Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 18) / Farid Taalba

16 Sep

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Deux jours après, dans une camionnette de maraîcher brinquebalante qui le raccompagnait à son domicile, Madjid reprenait peu à peu espoir au fur et à mesure qu’il s’approchait de la capitale. A travers le défilement du paysage dans le cadre d’un parebrise tremblant sous les cahots que provoquait une route grossièrement pavée, laissant derrière lui le passé, il voyait déjà demain : il prenait le train à Gare de Lyon ; à Marseille il s’embarquait à bord d’un bateau ; à Alger il se lançait de nouveau sur les rails; à Akbou une camionnette toute comme celle-là le menait en sursautant jusqu’au village. Il entendait même déjà Si Lbachir Amellah marquer la cadence du cortège avec qui il allait ravir sa fiancée au domicile de ses parents. Mais, en attendant, au volant de la camionnette de maraîcher, vêtu d’un bleu de travail, un dénommé Lucien fredonnait une chanson dont Madjid ne comprit pas les paroles mais dont la mélodie berçait son esprit enfin relâché, malgré les soubresauts de la route que la voix de Lucien épousait acrobatiquement :

J’attendrais

Le jour et la nuit

J’attendrais toujours

Ton retour

J’attendrais, j’attendrais

Car l’oiseau qui s’enfuit

Viens chercher l’oubli

Dans son nid

– Que dit ta chanson ? demanda Madjid

– C’est une femme qui jure de toujours attendre celui qu’elle aime parti en exil. Ma mère la chantait souvent pendant l’occupation des Allemands. C’était sa manière de supporter l’absence de mon père qui avait rejoint le maquis.

– Ah, je comprends, conclut tristement Madjid qui imaginait bien celle qui aimait chanter une de ces mélodies qu’inspire la séparation forcée.

– Oh, j’ai l’impression que j’aurais mieux fait de t’épargner la traduction. On dirait que ça t’a refroidi !

Alors, sans attendre sa réponse, Lucien passa à une autre goualante. Majdid entendit bien qu’il s’agissait cette fois d’une autre langue que le français :

Grab your coat and get your hat

Leave your worries on the doorstep

Life can be so sweet

On the sunny side of the street

If I never had a cent

I’d be rich as Rockefeller

Gold dust at my feet

On the sunny side of the street

Lucien tapa ainsi la chansonnette jusqu’au moment où, débouchant sur le boulevard Barbès, ils aperçurent, à l’entrée de la rue Marcadet, un check-point où il fallait montrer patte blanche. Remontant tout le boulevard, ils se rendirent compte que chaque rue donnant accès à la médina était munie de ce filtre aux matraques magiques. Arrivés au niveau de la rue de La Goutte d’or, ils purent faire le même constat devant lequel il ne s’agissait plus seulement de passer.

– Que dieu nous aide, implora alors Madjid qui se reprenait à moudre son grain noir face à un avenir redevenu encore incertain à la vue des hirondelles placées des deux côtés du barrage, enfourchant leur vélomoteurs sous les ailes inquiétantes de leurs pèlerines prêtes à s’ouvrir, des pèlerines qui cachaient mal les matraques qu’il devinait par le relief qu’elles dessinaient au niveau de la taille. Au même instant, à quelques mètres, les poignets entravés par un chapelet de Saint François, un homme, le regard traumatisé comme un échappé de Bicêtre, montait au panier à salade en se faisant sécher les reins à coups de bite à Jean-Pierre.

 

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 19) / Farid Taalba | Quartiers libres - 23 septembre 2015

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