Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 12) / Farid Taalba

19 Juin
Manifestation de militants MTLD, détail, Léon Leponce, 1er mai 1951

Manifestation de militants MTLD, détail, Léon Leponce, 1er mai 1951

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Entre les vieilles bâtisses faubouriennes qui se gondolaient de chaque côté du pavé d’une rue montante au bout de laquelle brillaient les dômes blancs du Sacré Cœur, Madjid et Môh le regardèrent s’éloigner sans mot dire. Puis, du pas soucieux de ceux qui ruminent d’avoir un secret inavouable en enclos, grimpant à leur tour l’escalier de leur bâtisse au bout duquel s’écaillait la peinture bleue de la porte suspecte, Madjid rompit le rythme de leur marche pesante : « On peut pas dire qu’il n’a pas une dent contre toi. Et, heureusement pour toi, il ne sait pas que tu es au courant que j’héberge « qui tu sais » dans ma piaule. Vu qu’il n’est pas au courant, je me demande pourquoi il t’en veut comme ça. Déjà, hier, c’était chaud, et j’ai même cru qu’il allait rallumer la mèche de la discorde.

– Oh, c’est une longue histoire que j’ai eu avec lui.

– Quoi exactement ?

– Et… bien… comme tu le sais déjà… pendant la deuxième guerre mondiale, je me suis engagé dans
l’armée française et je suis allé au front. Il fallait partir pour avoir ce après quoi tout le monde court aujourd’hui : le sonnant trébuchant, le douro de Bouchou, le mandat de la poste! C’était le temps des bons de rationnement et de la famine. Pour subvenir à nos besoins, mon père avait vendu toutes ses terres en antichrèse dans l’espoir de les récupérer un jour si le sort en décidait autrement. Il ne lui restait plus qu’une seule parcelle qu’il ne pouvait se résoudre à céder sous peine de devenir un paysan sans terre. Et que vaut-on sans la terre ?! Alors je me suis engagé. Avant de partir, avec mon père, nous avions décidé de consacrer une partie de l’argent que j’étais chargé de leur envoyer pour permettre à mon petit frère Amezian de poursuivre des études. Quand je suis parti, il est entré au lycée. Là-bas, il s’est lié avec des camarades qui faisaient partie du PPA. C’est comme cela qu’il est entré chez les scouts. Et moi qui cherchais à ne pas l’embarquer dans la politique, voilà qu’il s’y jetait. Avec ses camarades, Ils allaient dans les villages pour distribuer des tracts et parler avec les gens de la lutte pour la liberté et l’indépendance. Quand ils les traversaient, ils chantaient les hymnes nationalistes comme « kker a mi-s umazigh ». C’était l’époque du « Manifeste de la Liberté ». Puis, il y a eu la répression du 08 mai 1945. Après ça, comme lui, nombreux ont été ceux qui ont demandé le passage à la lutte armée. Une insurrection devait avoir lieu le 22 mai. Mais au dernier moment, la direction s’est dégonflée sans prévenir à temps les insurgés. A mon retour, mon père me raconta que ce fut cette nuit-là que mon frère fut abattu alors qu’il tentait d’échapper aux militaires. Beaucoup d’arrestations s’en étaient suivies, et nombreux étaient les militants qui pensaient que la direction était de mèche avec les autorités. Pour échapper à ce nouveau coup du sort et m’empêcher de mal tourner à cause du PPA, mon père m’a immédiatement envoyé en France. Mais j’ai repris mes activités une fois à Paris où je suis devenu militant de la Fédération de France du PPA. En 1947, on lui ajoutera le sigle de MTLD et on créera l’OS pour préparer la lutte armée. Après ça, en 1949, une grande majorité du comité directeur de la Fédération vota une mention contre le mythe d’une nation arabo-islamique que les partisans de Messali défendaient. Ils avaient même sorti une brochure dans laquelle l’identité et l’histoire des Berbères n’avaient aucune importance, où l’histoire de l’Afrique du Nord ne commençait qu’au 8
ème siècle. La motion, c’était pour nous une manière de poser le problème de la définition de la nation. Cela a été dur car c’était dans un contexte où le parti était déjà divisé en deux : d’un côté, les partisans de la lutte armée et, de l’autre, ceux qui voulaient jouer le jeu des élections alors qu’elles étaient à chaque fois truquées. Mais, à Alger, au lieu de discuter, bouffée par les chamailleries des deux camps dont elle craignait le pire, la direction du parti a préféré nous dénoncer comme scissionnistes pour faire l’unité sur notre dos. Ils ont esquivé les discussions de fonds qui fâchent vraiment mais qui finissent toujours par ressurgir par la fenêtre alors qu’elles ont été mises à la porte. La direction a ensuite ordonné la constitution de commandos afin de faire le ménage dans la Fédération. C’est ainsi que les hommes de main de Messali nous ont brutalement expulsés des locaux du PPA. Je me trouvais à la fenêtre quand ils sont arrivés et ont investi le local. Parmi eux se trouvait Si Tahar. Je me suis alors jeté sur le palier et je les ai vus prendre d’assaut les escaliers et passer des gens à tabac. Pour leur échapper, j’ai filé par les toits.

– Déjà !

– Alors, quand j’entends Messali ou Si Tahar reprocher au FLN ses manières brutales, ils oublient vite de qui le FLN les tient. On ferait mieux de se rappeler aussi ce qu’Imache disait déjà lui-même au sujet de la barbe de Messali : « Peuple algérien, on t’a réveillé de l’idolâtrie, on t’a conseillé de tout voir, tout comprendre, tout contrôler et tu tombes à genoux en extase devant de nouvelles idoles ! Tu oses prêter une vertu divine, même aux poils de barbe ? ».

– Ce n’est pas vrai ?!

– Si, si, je ne te raconte pas d’histoire, j’étais plus jeune, c’était à l’époque où j’étais ramoneur.

– Ah, ça alors ! C’est comme au village quand il y a les vendettas qui déclenchent de grandes rixes entre les adversaires !

– Et bien tu vois, je ne t’apprends rien.

– Oui, mais que dieu nous les épargne quand même !

– Ah, s’il pouvait t’entendre !

 

 

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