Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 19) / Farid Taalba

23 Sep

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

– N’aie pas peur, mon poteau, on n’est pas là pour se faire engueuler, on est là pour voir le défilé.

Sans hésitation, Lucien dirigea calmement son véhicule devant ce nid d’oiseaux enfouraillé jusqu’au bec d’où se déroulait le long du trottoir une queue de piétons tenant dans leurs mains le sésame en papier qui ouvrait la porte de la cage assiégée.

Un policier s’avança ainsi vers lui.

– Bonjour, monsieur. Pourquoi venez-vous ?

– J’ai une livraison de légumes à faire.

– Vos papiers s’il vous plait ?

Après vérification, le policier demanda : « Et le bougnoule là, qu’est-ce qu’il fait avec vous ?

– C’est mon ouvrier commis. Il est ignorant comme un âne mais il ferme sa gueule et il bosse bien.

– Qu’il me donne ses papiers !

– Allez Madjid, tes papiers, magne toi imbécile, je n’ai pas que cela à faire !

– Oui, tout de suite patron !

La foire aux fesses, Madjid tendit son papelard de tronche, le cœur chaloupant comme une montagne russe.

Là aussi, vérifications faites, on arrêta le manège et le policier les autorisa à entrer dans le quartier. Lucien put aller tranquillement garer sa camionnette devant l’immeuble de Madjid à qui il ne restait plus que d’aller retrouver Môh et Zahiya.

Avec la sensation inavouable de rentrer chez lui comme un étranger, Madjid poussa la porte, grimpa l’escalier en manquant de trébucher sur une marche puis se présenta devant la porte de sa villa des courants d’air où il hésita encore avant de frapper.

Quand Zahiya pointa son minois dans l’entrebâillement de la porte, il se tortillait les doigts comme un enfant de chœur tombant nez à nez avec une troublante Boule de Suif.

Elle exprima aussitôt son soulagement en même temps qu’elle se précipitait pour écarter la lourde : « Ah, enfin de retour ! Entre, bienvenue chez toi. On a eu tellement peur que tu ne reviennes pas.

– Grâce à dieu, me voici. Les gens qui m’ont reçu ne pouvaient pas encore me ramener à ma case départ le jour même. Il a fallu attendre aujourd’hui pour qu’il me fasse service taxi. Je suis désolé. ».

Puis fourrageant la pièce des yeux, inquiet, il demanda d’une voix chevrotante : « Mais où est passé Môh ? Je ne le vois pas.

Elle se passa alors la main dans ces longs cheveux qu’elle avait déjà eu l’occasion de lui dérouler au moment où il l’avait surprise avec Si Brahim. Puis, secouant sa coloquinte en le dévisageant de ce sourire moqueur qu’ont parfois les mères pour sermonner gentiment leurs enfants qui se montent le cerveau pour pas grand-chose, elle lui serina sa réprimande d’une voix de velours :

– Ne pars pas en flèche, mon petit, doucement, n’aie pas peur ! Il est juste parti se gratter les cordes vocales pour gagner quelques douros. On commençait à crever la dalle.

– C’est vrai que tu m’as donné tout l’argent qu’il te restait.

– Tu peux toujours rigoler mais je dois t’affranchir d’une mauvaise nouvelle.

– Laquelle ?

Là, elle se la ramenait moins. Un instant, silencieuse, Madjid sentit bien les efforts qu’elle fit pour réprimer les sanglots qui semblèrent imploser au fond de sa gorge.

– Si Brahim est mort pendant son interrogatoire. C’est Môh qui l’a appris en allant faire un tour dans le quartier.

– Que dieu ait son âme ! Mais que vont devenir sa femme et ses enfants restés au pays ?!

Aussitôt le visage de Zahiya s’assombrit, elle baissa les yeux, ne sachant que dire, visiblement tourmentée par une gêne qui l’avait soudain pétrifiée. Puis, n’en pouvant plus de cette comédie, elle se reprit et affirma sans trembler : « Ne t’inquiète pas pour eux, je subviendrai à leurs besoins comme s’il était toujours vivant. ».

Interloqué, Madjid lui rentra dans le jambon : « Et pourquoi subviendrais-tu à leurs besoins ? Tu n’as rien à voir avec eux ?

– Il faut que je t’avoue que Si Brahim était mon amant. Je n’avais que lui au monde. Au moment où l’émeute a éclaté, nous étions ensemble dans sa chambre d’hôtel, là en face. D’ailleurs on l’a voit bien d’ici mais lui n’y sera plus.

– Oui… oui… euh, oui, bredouilla Madjid qui avala sa salive de travers, lui, n’y, n’y sera plus, plus là…

– Il est aussitôt descendu pour voir ce qui se passait et je ne l’ai jamais revu. Chez nous, tu le sais, il peut arriver qu’un homme perde sa femme et qu’elle lui laisse des orphelins. La tradition ne permet-elle pas que le veuf se remarie avec la sœur de sa femme défunte afin qu’elle puisse élever les enfants de sa sœur comme les siens ?

Tout en se disant « Oh bein, de mieux en mieux ! », il lui redécoupa le morceau : « Oui mais toi, tu es une femme, tu ne vas pas te marier avec son épouse désormais veuve avec des enfants à charge. A moins que tu es un frère prêt à épouser une femme avec des enfants d’un autre lit.

– Certes je ne vais pas épouser sa veuve. Quant à envisager de la donner à mon frère, mon père m’ayant jeté la « dahoussou », encore faudrait-il que je fasse encore partie de notre maison, qu’on cesse de me voir comme un fruit gâtée, perdue pour les miens comme pour moi-même ! Aussi rien ne m’empêche de te donner l’argent dont ils auront besoin pour que tu le leur envoies par mandat. Je dois bien ça à Si Brahim, à lui qui m’a sortie de la misère dans laquelle je me trouvais.

– Heu, oui, oui, si, si tu veux… je ne sais plus, tout est embrouillé dans ma tête, on verra ça quand je reviendrai. Pour le moment, j’ai l’impression de comprendre seulement maintenant qu’on est jeté dans une guerre impitoyable. En tout cas, tu as du cœur, de la compassion et cela fait du bien dans des moments pareils. Combien n’auraient pas agi comme toi ?

– Merci pour ta compréhension, Madjid.

– Désolé, je dois repartir maintenant. On m’attend en bas pour charger mes bagages. Celui qui m’a raccompagné habite tout près de Gare de Lyon. Il s’est proposé de m’héberger alors j’ai accepté. Cela m’évitera de prendre un taxi demain, je serai sûr d’arriver à l’heure.

– Comment on fait pour te rendre la clef ?

– Tu la laisseras à Môh. Vous pourrez rester le temps que je revienne. Le loyer est payé, vous n’avez rien à craindre.

– Tu parles déjà comme s’il était dans mes bras. C’est un très bon ami et pas un amant.

– Oh, désolé, ce n’est pas ce que je voulais dire. De toute façon cela ne me regarde pas. Tu es libre de faire ce que tu veux. Je n’ai pas à régenter ton existence. Fais comme chez toi, rétablis toi et que la paix soit avec toi. Il est temps pour moi de descendre mes bagages.

– Oh, moi qui fus amoureuse, je comprends tout à fait ton impatience à partir au plus vite.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Môh m’a dit que tu allais enfin te marier avec l’élue de ton cœur et qu’elle s’appelait aussi Zahiya.

– Oh, il aurait pu tenir sa langue celui-là. Enfin passons, il y a des choses beaucoup plus graves ici-bas. Salue le tout de même de ma part quand il rentrera, il ne devait pas penser à mal. Et, durant mon absence de ces deux derniers jours, j’imagine bien que, dans votre grande solitude, tu as dû savoir lui tirer les vers du nez pour en apprendre un peu plus sur ma pomme.

– Aller, dépêche-toi de descendre tes bagages !

Quand Lucien démarra le véhicule enfin chargé, de la fenêtre de la chambre, elle les suivit des yeux jusqu’au moment où, disparaissant au détour de la rue montant en direction de la Butte Montmartre, il ne lui resta que la vue du Sacré Cœur pour la consoler du chagrin qui l’étreignit.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 20) / Farid Taalba | Quartiers libres - 30 septembre 2015

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