Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 11) / Farid Taalba

10 Juin

14_juillet_entier-ac02d

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

– Comment vous avez fait pour arriver jusqu’ici ? Ils ne vous sont pas tombés dessus ?

– Mais de qui voulez-vous parler ?

– La police en bas !

– Ah, il n’y a personne même le café d’en face est désormais fermé. Le jour vient à peine de se lever et la rue est encore vide : profitons-en pour le descendre et l’installer dans la camionnette avant que la foule ne se répande. »

– Ah, quelle bonne nouvelle !

– Détrompez-vous, les policiers ont abandonné le centre mais toutes les issues périphériques du quartier sont coupées par des barrages. On doit y justifier que l’on habite ou travaille dans le quartier pour y entrer ou en sortir. Sans cela, ils ne cherchent pas à comprendre : embarquement immédiat ! ».

– Ah bon… »

Pour Madjid, derrière sa réaction mitigée, le calcul était simple : un de moins mais toujours une de trop ! Mais il se garda de manifester son désappointement et se jeta dans la hâte qui s’anima autour de Bou Khobrine.

Son transfert effectué, une fois installé à l’intérieur de la camionnette aménagée en ambulance de campagne, Môh, devinant et devançant tout, s’adressa au docteur qui montait dans le véhicule : « La haut, il y a cette femme qui est avec nous. Elle doit sortir du quartier, elle est recherchée. Le seul moyen qui nous reste, c’est de nous échapper par les toits et d’aller jusqu’au café de Mohand Oukaci dont la vitrine donne à l’extérieur du quartier. Tu peux venir nous y chercher ?

– Oui, mais dans deux heures ! 

– On fait comme ça, merci encore ! »

Madjid et Môh ne prirent pas le temps de regarder le véhicule s’éloigner dans un nuage de fumée noire ; ils s’évaporèrent dans l’entrée de l’immeuble dont la porte se referma derrière leurs dos rayés par les minces rais de lumière qui la criblaient.

-T’es absolument imprévisible monsieur Môh Tajouaqt, tu vas vraiment passer par les toits ?

– Oui, je te l’ai déjà dit, autrefois j’étais ramoneur dans le quartier et… ».

Mais, au moment de poser le pied sur la première marche de l’escalier, le massif cliquetis métallique d’un verrou qu’on actionnait lourdement leur enchaîna pieds et cousit leurs bouches. A l’écoute d’un bruit si familier, l’échange d’un regard furtif leur laissa deviner l’intuition commune qui éveilla soudain leur curiosité. Elle les invita à revenir promptement sur leurs pas. Au seuil de leur porte, comme ils s’y attendaient, leurs regards s’échouèrent contre le dos de Si Tahar Bu zawiya qui verrouillait avec un peu de mal son établissement, son effort laborieux cachant mal la faiblesse de celui qui agit contre son gré.

Après avoir mis la clef dans sa poche avec résignation, face à la vitre de la porte qui lui servait de miroir, il épousseta son costume et replaça son tarbouche au sommet du crâne. Enfin, reculant d’un pas pour mieux juger sa mise, il aperçut dans le coin de la vitre Madjid et Môh qui se tenaient derrière lui. Quand il se retourna, leurs yeux s’accrochèrent inévitablement aux pointes de sa moustache qu’il arborait comme l’élégant porte le nœud de papillon.

– Ah, vous voilà, vous… Bien le bonjour…

– Bien le bonjour Si Tahar, répondirent-ils.

– Ca va Si Tahar ? : osa Madjid qui avait senti la lassitude d’un homme écrasé sous un lourd fardeau.

– En tout cas, vous, ça a l’air d’aller. Mais comment peux-tu me demander si ça va ? Bien voilà ! On m’a fermé boutique pour un mois ! Pour le reste, j’imagine bien que tu n’as pas besoin d’informations. Car je suppose qu’en tant que voisin rapproché, tu n’as pas manqué de voir tout ce qui s’est passé.

– Mais pourquoi ?

– Les flics ne m’ont donné aucune raison. Si ce n’est qu’ils cherchaient un suspect et qu’il se trouvait dans l’hôtel où, pour un seul, ils ont embarqué tout le monde. Ils m’ont aussi ajouté : « Monsieur Si Tahar, même si vous n’avez rien à voir avec les hors-la-loi, la fermeture vous passera l’envie d’en être tenté ». Ah, suffit maintenant, pourquoi je parle avec vous ? Ne vous avais-je pas prévenu hier ?! Et dire qu’il a fallu que ça tombe sur ma tête !!!

Puis, s’adressant à Môh : « Tiens, toi qui a à voir avec les qui tu sais, tu leur diras que si je tombe un jour sur le suspect en question, je ne ferai pas de dissertation. Allez, allez, au revoir !

– Au revoir…

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 11) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 12) / Farid Taalba | quartierslibres - 19 juin 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :