre constat.

Quand il est fait référence à la Gauche Prolétarienne, c’est toujours à travers le prisme de la réécriture historique, qu’elle soit l’œuvre des médias, des universitaires ou des anciens adversaires, du Parti Communiste Français aux permanents des Confédérations syndicales et jusqu’aux autres groupes et organisations révolutionnaires et libertaires dont la GP révélait par ses combats toute la tiédeur et l’évanescence.

Quand il est fait référence à la GP, la même poignée d’individus « repentis » est invitée à parler. Il va s’en dire que tous et toutes ont renié depuis belle lurette leurs idées et leurs actes en les présentant sous le masque de la plaisanterie nostalgique. Tous et toutes ont repris leur place dans la société bourgeoise. Cependant il est impossible de mesurer l’importance de la GP au va-et-vient de ces personnages de la bourgeoisie au prolétariat et du prolétariat à la bourgeoisie. Alors que des centaines et des milliers de militants de base sont restés à l’usine, dans les ateliers, dans les petits boulots, et que, souvent, ils luttent encore dans divers groupes et organisations de la gauche révolutionnaire et anti-autoritaire.

Quand il est fait référence à la GP, sa pensée politique est résumée au seul vocable aujourd’hui inaccessible de maoïsme. Souvenons-nous, la GP était raillée comme représentant de la fraction des « maos-spontex »(9). Et à ce titre, un certain « maoïsme », au niveau international et local, a dénié avec force l’appartenance de la GP à ce courant(10). Il est vrai que la GP n’a jamais tenté d’importer un quelconque modèle « marxiste-léniniste » ou « pro-chinois » orthodoxe ; au contraire, son succès repose sur sa détermination à faire surgir de la révolte des masses ouvrières et populaires leurs propres expériences historiques et pratiques, celles accumulées dans l’histoire sociale sur notre territoire. Pour l’essentiel : le syndicalisme révolutionnaire de classe, l’illégalisme, l’action directe, la lutte de partisans, le sabotage, l’antifascisme, l’internationalisme…

Pourquoi un tel détournement de l’histoire politique et sociale de ce pays ? Pourquoi une telle mémoire sélective à propos du dernier épisode du conflit révolutionnaire de l’après 1968 ?

Un constat s’impose. L’essentiel de cette histoire devait disparaître de la mémoire pour ne laisser place qu’au repentir, à la nostalgie, à la caricature dépolitisée. Dans son œuvre de pacification et de construction d’un nouveau consensus politique et syndical, la bourgeoisie avait l’obligation de désarmer la mémoire des exploités et des opprimés et ainsi d’éliminer de la tête des ouvriers, des jeunes et des immigrés l’histoire militante et vivante de la GP. Et finalement, elle a parfaitement réussi dans cette lutte de classe idéologique.

Un livre

Dans la préparation de ce livre, deux axes se sont immédiatement imposés à l’esprit des auteurs :

Tout d’abord, et en priorité, ce travail devait échapper aux souvenirs individuels et être réellement l’acte collectif d’un groupe, l’acte de ceux qui ont été le moteur et l’âme de ce combat : les militants de base.

D’autre part, ces pages ne seraient en aucun cas rassemblées autour de commentaires sur le mode du « on voulait faire » et du « on voulait dire »… c’est-à-dire à travers une interprétation d’un mouvement révolutionnaire du point de vue d’une époque réactionnaire. Ce serait au contraire un ouvrage composé à partir de ce qui avait été réellement fait et réellement dit(11). De ce choix découle la construction du livre alternant chronologie des faits et textes politiques.

L’importance de la GP repose sur la revendication d’une pratique véritable et non sur l’expression d’une « opinion » d’extrême gauche. À aucun moment, elle n’a séparé le discours de l’acte concret.

Les textes réunis sont laissés à l’état brut. Et nous soumettons aux lecteurs les mots d’une époque qui font trace de la conflictualité et des bouleversements radicaux alors en jeu. Des sceptiques diront qu’à part quelques anciens militants, peu de personnes en possèdent les grilles de lecture et qu’ils ne les comprendront pas. Nous faisons le pari du contraire, même si à notre époque ultra-conservatrice, il est malaisé de s’extirper de la confusion, du conformisme et des sectarismes. Ces mots parlent de luttes et de résistances, ils trouveront un écho malgré les désarrois actuels.

Sans doute ces analyses, ces pratiques et positions paraîtront à des années-lumière de la situation actuelle dans les ateliers, du non-travail, de la vie quotidienne aliénée et des luttes militantes répétitives et partielles. Mais justement, dans la perspective d’une transformation et d’une offensive novatrice, le propre de tout mouvement révolutionnaire est de bousculer les idées et les pratiques qui semblent établies jusque-là. Et ce, jusqu’au cœur du camp des militants radicaux.

Éditer ce livre, c’est contribuer à briser la confiscation de la mémoire des luttes. C’est affirmer que ce que nous vivons aujourd’hui, les défaites, les démoralisations, l’inorganisation, le peu de détermination militante… ne dureront qu’un temps. L’histoire mondiale du prolétariat n’est pas derrière nous, elle est devant nous. Et le moment venu, les masses dans leurs pratiques fusionneront à nouveau avec leur véritable histoire des luttes. Elles la libéreront de toutes les confiscations.

Notes :

1 – Escadrons de la mort, l’école française, de M. M. Robin – La Découverte, 2008.

2 – Comme furent jetés à la mer, dans les eaux de la Méditerranée, de nombreux résistants algériens, ceux appelés avec cynisme les « crevettes Bigeard », du nom du colonel adjoint du général Massu désigné responsable du maintien de l’ordre à Alger par le pouvoir civil de l’époque, Robert Lacoste, ministre et gouverneur général de l’Algérie, utilisant les pouvoirs spéciaux demandés par le socialiste Guy Mollet et adoptés à l’assemblée nationale en 1956 avec le soutien du PCF.

3 – Si le général Aussaresses est mort, il va sans dire que de nombreux responsables de la collaboration française à la répression en Argentine et en Uruguay finissent leurs jours en toute tranquillité à Paris après une belle carrière dans les ministères et les conseils d’administration.

4 – Front de Libération Nationale algérien.

5 – La bataille de Paris de Jean-Luc Einaudi, Seuil, 1991.

6 – Hazem El Moukaddem, Panorama des groupes révolutionnaires armés français, de 1968 à 2000, Al Dante, 2013. Paris de Jean-Luc Einaudi, Seuil, 1991.

7 – Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur, La Découverte, 2011.

8 – Profitant d’un temps de toutes les révisions, les abandons et les trahisons… 20 années après Mai 1968 et dans le contexte de la traque de l’organisation armée Action Directe, Hervé Hamon et Patrick Rotman publient au Seuil/Génération, tome 1 Les années de rêve, et tome 2 Les années de poudre. Un livre caricatural de collaboration à la politique de contre-insurrection et de légitimation des autorités bourgeoises.

9 – Spontex vient de « spontanéistes », les Marxistes-Léninistes prétendument orthodoxes dénonçaient par ce vocable qu’ils voulaient péjoratif la GP et Vive la Révolution (VLR) comme partisans du spontanéisme des masses et à ce titre les accusaient de dérive gauchiste et anarchiste.

10 – Après la disparition de la GP, une fausse idée de communion maoïste a été entretenue par des auteurs et des groupes tentant de relever le drapeau écarlate du maoïsme idéologique. Certains présentent même une histoire commune et très consensuelle des « maos » du PCMLF à la GP, en passant par Front Rouge. Ces contines sont aussi erronées que la version officielle et médiatique.

11 – Il est bien sûr évident qu’il ne se prétend pas exhaustif et que tout élément important non mentionné pourra être pris en compte dans une nouvelle édition.

Les Nouveaux Partisans : Histoire de la gauche Prolétarienne

Par des Militants de base

(Éditions Al Dante, avril 2015 – 400 pages – 17€)

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