Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 17) / Farid Taalba

2 Sep

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Quand ils quittèrent le rade pour appareiller vers leur destination qui se résumait à l’adresse d’un autre troquet et à un mot de passe pour son singe, ce fut pour traverser la Porte de la Villette, les Quatre Chemins, Fort d’Aubervilliers, La Courneuve et Le Bourget, avant d’accoster au Blanc-Mesnil. C’était la campagne où s’étendaient à perte de vue les longues plaines maraîchères. Découpées de parcelles rectangulaires ou carrées pour apparaitre comme l’agencement de formes géométriques d’une peinture cubiste, elles étaient clairsemées de paysans qui repiquaient ou désherbaient, courbés comme des figurines de crèche de Noël au milieu d’un espace bien plus vaste qu’eux.

Dans la zone résidentielle villageoise, chaque maison abritait derrière elle son potager où végétaient salades, oignons, tomates, cardes, petit pois, fèves, radis, poireaux et herbes odorantes ; tout ce qui lui rappelait les boulettes de semoule au bouillon de viande et légumes du moment, le couscous à l’orge aux pois cassés et à la poitrine d’agneau séchée. Des vergers s’égayaient ici ou là dans le foisonnement des cris d’oiseaux qui chapardaient dans les feuillages de leurs arbres multiples. Et il ne put s’empêcher de se remémorer ses orgies de cerises dans les vergers de son village réservés aux indigents. Et partout Madjid voyait le ciel qui avait eu la bonté de couvrir les hommes de ses bienfaits, un ciel contre lequel ne se dressaient pas des bâtiments pour le soustraire à sa vue. Wallah, un vrai paradis !

Cependant, quand le docteur gara la voiture devant le café hôtel où Madjid devait entrer en contact avec son singe, il n’eut pas la tentation de crier victoire. « Tant que la mallette te tire par la main, se rabâchait-il, ne vends pas la peau du lion avant de l’avoir tuée ! ».

Plein d’appréhension, il lui fallut sortir de la vago, refermer la portière avec délicatesse comme si le moindre bruit pouvait alerter ses adversaires, marcher jusqu’au seuil de l’établissement, ouvrir la porte et s’assoir à une table entouré de compatriotes. Sirotant un crème en attendant d’identifier la personne avec qui il devait entrer en contact, il entendit bientôt une voix : « Aya, Si Larbi, sers nous deux couscous, s’il te plait.

– C’est donc lui, respira Madjid en voyant un homme en train de filer un coup de cachemire sur le piano après avoir retiré les verres vides de deux clients qui venaient de sortir.

– Oui, oui, répondit Si Larbi sans lever les yeux.

Ayant terminé sa tâche, il gueula la commande au cuisinier puis revint derrière son piano pour se placer derrière le radin dont il ouvrit le tiroir-caisse afin d’y mettre l’argent de l’addition des deux clients. Alors que l’odeur du bouillon de viande et de légumes lui excitait les narines à plein tubes, Madjid profita de l’occasion pour se lever et rejoindre Si Larbi devant qui il se présenta avec une grande gêne.

« Si Larbi, as-tu un sandwich jambon-fromage ?, demanda-t-il en parlant à voix basse comme pour ne pas se faire remarquer de ses compatriotes par cette question qui ne pouvait, selon lui, que lui mettre la honte ou paraître incongrue dans un lieu pareil. Quant à lui, Si Larbi ne marqua aucune surprise. « Il y en a, lui répondit-il avec calme, et même avec des cornichons si tu veux ! La bonté de dieu est sans limite.

– Ah, pas jusque-là ! Et pourquoi pas des soirées bien arrosées d’eau du diable pendant qu’on y est !

Essuyant un verre de bière tout en dodelinant de la tête pour marquer le rythme, Si Larbi lui balança alors quelques vers de Si Lbachir Amellah, sans coup férir, la pupille éclatante dans des yeux embués sous des paupières gonflées comme des ballons de rouge :

Du temps où le kif avait du crédit

Ne le fumaient que les hommes d’honneur

Ceux qui, des nuits entières, restaient éveillés.

Maintenant, les arrivistes sortent de partout

Qui, frivoles, et ne réfléchissant point,

Cousent tout de fil blanc.

Oh Si Muhend Ou Brahem,

Nous voilà sans voix, interdits,

Les chiens nous ont jeté nos nuits d’ivresse.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 18) / Farid Taalba | Quartiers libres - 16 septembre 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

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