Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 13) / Farid Taalba

24 Juin
Algérie juillet 1962

Algérie juillet 1962

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Cloitrée dans les senteurs de sueur moisie dont Bou Khobrine avait chargé l’atmosphère, c’est alors que Zahiya perçut sous la porte leurs pas qui faisaient craquer le vieux palier en bois. Le quartier quadrillé, dans l’impossibilité de fuir par elle-même, assise sur sa valise, elle se sentait vexée d’être obligée de rester chez quelqu’un qui ne supportait pas sa présence mais aussi fascinée par le fait qu’elle avait l’impression qu’il vivait son propre film, inconscient de ce qui pouvait se passer autour de lui. Si, au moment où la porte s’ouvrit devant elle, Madjid lui apparut en chair et en os, elle sentit bien que son esprit était ailleurs, mené par des desseins qu’elle avait du mal à déterminer et avec lesquels il semblait comme aimanté.

-« Bon, on va partir ensemble », lui annonça Môh alors qu’elle se couvrait le nez d’un mouchoir blanc.

– Comment ça, tu sais que c’est impossible, il y des check-points à chaque issue du quartier. Le docteur nous l’a bien dit tout à l’heure !

– On va passer par les toits.

– Comment ça par les toits ? Fais attention, ne te moque pas de moi.

– On va aller jusqu’au café de Mohand Oukaci où le docteur viendra nous prendre pour t’emmener en voiture où tu estimeras nécessaires. Je ne veux pas savoir les raisons de ta cavale. Mais sache que c’est que la seule solution de conserver toutes mes chances de partir en croisière avec toi.

– Oh, comment peux-tu déconner dans un moment pareil ?! Oui, oui, fais pas le malin. Et comment feras-tu pour t’orienter une fois arrivé en haut ? Te prendrais-tu pour un Djeha de conte pour enfant !

– N’aie crainte, je connais les toits du quartier comme je connais la forêt de l’Akfadou. J’ai le permis pour t’y conduire : j’ai été ramoneur autrefois et les toits du quartier n’ont aucun secret pour moi.

– Bon, comme je ne veux pas déranger ton ami plus longtemps, j’accepte le risque. Mais gare à toi si tu m’as raconté des histoires de petit ramoneur.

– Tu ne me déranges pas, répliqua Madjid à qui elle ne s’adressait pourtant pas.

« Oh regardez-moi ce mignon qui vous dit ces gracieusetés au moment où le danger se lève pour lui. », pensa-t-elle en elle-même.

-« Je reviendrais alors ! », lui répliqua-t-elle avec une ironie joyeuse dénuée d’arrières pensées devant les yeux de ce jeune homme qui, au-delà du périmètre de la chambre, semblaient là aussi regarder un objet vu de lui seul.

Une fois qu’ils eurent passés le vasistas qui donne accès au toit, en redescendant l’escalier, les mains dans le dos et la mine pensive, Madjid ressentit un vide immense. Une fois dans la chambre, il le combla en se décidant à faire un peu de ménage. La fenêtre grande ouverte, il commença par son lit toujours enfumé par les fièvres de Bou Khobrine. Aux sons de la rue qui s’éveillait enfin, malgré ses efforts pour meubler cette solitude qui ne ressemblait en rien à celle avec qui il s’était mis en ménage pendant tout le temps de son exil, et parce que sans doute il ne fallait plus être seul en ces temps qui venaient de s’emballer sous sa fenêtre, il regrettait sincèrement leur présence, bien qu’il s’en fût plaint au moment où ils étaient encore là. Enfin, il se réconforta en se disant que tout cela aller passer, il allait partir, c’était l’essentiel. C’est alors qu’il fut surpris dans sa prise de tête : on frappait à la porte.

-C’est, c’est qui, qui à la, la porte ?, balbutia-t-il comme un légume.

-C’est nous, répondit Môh, fais parler la porte au lieu de bégayer!

Après un clinquant tour de serrure, suivi du couinement de la poignée qu’il pressa nerveusement et balayé du coup de vent qui s’engouffra dans la chambre à l’ouverture de la porte, il put découvrir Môh qui portait Zahiya dans ses bras et elle qui tenait sa valise enlacée contre son ventre en grimaçant de douleur.

 

– Elle s’est cassé la cheville en ripant sur une tuile mal tenue. Elle ne peut plus marcher.

– Installes la sur le lit, je viens juste de changer les draps.

 

Pendant que Môh l’étendait soigneusement sur le lit et qu’elle lâchait parfois un râle douloureux, Madjid referma aussitôt la porte à clef, entrebâilla la fenêtre puis proposa ses services : « Voulez-vous que j’aille chercher le docteur ?

« Oui mais pas maintenant, opposa Môh, dans une demie heure, le docteur est censé se trouver chez Mohand Oukaci. Il ne pourra pas l’emporter maintenant, on se ferait remarquer. Et puis ce n’est pas tant Zahiya qu’il faut convoyer que la valise qu’elle ne lâche pas depuis qu’elle est entrée ici. Si les flics tombent dessus, c’est plus d’une personne qui passe à la trappe. N’est-ce pas belle de croisière ce que vous m’avez dit sur les hauteurs de notre vertige?…

-Oh, abrège, s’il te plaît, s’agaça-t-elle en lui lançant le premier objet qu’elle put saisir. Alors que son effort lui coûta un tiraillement douloureux qu’elle tenta de calmer en se tenant la jambe, Môh esquiva l’objet que Madjid reçut sur la tempe tout en restant coi : ce n’était pas encore à son tour de parler.

– J’avais rendez-vous avec Si Brahim, reprit-elle à l’adresse de Môh, pour lui remettre l’argent des cotisations que j’avais collecté dans mon secteur. C’est lui qui centralisait les sommes apportées par chaque collecteur de secteur, à qui il transmettait aussi les nouvelles instructions. Au moment où j’allais lui remettre l’argent, l’émeute a éclaté dans le quartier. Il m’a demandé de l’attendre ici jusqu’à son retour. Puis, il a claqué la porte et je l’ai entendu cavaler l’escalier pour aller voir ce qui se tramait dans le quartier. Moi, j’ai alors attendu, mais il n’est jamais revenu. Heureusement que j’ai été informée à temps de son arrestation et de l’arrivée des condés à l’hôtel. Là, je n’ai pas cherché à comprendre : j’ai rassemblé toutes les cotisations et tous les papiers qui auraient pu être compromettants. J’les ai fourrés dans la valise et je suis sorti aussi discrètement que possible en espérant les apporter à mon supérieur hiérarchique. Je me demande encore comment j’ai pu arriver jusqu’à la rue. Dans la rue où j’ai vu les feux des voitures de flics qui perçait comme une aube à chacun de ses bouts.

 

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 13) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 14) / Farid Taalba | quartierslibres - 1 juillet 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :