Séance du dimanche. Rojo amanecer (Aube rouge)

26 Juil

Affiche
Le 14 juillet, le président du Mexique, Jorge Peña Nieto, paradait aux côtés de François Hollande sur les Champs Élysées. L’invité d’honneur du salon annuel de l’armement français est en effet un bon client de la France, ce qui vaut bien quelques petits fours, des petits soldats et un bal des pompiers amélioré. Peña Nieto et les intérêts dont il n’est que la tête de gondole espèrent bien en retour gagner quelques parts de marché ici, là aussi, c’est assez clair.

Ayotzinapa-CLA

Pendant ce temps, dans la vie réelle, au Mexique, le prisonnier le plus surveillé du pays, le « chapo » Guzmán, détenu dans la prison la mieux gardée de toutes, s’échappait tranquillement en empruntant en moto un tunnel de luxe de 1500 m creusés sous la prison, avant de s’évanouir dans la nature. On pourrait bien sûr ricaner devant cette évasion, qui démontre que l’État est au Mexique, une entité qui ne vaut que pour certaines catégories de la population, mais n’a aucune prise sur le droit des affaires, et encore moins quand ces affaires touchent l’approvisionnement en drogues diverses et variées des États Unis. On pourrait même éclater de rire devant un fait divers aussi grotesque, qui révèle l’étendue de la corruption au cœur même des dispositifs les plus spécifiques à l’État : la justice et la prison. Le problème, c’est que les conséquences de cette pourriture ont cessé de faire rire depuis longtemps : il y a longtemps qu’on n’est plus dans le petit jeu de cache-cache entre narcos et policiers sur les routes qui mènent à la frontière nord. On en est à 120 000 morts, 22 000 disparus, selon certaines estimations, le Mexique est en ce moment le troisième pays au monde en nombre de morts violentes, après la Syrie et l’Irak. Le problème est qu’on ne peut pas penser sérieusement que cette violence est le seul fait des cartels, ou plutôt que les cartels n’ont rien à voir avec l’État. Où sont les 43 étudiants disparus de l’école rurale d’Ayotzinapa ? Pourquoi l’armée mexicaine refuse-t-elle qu’on visite ses casernes de l’État du Guerrero, et en particulier celle d’Iguala, où a eu lieu le massacre ? De peur qu’on ait la preuve que les assassins ne doivent pas seulement être cherchés au sein de la police, dans la classe politique et dans les cartels locaux –tout ce petit monde étant organiquement mêlé– mais également dans l’armée ? Le fait est que tout est fait pour empêcher par la force les parents des disparus de pénetrer dans l’enceinte de ces casernes.
La mobilisation actuelle autour des étudiants disparus a fait ressortir des placards les pratiques de la « guerre sale » des années 70, le terrorisme d’État contre les militants politiques de gauche et en particulier Genaro Vázquez, Lucio Cabañas et la guérilla du Guerrero. Les enlèvements forcés, la torture et la disparition des corps, effectués par des groupes paramilitaires comptant des truands et des militaires obéissant à des consignes politiques bien précises. Le même cocktail que l’on retrouve aujourd’hui. Ce que l’on retrouve également, c’est le silence lourd des autorités, le mensonge sans cesse renouvelé pour faire échouer toute tentative de parvenir à la vérité. Parce que la vérité dérange, visiblement, l’État priiste sait, et l’État priiste ne dira pas. Tout comme il a toujours refusé de reconnaître sa responsabilité dans le massacre de la place des trois cultures de Tlatelolco, en août 1968, bain de sang nécessaire pour que puissent se tenir les jeux olympiques d’été sans qu’ils soient perturbés par de bruyantes manifestations étudiantes.
Rojo amanecer (Aube rouge) est un film de Jorge Fons sorti en 1989, qui revient précisément sur massacre de Tlatelolco le 2 octobre 1968, que les étudiants d’Ayotzinapa entendaient commémorer : c’est pour ça qu’ils étaient à Iguala, pour réquisitionner des bus pour pouvoir aller à Mexico. Le film fait un détour par la fiction, en racontant par le menu la soirée et la nuit du 2 octobre d’une famille mexicaine ordinaire vivant dans un des grands immeubles qui bordent la place des Trois Cultures : l’immeuble Chihuahua, celui-là même duquel les soldats du Bataillon Olimpo ont tiré sur la foule. Le film a pour scénariste Xavier Robles, le réalisateur du documentaire Ayotzinapa, chronique d’un crime d’État, sorti cette année et qu’on a pu voir à Paris lors du festival anti-Peña Nieto des 13-15 juillet . Le pari de l’État et des intérêts politico-mafieux qui le dominent, c’est l’oubli et l’abandon de toute mobilisation. C’est hors de question. Ni oubli ni pardon.

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