Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 15) / Farid Taalba

8 Juil

3276364

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Madjid s’immobilisa dans l’encadrement de la porte d’entrée de l’immeuble qui cessa de couiner. Jusque-là il avait été dans l’inconscience qui l’ayant jeté jusque-là par un zèle qui, il entendit enfin clairement les battements d’inquiétude qui résonnaient maintenant dans sa cage à soufflets. Avec son costume sombre et sa mise soignée, il avait l’air d’un baveux qui attendait le bus pour se rendre au Palais mais avec le cartable chargé des preuves qui réjouiraient n’importe quel procureur Santiépi. Prudent, avec fébrilité, il embrassa l’ensemble de la rue d’un regard minutieux, inquiet. Au niveau de la rue de la Charbonnière, il remarqua avec agacement que des cars de police y stationnaient. Aussi, méfiant, ne sachant pas les lieux du quartier tenus ou sillonnés par les condés qu’il lui fallait absolument éviter, il piétina un moment, cherchant une solution à partir du simple pas d’une porte. Soudain, la cloche d’une porte qu’on ouvrait attira son attention. Un client sortait du bistrot de Houcine dit le « Bélier ». Madjid regarda sa montre et s’exclama : « Comment n’y avoir pas pensé plus tôt ? ». Il se replia ainsi à l’idée d’aller y prendre un café en espérant y trouver Mohia le balayeur dont c’était en général le moment de la pause. Le bistrot se situait à quelques mètres de l’hôtel-restaurant désormais fermé pendant un mois. Cessant de se cigogner les méninges, il se démoula du cadre de porte d’un pas ferme mais en ayant toujours le taf au fignoton. Il tourna le dos au vieil hôtel mis en veilleuse et rejoignit en quelques enjambés le bistrot du Bélier pendant que s’éloignait devant lui le client qui venait d’en sortit pour se diriger vers la rue de la Charbonnière où luisaient les chromes et les pare-brise des cars de police. Madjid fit teinter la cloche et entra dans le bistrot. Il eut la surprise de retrouver tous ceux qui d’ordinaire se répandaient à cette heure dans tout le quartier selon leur guise. Après avoir salué l’assemblée, alors qu’il s’approchait du zinc au-dessus duquel paissaient des nuages de fumée blanche, il chercha parmi eux le visage de Mohia.

« Aya, El Madjid, interpela le Bélier en voyant Madjid sapé comme un comptable, la paix sur toi ! Alors bientôt le départ, hein ?!

– Et oui, bientôt le départ, comme tu le dis. Salut à toi. Un café et je voulais savoir si Mohia était ici.

– Dans l’arrière salle, tonna le loufiat avec une voix de stentor et en alignant une rangée de dents en or qui parlait pour lui.

– Tu peux m’y apporter le café ?

– Tout de suite ! ».

 

Madjid appréciait la compagnie de Mohia Bu Yahya. Lui, il disait toujours ce qu’il pensait. En bien comme en mal. Mais, surtout, il pouvait lui confier un secret. Il n’avait pas à craindre que Mohia le livre à quelqu’un et que ce dernier le répète à quelqu’un d’autre. Mohia ne permettait pas qu’on fabrique des pieds au secret pour qu’il se mette à marcher dans toutes les ruelles du village à la vue de tous. Aussi, quand Madjid repéra la table de Mohia, ce dernier se trouvait en compagnie de deux personnes. Il s’assit donc à une autre table, il n’avait plus qu’à attendre qu’elles partent et à espérer qu’elles se dépêchent. Au moment où le Bélier entra pour distribuer ses commandes, les deux personnes se levèrent de table, quittèrent l’arrière salle et Madjid en profita pour s’attabler devant Mohia ravi de le voir pendant que le Bélier posait à point nommé le café fumant sur la table.

Mohia était vêtu d’un bleu de travail fermé jusqu’au col d’où sortait sa grosse vitrine coiffée d’un béret basque. Il avait le teint halé de ceux qui marnent au soleil et à tous les vents, les dents blanches, la moustache fière, l’œil pétillant comme une flute de roteuse.

« Alors, quoi de neuf, fils du pays ? Bientôt le départ !

– Si tu veux… mais pour ça, j’aurais besoin de ton aide !

– Comment ça ? Viens-en au fait ! ».

 

 

Advertisements

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 15) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 16) / Farid Taalba | quartierslibres - 23 juillet 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :