Séance du dimanche. Mobutu roi du Zaïre

21 Juin

MOBUTU_RoiDuZaire« Mobutu roi du Zaïre » est un documentaire belge réalisé en 1999 par Thierry Michel à partir de près d’un millier d’heures d’images d’archives collectées à Kinshasa, Bruxelles, Paris, Washington. Le maréchal Mobutu Sesse Seko, « président fondateur » du parti unique, « père de la nation », « Grand Léopard » étant, comme bon nombre d’autocrates, un grand amateur de caméras et de mises en scène, les images ne manquent pas.

Le documentaire retrace chronologiquement la trajectoire de Mobutu et l’histoire du Congo Belge devenu Zaïre para la grâce de Mobutu, précisément, puis République Démocratique du Congo à la fin des années 1990, après sa chute.

Le film s’articule autour de la figure d’un dictateur sanguinaire qui a assis son pouvoir sur un coup d’État militaire et a saigné littéralement son pays, ce qui ne l’a pas empêché d’entretenir les meilleures relations avec l’ensemble des puissances mondiales, de Mao à la CIA et de Raymond Barre au roi des Belges. Le pillage des ressources immense de l’ancien terrain de chasse personnel du roi Léopold II incitait en effet l’ensemble des dirigeants des deux camps de la Guerre Froide à ne pas être trop regardants sur les agissements de l’homme à la toque de léopard. Les images d’archives sont terriblement parlantes sur ce sujet, et devraient inciter à éviter tous les raccourcis « campistes » : l’ex-Congo belge a permis aux impérialistes des deux bords de poursuivre leur lutte d’influence en Afrique en s’appuyer sur des Mobutu sur le dos des populations terriblement pauvres de pays immensément riches. Sur la première génération de satrapes ayant récupéré le pouvoir dans leur pays indépendant tout en maintenant la domination néo-coloniale, on renverra à la lecture des romans d’Ahmadou Kourouma, en particulier En attendant le vote des bêtes sauvages, qui fait suite trente ans après au Soleils des indépendances, publié en 1968.

On suit, donc, le parcours de Mobutu, depuis sa formation dans les rangs de la Force Publique, une sorte d’armée privée initialement au service exclusif du roi des belges, connu par son extrême violence, et composé de mercenaires de diverses nationalités européennes : officiers belges mais aussi suédois, danois, français, italiens… Issu, donc, de l’école du colonialisme pur et dur, Mobutu parvient à évincer tous les dirigeants du mouvement vers l’indépendance du Congo, en tant que chef de l’armée, jusqu’au coup d’État de novembre 1965, qui le place seul au pouvoir pour trente-deux ans. Il est directement impliqué dans l’assassinat en 1961 de Patrice Lumumba, le véritable inspirateur de l’indépendance, clairement anticolonialiste et partisan d’un régime progressiste, à l’instar des autres figures de la révolution africaine. On ne retrouva jamais le corps de Lumumba, et Mobutu poussa ensuite le vice jusqu’à le déclarer héros national : une captation d’héritage particulièrement cynique, quand on sait que le régime mubutiste a systématiquement écrasé toute manifestation d’opposition d’inspiration lumumbiste…

1960-mobutu-lumumba-légendeLe documentaire, est intéressant également pour sa plongée au cœur du Zaïre contrôlé par le Mouvement populaire de la révolution (M.P.R.) parti unique incorporant d’office tous les citoyens « des ancêtres aux fœtus » et qui, tous, doivent se conformer à la volonté du chef. « Un seul Père, une seule Mère, un seul Pays et surtout… un seul Chef» : tel était le mot d’ordre mis en place par la Mopap (Mobilisation politique et animation populaire) la direction de la propagande, que l’on retrouvait (et que l’on voit largement dans le documentaire) dans la presse, les grands rassemblements politiques. Toute ressemblance avec un slogan du passé européen n’est pas forcément fortuite… Le film a le grand avantage de revenir en images sur l’action du pouvoir, qui entendait s’exercer sur tous les aspects de la vie : la pensée politique, bien sûr, complètement muselée, mais aussi les vêtements et l’apparence physique des sujets du maréchal-président. Sous prétexte d’authenticité africaine, Mobutu avait notamment interdit le port du costume européen et de la cravate pour les hommes, au profit d’une tenue d’inspiration vaguement maoïste et coréenne nommé abacost (pour « à bas, le costume »). Les femmes avaient interdiction de porter des pantalons ou des jupes. Naturellement, la musique était également mise au service du régime ubuesque d’un dictateur finalement lâché par tous ses soutiens lorsqu’une rébellion armée le força à fuir au Maroc en 1997. C’est seulement à ce moment-là que les grandes âmes occidentales ou orientales qui lui avaient mangé dans la main se mirent à se scandaliser des richesses accumulées pendant des décennies et à faire semblant de s’intéresser à la situation des populations d’un pays toujours secoué par des guerres derrière lesquelles les intérêts économiques sont évidents. La situation actuelle du Kivu est emblématique de cet état de fait.

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