Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 10) / Farid Taalba

3 Juin
Le cortège du MTLD le 14 juillet 1953. Paris (75), 14 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Le cortège du MTLD le 14 juillet 1953. Paris (75), 14 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Le blanc des yeux fixé au plafond, Bou Khobrine s’assoupit alors en glissant le dos le long du mur auquel il se tenait afin de s’effilocher de nouveau sous la couverture qui couvrit enfin ce visage que nos trois colocataires ne pouvaient supporter davantage. Maintenant, seule sa couverture ondulait au rythme de sa respiration qu’ils ne percevaient à peine. Au silence qu’il sema, refleurirent les échos du remue-ménage extérieurs qu’il avait un instant suspendus. Des gens criaient, des éclats de bris prolongeaient des ordres, ils perçurent de lourdes clefs déverrouiller les portes grinçantes de plusieurs fourgons dans lesquels on fit monter plusieurs résidents de l’hôtel que des voix insultantes dirigeaient en laissant bien entendre que leurs porteurs alliaient bien la matraque à la parole. Nos trois amis semblaient maintenant regretter ces yeux aveugles qui voient dans la nuit le livre des jours. Ils espéraient maintenant qu’il se réveille et qu’il leur tende la canne pour s’évader en attendant le point du jour.

 

Comme pour répondre à leur attente, sans crier gare, d’une convulsion aussi soudaine qu’hantée, un appel jaillit de
la voix caverneuse de Bou Khobrine : « Il y a lieu d’espérer. Le temps n’est pas mort. Un lièvre court au loin dans le champ couvert de neige alors que le bois craque dans l’âtre du kanoun comme les os d’un vieillard qui se lève pour la prière de l’aube. La brume qui couvrait le cimetière s’est levée. Les oiseaux piaillent maintenant leurs louanges au-dessus des ancêtres ensevelis pendant que la fleur couverte de rosée givrée s’ouvre au soleil naissant. Comme les jours qui passent, le long des peupliers bordant le cimetière, l’eau du torrent récite sa prière en déroulant son chapelet de cris d’enfants au grain cristallin. Dans la plaine où s’éteignent une à une les lumières des foyers, bientôt viendra l’heure. ».

 

Epinglant Môh du regard, le sourire au coin des lèvres, Zahiya ne résista pas à l’envie de l’asticoter : « Avoue que tu ne démêles pas les mots et les idées aussi bien que lui.

– Pour sûr oui ! Mais je bois à la même source que lui.

– Et tu finiras au « Portique de la sauvegarde » !

– Qu’est-ce que le Portique de la sauvegarde ? demanda alors Madjid.

– Elle me souhaite ni plus ni moins que d’être enterré au cimetière des At Sidi Saïd, près du grand Si Mohand ou Mhend.

– C’est qu’elle voit grand pour toi : le tambour aura cessé de battre mais la fête continuera. ».

Au moment où Madjid tenta de lui répondre, les portes des fourgons claquèrent, les moteurs ragèrent et démarrèrent en trombe. Voyant ses problèmes enfin s’éloigner, Madjid se rapprocha de la fenêtre pour vérifier l’hypothèse. Soulevant prudemment le rideau, il put constater que le théâtre des événements n’avait pas été complétement déserté.

D’autres fourgons déboulèrent, s’immobilisant devant l’hôtel dans des crissements de pneus. On déverrouilla les lourdes portes de fer comme si on ouvrait les cellules de profonds cachots en renvoyant des échos de fantômes secouant leurs chaînes. On sortit des barrières métalliques qu’on disposa le long de l’hôtel en les trainant : leurs pieds ricochaient sur les pavés en produisant un tintamarre de casseroles entrechoquées. En quelques mouvements, un cordon sanitaire sépara bientôt le vieil immeuble de la chaussée tout en verrouillant l’accès aux deux extrémités du bout de trottoir que sa façade surplombait maintenant la tête basse. On referma ensuite les fourgons dont les moteurs chauffaient, prêts à démarrer. Plusieurs vrombissements précipitèrent alors leur départ et on entendit les bruits de leurs moteurs s’éloigner jusqu’à leur complète disparition. Il ne restait que quelques agents en faction devant l’hôtel à qui on avait mis les menottes comme à un prisonnier qu’on devait désormais surveiller. Sur la porte d’entrée, on pouvait lire un écriteau sur lequel on pouvait lire : établissement fermé.

Sans s’interroger sur les raisons d’un tel bouclage maison, se tournant vers ses codétenus, Madjid s’affola : « Ils sont partis pour monter la garde devant l’hôtel ! ». Môh s’avisa d’abord de regarder à son tour dans la rue.

« Ils ne vont pas tarder à partir, apaisa-t-il, le temps que leurs collègues terminent la fouille. Le bar et le restaurant de l’hôtel vont être fermés. Je n’ose même pas imaginer la tête que doivent faire nos deux patrons de l’hôtel.

– Oui, précisa Madjid, mais si notre ami le docteur arrive maintenant pour chercher Bou Khobrine, va savoir ce qui peut arriver. C’est vraiment une malédiction !

– Bon les amis, intervint Zahiya, vous n’avez pas un jeu de dominos pour nous éviter de faire des commentaires inutiles ?

– Aller, Madjid, sors ton jeu ! ».

Bientôt, après plusieurs parties, absorbés par l’excitation du jeu, ils s’oublièrent comme des enfants dans une cour de récréation. Ils tenaient d’une seule main leurs dominos qui se suivaient l’un sur l’autre en formant un rail tenu entre la paume et les doigts ; d’un rythme régulier, prenant le domino du bas pour le mettre au sommet du rail, une valse de cognements rappelait leur cogitation intense pour ne pas mourir avec le double six. Mais ils trouvaient quand même l’audace de se déstabiliser en s’interpelant sournoisement : « Où crois-tu aller avec ton six-cinq que tu viens de poser à la banque ?, « Fais le malin, on va voir qui va payer l’addition quand le percepteur te tombera dessus ! » ; « Alors là, tu peux aller te faire saler ! ». Ils frappaient avec rage sur le tapis de jeu les pièces dont ils devaient se débarrasser. Ils juraient et se chamaillaient avec la mauvaise foi qui fait les bonnes blagues quand tombait la sentence des parties engagées.

Ainsi, profitant de ce répit comme si de rien n’était, grande fut leur surprise lorsque le docteur frappa à la porte trois coups brefs qui sonnèrent la fin de partie. Môh et Zahiya se dévisagèrent sans exprimer tout ce qu’ils lisaient pourtant dans le regard de l’autre. Les dominos du rail que tenait Madjid tombèrent un à un de sa main : « Oui, qui est-ce ?

– C’est le docteur, n’ayez pas peur. ».

 

A une nouvelle surprise générale, Bou Khobrine reprit du poil de la bête au moment où nos codétenus avaient fini par s’habituer à son ronflement continu qui les avait bercés, citant un passage de la sourate de « La caverne » : « Ne penses-tu pas que les hommes de la caverne et du Raqîm soient une merveille parmi nos signes ? Quand ces jeunes gens se réfugièrent dans la caverne, ils dirent : « Seigneur, aie pitié de nous, donne-nous le droit chemin. Et ils n’entendirent plus rien dans la caverne pendant un nombre donné d’années. Puis nous les réveillâmes pour voir lequel des deux groupes calculerait le mieux la durée de leur séjour ».

– Incroyable, c’est à se demander s’il dort vraiment !

– Oh, regardez, le jour perce au coin des rideaux.

– Déjà !

– Magnifique psalmodie, les rappela à l’ordre le docteur, mais ce n’est pas elle qui m’ouvrira la porte ; on n’est pas dans Ali baba et les quarante voleurs…

– Tout de suite ! ».

 

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 11) / Farid Taalba | quartierslibres - 10 juin 2015

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