Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 14) / Farid Taalba

1 Juil

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

– Madjid, je vais aller porter la valise à son destinataire. Zahiya m’a donné le contact, le lieu et le mot de passe. Pendant ce temps-là, tu vas rester auprès d’elle pour l’assister dans sa détresse. Il faut absolument se débarrasser de cette valise, c’est elle qui est encore plus encombrante que Zahiya et toutes tes valises réunies. ».

« Mais il est malade, s’étrangla Madjid en lui-même, il veut maintenant me larguer seul avec cette… avec elle, une femme de Si Brahim ! Comment pourrais-je encore me présenter devant lui sans rougir ? Ah, si Môh savait ma version des faits plutôt que celle qu’elle vient de dégoiser. »

-Ecoute, se dressa Madjid, je vais y aller. D’abord, vous êtes sous mon hospitalité, je ne tiens donc pas à ce qu’il vous arrive quoique ce soit. C’est à moi de prendre ce risque. Ensuite, tu la connais depuis longtemps, c’est ton amie, vous avez des vergers en partage. La bienséance veut donc que ce soit toi qui paisses avec elle. Vu que je n’ai pas gaulé les olives avec elle, il est normal que je sois le berger de la valise. Contrairement à toi, je passerai par la rue. Je suis le seul en règle ici : j’habite, j’travaille dans le quartier, j’ai tous les papiers, vous n’avez aucune raison de trembler pour moi. De plus, je n’aurais pas à passer de check-point. Je connais un immeuble qui a une verdoyante cour commune avec un autre immeuble dont l’accès conduit directement sur le boulevard. A quelques mètres de chez Oukaci ! Je n’aurais même pas besoin de héler un taxi pour aller faire ma tournée de facteur ! ».

Puis, dans son élan enthousiaste, pour faire bonne mesure, il se risqua à fredonner quelques vers d’El Hasnaoui qui finirent de les convaincre tant sa voix les posséda:

«  Ô saints des gens de la Terre Noire

Sidi Mhamed Elhadj des Dwala

Les émigrés sont vermoulus

A vous, à dieu, ils s’en remettent

Par dieu, qu’ils reviennent sains et saufs

Ils connaitront la joie après de lourdes peines ».

Prenant conscience de l’attention de leurs regards dont l’éblouissement lui devint gênant, Madjid ne put contenir le flot de honte qui monta en lui et le submergea tandis que ses oreilles pointaient au rouge. Il lutta férocement avec lui-même pour ne pas avoir à se répandre devant ses deux interlocuteurs. « Par Sidi Boudj Touadla, s’exclama-t-il en son for intérieur, qu’est-ce que j’ai fait là ?! Ils m’écoutent pour ma voix plutôt que pour mes paroles ! ».

Inspirant une bonne bouffée d’air, il trouva les ressources pour reprendre pied avant de souquer ferme sur la réplique qu’il se devait maintenant de mettre à l’eau pour enfin débarquer là où il voulait: « Bon, j’vais pas me donner en spectacle plus que ça, les amis. J’y vais, je reviens le plus vite possible. Passez-moi la valise et les instructions pour la remettre à qui de droit. Et vive la révolution comme vous dites ! ».

« Ecoute, lui susurra Môh, tu connais les risques et tu es maître en ton navire… ».

-Oui je sais, ce ne sera pas des vacances !

« Et moi, prévint Zahiya en se tournant vers Môh, je ne suis pas une sirène de croisière qu’on passe à la friture comme une vulgaire sardine ! ».

Môh renonça à prolonger la joute : il comprit qu’elle ne s’adressait pas à lui mais à Madjid devant qui elle tint à lever toute ambiguïté.

Revenant justement à lui, elle fut brève : « Fais attention à toi… ». Et elle lui tendit la valise avant de l’affranchir sur les instructions.

« Surtout, surtout, fais attention à toi, termina-t-elle avec des arpèges derrière la voix, j’aimerai encore t’entendre chanter… ».

– Cela ira, ne t’inquiète pas… ».

Après avoir réajusté le nœud de son étrangleuse face à la glace de son armoire, il leur tourna le dos dans son costume du dimanche et la porte s’empota dans ses gongs derrière ses souliers vernis. Ils l’accompagnèrent encore un peu en écoutant ses pas qui firent craquer une à une les marches du vieil l’escalier. Quand le grincement de la porte d’entrée de l’immeuble leur parvint, Zahiya se mit à fredonner ses craintes en improvisant un « acceweq » dont elle avait le secret :

« Mon frère me dit : Chante !

Et sois fière !

Si je survis on sera fier de moi,

Si je meurs ce sera en combattant. 

Oh Mohand Madjid, tu m’es si cher

N’est-ce pas toi qui m’as dit : N’aie crainte, je suis là !

Mais, finalement mon frère, tu es tombé

Et tu m’as laissée derrière toi. »

 

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 15) / Farid Taalba | quartierslibres - 8 juillet 2015

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