Séance du dimanche. We’ve got the power -The poll tax revolt   

7 Juin


Le 31 mars 1990, environ 200 000 personnes manifestaient contre la énième mesure antisociale prise par Margaret Thatcher, un impôt appelée la poll tax. Un impôt fixé de manière égalitaire –à la sauce libérale– : pas de raison que les riches payent pour les pauvres, tout le monde devait être soumis au même régime. C’est ça l’égalité selon les néo-libéraux, néo-conservateurs et paléo-capitalistes : la progressivité de l’impôt c’est un truc de bolcheviques pour masquer les inégalités naturelles. C’est vrai ça, il ya des gens qui naissent petits, moches et faibles, et d’autres qui naissent grands, beaux et forts. Eh bien les riches et les pauvres, c’est pareil : il n’y a aucune raison de favoriser les pauvres, qui n’ont pas les qualités naturelles pour s’adapter. C’est de leur faute s’ils sont pauvres, un manque d’esprit d’entreprise, c’est tout. Il est donc hors de question de plomber les riches à cause de ces incapables. Il fallait donc payer par tête, par foyer, pas par niveau de revenu ou de capital. Or donc cette poll tax avait déjà été mise en place en avant-première en Écosse un an auparavant, ce qui avait donné la mesure de sa popularité : un vaste mouvement de refus, diverses stratégies de contournement, des manifs, bref, une campagne massive –en musique, parfois– contre la dernière mesure antisociale de Thatcher. Pour l’amie de Reagan et Pinochet, celle qui avait liquidé en quelques années ce qui restait d’Etat-providence né de l’après-guerre, qui avait massacré la grève des mineurs du nord de l’Angleterre en 1984 et laissé crever Bobby Sands et neuf autres militants de l’IRA et de l’INLA en prison des suites d’une grève de la faim pour une amélioration des conditions de détention des prisonniers politiques, pour la responsable de la guerre des Malouines, il n’était pas question de céder face à la populace. Pour les néolibéraux, l’Etat, c’est ça : supprimer tout cadre social et imposer par la force des impôts inégalitaires sans tenir compte des protestations venues des éléments inutiles de la société.  Le 31 mars 1990, donc, par une belle journée de printemps, les coordinations montées contre l’impôt de la reine du bigoudi avaient rassemblé une foule énorme dans le centre de Londres, à Trafalgar Square, au terme d’une mobilisation de plusieurs semaines. Et là, à pied, à cheval et en voiture –littéralement– la police s’est mise à attaquer la foule, sans doute parce qu’elle était dépassée par l’ampleur de la mobilisation et qu’elle craignait un débordement incontrôlé vers les sièges du pouvoir et en particulier vers Downing Street, résidence du premier ministre. Sans doute aussi parce que la police, en Angleterre comme ailleurs, ne sait jamais comment canaliser un mouvement populaire qui n’est pas encadré par une structure bureaucratique, syndicat ou parti. Charge ultraviolente de la police montée, des unités anti-émeute, des véhicules spécialisés, le tout au milieu d’une foule compacte. Les choses ne se sont pas exactement passées comme prévues pour les milices de l’État thatchérien : dépassés en nombre, les gardiens de l’ordre avaient sous-estimé la capacité de riposte d’une foule chauffée à blanc par des années de mesures antisociales. Les manifestants se sont donc mis à encercler et à attaquer la police, ses véhicules et ses chevaux, spontanément, et énergiquement. Et il arriva ce qui arrive logiquement quand une manifestation pacifique est chargée sans raison : la manif tourna à l’émeute, et l’émeute se propagea dans le centre commerçant de la capitale britannique : Piccadilly Circus, Oxford Street, Regent Street, Charing Cross Road et Covent Garden connurent d’intenses heure de manifs sauvages, de pillages et de destruction de magasins et de restaurants chics, jusqu’à trois ou quatre heures du matin.


Le lendemain matin, le régime thatchérien se réveillait avec la gueule de bois : au TINA (il n’y a pas d’alternative), qui devait prononcer l’avénement définitif, inexorable et paisible du millénium néolibéral, la mobilisation populaire venait de mettre un crochet au foie. Cette fois, impossible de cacher les miettes sous le tapis : le centre de Londres était dévasté, près de 400 personnes avaient été arrêtées, plus de cent policiers étaient blessés, et les images de ce qui apparaissait de plus en plus clairement comme une « émeute policière » commençaient à tourner. Dans un premier temps tout le monde –y compris certains bureaucrates gauchistes– ont condamné la violence des émeutiers. Pour les travaillistes comme pour les conservateurs, la violence ne pouvait pas venir de la police, et elle ne pouvait pas être l’expression spontanée de la colère des manifestants. Il fallait donc trouver un coupable, un chef d’orchestre rouge (ou noir) responsable d’un complot ourdi dans l’ombre. On accusa donc les « anarchistes », sans doute parce que les seuls à avoir pris une position de soutien clair envers le mouvement étaient les militants de Class War, qui avaient déclaré que les émeutiers étaient des « héros de la classe ouvrière ».


Le problème, c’est que si Londres avait compté 200 000 « anarchistes » entraînés aux tactiques de la guérilla urbaine, ça se saurait. Par la suite, même les tenants de la loi et l’ordre et les pénibles agents de l’alternance pseudo-démocratique durent en convenir : l’explosion du 31 mars 1990 était directement due à la colère du peuple, et les affrontements étaient une réponse directe aux charges policières dont la mission était d’écraser toute contestation de la mesure gouvernementale. Le pouvoir fit même une tentative de montage vidéo pour faire croire que la charge de la police montée contre la manif était postérieure à l’attaque des policiers par la foule, l’abondance d’images prouvant le contraire obligea à renoncer à ce bidonnage. Bref, les choses étaient pliées, et le cercueil politique de Thatcher en construction. De fait, quelques mois plus tard, ses amis conservateurs la forcèrent à prendre sa retraite, et la poll tax fut supprimée par le gouvernement suivant. Le premier documentaire retrace l’ensemble de la mobilisation et le déroulement des émeutes à partir d’images prises sur le moment et de témoignage de militants et de manifestants. Le montage est excellent, et la bande-son – le sale morceau « the power » de Snap!, une scie de l’époque– donne encore plus de relief aux affrontements. Le second, plus traditionnel mais tout aussi incisif, démonte la version médiatico-policière des événements en reconstruisant méticuleusement le déroulé de la journée. Il utilise un plus grand nombre de rush récupéré dans les archives des télévisions présentes ce jour-là, et présente davantage de témoignages que le précédent.

1/The poll tax revolt (1990)

En un seul morceau (mais sans sous-titres)

https://www.youtube.com/watch?v=sh3baa FH64

En trois morceaux (avec sous-titres

https://www.youtube.com/watch?v=3zpGZYtVpf0  https://www.youtube.com/watch?v=_oGl6Fod8zc  https://www.youtube.com/watch?v=ZDlqF6AE6dk

2/ The Battle of Trafalgar (1990)

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2 Réponses to “Séance du dimanche. We’ve got the power -The poll tax revolt   ”

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    […] histoire de mettre tout de suite les spectateurs dans le bain. Sur ce sujet, voir aussi cette séance du dimanche, sur les émeutes de la poll tax, quand la cocotte-minute thatchérienne péta à la gueule de la […]

  2. Séance du dimanche. La dialectique peut-elle casser des briques ? | Quartiers libres - 7 février 2016

    […] après le 22 mars 1968, puis reprise un peu partout dans le monde (le M.I.L. antifranquiste, Class War en Angleterre dans les années 1980), pour ne citer que deux exemples). Logiquement, il continue à […]

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