Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 20) / Farid Taalba

30 Sep

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Sous une nuit étoilée, accoudé sur le pont du bateau illuminé de lampions reliant Marseille à Alger, Madjid regardait au loin, la main au menton, pensif, insensible à l’agitation des voyageurs qui régnait autour de lui.

Les vagues remuaient le ciel où elles se mêlaient dans le ressac qui déformait la lune toute clinquante, noyée dans la myriade d’étoiles détachées de leur voute et flottant en essaims aux halos troublés. Les derniers éclats des lumières de France avaient disparu depuis longtemps derrière la ligne d’horizon, ligne qu’il n’apercevait elle-même déjà plus dans l’obscurité. Dans le sillage du bateau qui s’éloignait, il remontait le cours de ce qu’il venait de vivre avant de se tourner vers celui qui le portait dorénavant vers son destin. Pour le moment, tant qu’il pouvait contempler le passé, il évitait de penser à demain. Mais une voix interrompit ses pérégrinations :

Me voici à Alger

J’ai bu un verre de café

Que d’oranges j’ai mangées

Poussant dans les ronceraies

Aussi douces les unes que les autres

Ton baiser, mon amour,

Doux, il apaisera mon cœur

Sur un pont inférieur battu par la pluie fine des vagues qui venaient éclater en moussant contre la coque, portant une caisse de bois sur l’épaule, un marin entonnait Si Lbachir Amellah à la lumière mouvante des lampions soulevés par le vent. Madjid se laissa volontiers mener par le bout de l’oreille jusqu’au moment où la mélodie emprunta un couloir au bout duquel son silence se confondit avec l’obscurité.

« Ah, Si Lbachir, soupira Madjid avec dévotion, toujours là pour me soutenir. Que le vent de la providence emporte ton chant…

– Aya Madjid, scanda une voix derrière son dos en même temps qu’une main tapotait son épaule amicalement, c’est moi Yahia, fils de Mohand « le flamboyant » ! N’aie pas peur.

– Oh, non, se démoralisa intérieurement Madjid tout en s’efforçant de paraître heureux de le rencontrer, non, pas lui !

C’était une vraie commère. Intarissable, impossible d’en placer une, répondant même à votre place aux questions qu’il vous posait, il ne pouvait que filer une overdose de nerf à ses interlocuteurs. Mais, Yahia ayant le bénéfice de l’âge qui impose le respect, issu d’une famille d’un village voisin du sien unie à la sienne par de nombreux et réguliers échanges matrimoniaux, et face à un homme qui avait épousé une de ses cousines germaines, Madjid n’avait plus qu’avaler le valium de son courage pour résister au tsunami de paroles qui allaient le submerger, sous peine de provoquer un incident diplomatique aux conséquences incalculables.

Après un quart d’heure de salamalecs où il lui demanda à plusieurs reprises comment il allait et à qui Madjid répondit à chaque fois visiblement de bon gré, ils passèrent ensuite une bonne heure à passer en revue la santé des membres de chacune de leurs familles et d’invoquer la mémoire de ceux qui avaient rejoint l’au-delà, faisant remonter à la surface toutes les anecdotes fameuses de leur chronique familiale.

Le chapitre clos, Yahia trouva la brèche pour revenir à ce qu’il prisait le plus : la tchatche et la politique.

– Tu vois, on vient d’évoquer la mémoire de Mahfoud fils d’Ali « le sourcier ». Et bien, tu te figures qu’il m’est arrivé la même chose. La semaine dernière, j’ai reçu une lettre de mon père et une lettre de mon beau-père. Chacun d’eux se plaignait à moi de ce que l’un et l’autre avaient à se reprocher au sujet de ma femme. J’ai cru devenir fou. Ecoute que je te raconte leur politique. ».

Jusque fort tard dans la nuit, Yahia exposa en détails les versions de chacun des deux pour expliquer pourquoi son épouse avait dû quitter le logis de sa belle-famille pour retourner chez son père. Il en avait conclu qu’ils avaient chacun pris prétexte de sa femme pour le prendre en otage afin de le forcer à envoyer son mandat mensuel à l’un plutôt qu’à l’autre. Cela l’avait alors décidé à se rendre sur place pour mettre fin à ces chamailleries qui lui pourrissaient une vie déjà difficile, bien décidé à revenir en France avec son épouse à ses côtés pour les départager tous deux définitivement.

« Aaaah, bailla Madjid qui devina que Yahia ne tarderait pas à l’interroger sur son état de célibataire qu’il ne seyait pas à un jeune homme de garder trop longtemps, merci pour ta compagnie mais il est l’heure d’aller dormir !».

C’est alors que la voix du marin les surpris de nouveau. S’en revenant de l’obscurité et du silence, ils voyaient sa silhouette défiler entre les grillages de la rambarde surplombant son passage comme au balcon. Et bien-sûr il chantait encore un poème de Si Lbachir, marquant le rythme de ses mains libres cette fois de tout fardeau :

Oh dieu, tu m’en es témoin

Le destin me malmène

Mais si je tombe, tu me relèveras

A quoi bon un mauvais mariage ?

Mieux vaut rester célibataire

C’est une dette suivie de la ruine

Ces gens-là me déconcertent

Ils ne flambent qu’avec la gueule

Mais que tombe un, et voilà qu’ils l’achèvent

– Son poème, commenta Madjid surpris de ne pas regretter d’avoir eu à entendre les déboires de Yahia, répond comme un écho à ton histoire.

– Tu veux dire que j’ai fait un mauvais mariage ? Que mon père et mon beau-père sont des chiens ?! Attention à ce que tu dis, fils du pays ! Tu…

– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Puisque tu es justement parti pour ne pas tomber ! Et puis, tu m’as donné une bonne idée : moi aussi je vais revenir en France avec ma femme!

Et ils quittèrent le pont en riant jusqu’à leurs cabines respectives, le bateau filant à un rythme de croisière dans l’immensité d’encre où la mer et le ciel ne faisaient plus qu’un, malgré les derniers scintillements qui tremblaient à l’ouest sur les iles Baléares.

Le lendemain, par temps clair et ensoleillé, entre le bleu marine de la mer et l’azur du ciel, Madjid devança la foule des voyageurs qui n’allait pas tarder à envahir le pont avant du bateau dont l’étrave fendait les flots sous une houle agréable.

Fermant les yeux face au vent qui glissait sur son visage, bercé par un cours chaloupé propice à tous les rêves, il pensait déjà à son retour en France ; il ruminait déjà sur les conditions à réunir pour le rendre possible dans l’éventualité que lui avait indirectement suggérée Yahia. Bientôt, rouvrant les yeux, Madjid distingua la ligne sombre de l’horizon signalant l’approche des côtes algériennes. La nouvelle propagée, les voyageurs commencèrent à affluer sur le pont.

Quand la côte apparut, une brume estompait son relief, livrant les formes imprécises de ses paysages au regard impatient des voyageurs.

Sur la gauche, Madjid devina d’abord les sommets de la Grande Kabylie avant que les traits du paysage ne se précisent d’avantage.

Après avoir longé la côte, entre la pointe Pescade et le cap Matifou, un amphithéâtre de collines et de plateaux escarpés s’ouvrit à son regard émerveillé. Sur la droite, s’imposait le massif de Bouzaréa avec ses sommets couverts de pins et de cèdres, et sur le contrefort duquel s’élevait l’église Notre-Dame-d’Afrique, au contre-bas de laquelle sommeillait le petit village de Saint Eugène sous ses tuiles de brique orangée. Prolongeant son regard vers la gauche, il dégringola alors des yeux la vaste carrière de marbre blanc qui descendait de Fort-l’Empereur jusqu’à la mer. La citadelle militaire chapeautait le sommet du triangle que formait la casbah dont l’entrée était placée sous sa surveillance. Puis, à partir des coteaux de Mustapha où s’était bâtie la ville européenne, Madjid redécouvrit le Jardin d’essai, le quartier de Kouba où se distinguait la coupole blanche du Grand-Séminaire que l’éclat du soleil rendait aveuglant, celui d’Hussein Dey puis celui de Maison Carré, et, enfin, l’embouchure de la rivière de l’Harrach derrière laquelle il ne put manquer le Fort de l’eau et le cap Matifou. Derrière ce vaste édifice circulaire à gradins étagés où s’étirait la ville d’Alger entre azur et marine tout en épousant les contours d’une baie radieuse, l’horizon était borné par les chaines de l’Atlas et de la Kabylie. Et, pour couronner une telle perspective, les cimes enneigées du Djurdjura se dressaient dans leur dentelure acérée, à la vue desquelles Madjid remercia le ciel de mettre enfin un terme à sa longue odyssée qui dura tant d’années, se rappelant au passage qu’il n’avait donné aucune nouvelle à sa famille depuis son départ. Il préféra alors entendre l’écho du chant de Nana Fadma Ou Aîssa à la tête du chœur de femmes du village qui animent les grandes fêtes:

« Plateaux de services et tasses de café

Dans nos montagnes sont revenus

Youyous des femmes joyeuses

La noce avec ceux que nous chérissons »

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 21) / Farid Taalba | Quartiers libres - 7 octobre 2015

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