Une terre où ruissellent lait et miel

6 Juil

Chaque année, au quartier, quand les beaux jours se pointent, c’est l’occasion de rester dehors tard et de discuter. La dalle ou le parking deviennent alors la pièce qui manque dans l’appartement.
Cette année, les premières belles soirées estivales coïncident avec le Ramadan. Les habitudes sont chamboulées et on croise plein de personnes que l’on n’a pas l’habitude de voir. Croyants, non croyants, vieux, mômes, hommes, femmes, tout le monde se croise. Très souvent , on se pose et on discute.
On refait le monde, parce qu’on est toutes et tous conscients qu’il ne va pas bien et qu’il gagnerait à devenir meilleur. Les discussions vont bon train, avec en toile de fond les odeurs des plats qui ont été méticuleusement préparés toute la journée. On refait le monde en parlant bouffe, de ce qu’on mange, de comment gagner sa croute, de la qualité de ce qui atterrît dans nos assiettes et des gens qui migrent parce que poussés par la faim. On évoque le pire et on se tourne vers le meilleur pour se redonner le moral. C’est la nourriture qui nous tient, chacun détaille son savoir faire dans l’art de préparer de bonnes choses à manger, avec pour beaucoup d’entre nous la perspective de la rupture du jeûne, l’Aïd et ses plats de fête en ligne de mire.

zlabia

Parmi les aliments qui comptent, il y a le miel. Markroud, zlabia, bakhlawa passent toujours mieux quand ils sont cuisinés avec du miel.

Le miel c’est un beau sujet de discussion un soir d’été, presque métaphorique sur nos conditions de vie au quartier.

Il y a quelques années, lorsque le printemps arrivait, il fallait faire attention en jouant près des quelques massifs de fleurs installés par la mairie pour égayer le décor du quartier parce qu’on pouvait se faire piquer par les abeilles qui y butinaient.
Aujourd’hui, les abeilles se font plus rares. Elles ne bourdonnent plus en grand nombre. Autrefois fréquentes, les interventions des pompiers pour déloger un essaim d’abeilles installé dans les niches architecturales de nos quartiers sont aujourd’hui moins fréquentes. Ce n’est pas que nos quartiers n’offrent plus ces possibilités aux abeilles, c’est simplement que celles-ci se font plus rares. On parle même de leur disparition en grand nombre, laissant craindre leur extinction. Et pourtant, la production mondiale de miel a presque doublé en cinquante ans.
On consomme une plus grande quantité de miel et on croise moins d’abeilles.
Voilà un paradoxe dont on raffole  pour entretenir une discussion estivale en bas des tours.

abeille_recolte

Évidemment, il y a toujours le gars perché, excité et de moins en moins pris au sérieux par les autres pour nous expliquer que c’est encore un coup des illuminatis qui veulent avoir le contrôle de la pollinisation pour dominer le monde. Son alter ego dissident – plus discret car, tu comprends, « ils surveillent » – rentre aussi dans la discussion avec ses phobies. Comme il voit la mainmise des juifs partout, il tente une petite mise en perspective avec la grille de lecture soralienne. S’il y a un problème, c’est qu’il doit bien y avoir un rabbin dans l’histoire. Donc on a le droit a une généalogie des abeilles pour nous démontrer qu‘elles ont été un moment au service ou manipulées par Israël. Comme le dissident est un gars sérieux qui lit des livres, la preuve est fournie par un livre.
C’est dans le livre Saint de l’Exode, que le disciple du grand Soral nous fournit la preuve : verset 8 chapitre 3, avec des citations cela fait toujours plus sérieux. Alors que Moïse se trouvait sur le mont Horeb, le dieu des hébreux lui apparut dans le buisson ardent et lui dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte… et je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers une terre fertile et vaste, une terre où ruissellent lait et miel… ».
C’est bien la preuve que les abeilles bossent pour les juifs. Le problème du comique de répétition de la dissidence c’est qu’à la fin, c’est toujours la même ânerie qui conclut le raisonnement : faut voter FN pour faire sauter le système.

Notre chance dans ces discussions estivales, c’est que le quartier ne produit pas que des idiots. Il y a aussi le poto qui connaît le sujet et nous décrit le fonctionnement de cet écosystème biologique et économique, loin des théories ou autres récits pour joueurs de Warcraft et fans de Soral.
Il nous parle de la vie de ces insectes qu’il a étudiée en SVT à la fac, nous donne des billes et nous fait partager ce qu’il a appris. Plus il nous parle des abeilles et plus on pense à nous et à notre vie au quartier. Il nous explique que le miel est un produit naturel qui ne peut pas être synthétisé. Il nous explique que l’on peut le remplacer par un sirop de sucre, mais que cela n’a pas le même goût ni les mêmes propriétés sucrantes. Il n’y a que les abeilles à pouvoir fabriquer cette substance. Les abeilles le fabriquent à partir du nectar de certaines fleurs ou du miellat des pucerons ou de ce qui contient du sucre. C’est pour cela qu’il arrive que certaines abeilles s’aventurent près de nous lorsque l’on consomme des boissons ou de la nourriture riches en sucre. Leur récolte sur les plantes permet la pollinisation de certaines fleurs. En contrepartie de leur collecte de nectar, les abeilles participent ainsi à la reproduction des plantes qu’elles ponctionnent. Chacun peut y voir une forme de coopération tacite, comme on en trouve au quartier pour structurer les nombreuses solidarités de notre quotidien.

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Il nous explique que les abeilles disparaissent car certains produits les tuent en altérant certaines de leurs capacités. Ce n’est donc pas un hasard si on évoque souvent les pesticides comme principaux responsables de la disparition massive des abeilles. Ce moment de la discussion permet aux chasseurs de juifs et d’illuminatis d’en remettre une couche : si c’est la faute aux pesticides, c’est la faute aux multinationales tenues par les juifs/sionistes/illuminatis/reptiliens qui veulent tuer les êtres vivants pour tout contrôler. Posément, on reprend le fil de la discussion a partir de ce fait : la responsabilité des multinationales dans la dégradation des conditions de vie sur la planète est évidente, comme est engagée la responsabilité des pesticides dans la disparition des abeilles. C’est un fait, la course aux profits, produit de la cupidité et de l’avidité des capitalistes, ravage notre planète. Pas besoin de mettre des juifs/sionistes/illuminatis/reptiliens dans la boucle pour comprendre cela.

Après ce nouvel intermède comique de la dissidence, notre maître de conférences en SVT d’un soir peut reprendre le cours de ses explications en nous montrant qu’il y a d’autres facteurs à la mortalité des abeilles. N’en déplaise aux adeptes des réponses simples à des questions complexes, les grands monopoles ne sont pas les seuls en cause dans la disparition des abeilles. Au fil de la discussion, il nous explique que les apiculteurs sont en grande partie impliqués dans les misères des abeilles. En effet, dès lors que la production, qu’elle soit labellisée « bio » ou pas, répond à des critères de productivité et de profits, les abeilles sont considérées comme des bosseuses. Pourquoi alors ne pas les faire bosser plus pour se faire plus de fric sur leur dos ? Comme pour les bovins, on a sélectionné les abeilles les plus dociles : celles qui piquent le moins quand on vient leur taxer leur produit de première nécessité. Ainsi, pour des raisons de « productivité », les abeilles qui vivent en ruche sont pour une grande majorité d’entre elles des produits d’élevage et non plus des abeilles « libres ». On sélectionne les souches les plus productives et les moins dangereuses pour la récolte. Peu importe si l’essaim installé dans une ruche ne dure qu’une saison, l’apiculteur le remplacera par un nouveau cheptel. Cela peut paraître étonnant, mais il nous explique que l’abeille est en train de devenir un animal domestiqué et d’élevage intensif comme le sont les poulets de batteries ou les vaches laitières. Cela parait fou, mais une grande partie des ruches est en incapacité de survivre en autonomie. La plupart du temps, le miel produit par les abeilles est intégralement collecté par l’apiculteur. Celui-ci leur donne de la mélasse à la place. Et tant pis pour la survie du cheptel.
Ainsi, on comprend que la rapacité à l’échelle mondiale des grands groupes agroalimentaires s’appuie sur le savoir-faire et la passion des apiculteurs et que tout le monde est entrainé dans la course au profit. La logique de plus-value et de profit à court terme irrigue aussi la production moins intensive et celle labellisée « bio ».

Si on pressure autant les abeilles, c’est qu’il y a une demande qui est stimulée par l’offre, pour satisfaire les objectifs de profitabilité des producteurs et des distributeurs. Une belle métaphore du capitalisme.
En bout de chaine, nous achetons ce que l’on nous propose, bien souvent en dépit du bon sens. Des produits exceptionnels et de saison sont devenus des produits de consommation courante. Et le miel n’échappe pas à ce constat. Les abeilles ouvrières ont disparu de notre quotidien et les pots au label bio sont en rayon dans le commerce du quartier. Et l’impression de bonheur que nous en retirons est en réalité calquée sur ce que la société nous fait miroiter.

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Si le monde va mal, c’est aussi parce que nous nous laissons bercer d’illusions pour ne pas agir et profiter un peu des miettes que l’industrie écoule dans nos quartiers. Si on y regarde bien, nous vivions entassés dans des immeubles comme des abeilles dans une ruche et nous nous faisons exploiter de la même manière.
Et tout comme les abeilles, nos conditions de vies se dégradent au fur et à mesure que les profits des capitalistes augmentent et que nous devenons dociles et dépendants.
En ce mois de Ramadan comme à d’autres périodes, pour les croyants comme pour les non croyants, l’introspection et le regard porté sur autrui et le monde devraient être propices à réfléchir sur les modes de production et de répartition des richesses. Il nous faut comprendre que le seul gagnant de la loi économique de l’offre et de la demande est le capitaliste. Tant que nous ne serons pas intimement convaincus qu’il faut substituer à cette règle de l’offre et de la demande la règle du besoin alors « nous courrons dans tous les sens, mais nous ne ferons jamais un seul pas ».
Voilà comment un soir d’été, une discussion sur le miel et les abeilles peut aider à faire comprendre de quoi nous avons besoin pour ne plus vivre comme des esclaves.
« Mange du miel, mon fils, car c’est bon… mais garde toi de t’en gorger, tu le vomirais » (Pr 16,24).

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2 Réponses to “Une terre où ruissellent lait et miel”

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    […] un brin tendu et de jeter tout le monde dehors, sur la dalle ou dans les rues. Quand on est entre nous ça va, il y a quelques frictions mais tout reste de l’ordre de l’embrouille entre voisins. […]

  2. Le fond et la forme : chez Soral, les deux sont vaseux | Quartiers libres - 23 octobre 2015

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