Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 16) / Farid Taalba

23 Juil

Algérie indépendance

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Madjid lui raconta toute son aventure et comment il en était arrivé à convoyer de la contrebande spéciale. Puis, il en vint au fait : « Toi, tu es debout depuis l’aube, tu as balayé les rues du quartier, tu sais où sont postés les condés. Dis-moi où ils sont pour que je les évite !

– Non, je te propose mieux encore. Dans la cour de l’immeuble du café, j’ai garé ma poubelle à roulettes. On met la valise dedans bien enfouie, bien cachée sous les ordures, et fissa on passe à la barbe des képis. Moi, ils n’arrêtent pas de me voir, ils ne font plus attention à moi. Toi, il vaut mieux que tu te présentes à eux avec seulement tes papiers dans la poche. J’irai le premier et tu me suivras.

– Oui, je suis d’accord, mais c’est maintenant ou jamais !

– Alors, allons-y ! ».

Alors qu’il coulait des bronzes dans son bénard à la simple idée de se présenter, même en règle, devant les chromes des paniers à salade, Madjid garda courageusement le train que la marche franche et déterminée de Mohia imposait en halant sa poubelle à roulettes surmontée de son ballet retourné, le manche dans sa ganse et la tête hérissée de piques défiant le ciel. Madjid la suivait des yeux avec la ferveur du khouani concentré dans la hadara pour ne pas en perdre le fil ni le centre. Les roulements des roues contre le bitume du trottoir meublaient le silence et les rues désertes sans faire taire les bruits de bottes des policiers qui faisaient les cent pas. Ils s’en approchèrent rapidement puisqu’ils entendirent bientôt les éclats de voix de leurs échanges. L’heure de vérité était tombée, la marche arrière impossible quand ils aperçurent enfin les hirondelles qui faisaient la ronde la sulfateuse au poing. Et, à la vue de l’étendard, comme dans sa prophétie, la mer s’ouvrit devant Mohia qui essuya quand même au passage quelques railleries.

« Ah, il a traversé le guet de la galère, à mon tour maintenant : il n’y a de dieu qu’Allah, il n’y a de dieu qu’Allah…

– Vos papiers ! Aller, plus vite, papiers !… », savonna le condé armé de sa bite à Jean-Pierre sur laquelle était recroquevillée sa main, prête à s’en saisir au moindre soupçon.

Avec ce coup de semonce qui mit fin à sa litanie, Madjid tendit son bréviaire d’identité au pasteur en képi à qui il revint d’aller faire ses messes basses au poste émetteur relié au Central pour vérification. Quand le Central renvoya son écho de Saint Pierre, on lui rendit ses papiers sans bénédiction mais on le laissa aller son chemin de Damas. Son regard accrocha alors l’étendard dont les aiguilles de porc-épic sursautaient aux moindres soubresauts de la poubelle sur les pavés irréguliers de la chaussée désormais sans entrave. Il pouvait se faire la mallette en toute quiétude vers le rade de Mohand ou Kaci où le docteur était déjà amarré à une table.

En entrant à l’intérieur, Madjid le trouva assis comme un soiffard devant un demi dont un peu de col blanc avait accroché sur sa moustache. Le docteur n’avait pas l’air mécontent de le voir débarquer avec trente minutes de retard. Il avait l’air de se reposer d’un dur labeur, invita Madjid à s’assoir et à s’en jeter un dans le gosier. Ce dernier commanda alors un cafeton au loufiat qui était arrivé comme une mouette dans son sillage. Mais, en s’asseyant devant le docteur qui avait eu l’amabilité de patienter jusqu’à son arrivée malgré tout le taf qui l’attendait au large, Madjid prit frousse dans sa mer intérieure : « Ce n’est pas le commandant du bateau que je dois prendre mercredi à Marseille qui m’attendrait si j’arrive en retard ! Et qui m’inviterait à me rincer le gosier !». L’affaire n’était pas encore dans la mallette même si une escale tombait à point nommé avant de reprendre la route d’un voyage dont il redoutait les chausse-trappes qu’elle ne cessait d’ouvrir sous ses pas.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feur (partie 17) / Farid Taalba | quartierslibres - 2 septembre 2015

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