Séance du dimanche. La Patagonie rebelle

4 Oct

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Le film d’Hector Olivera, inspiré du livre d’Osvaldo Bayer, qui est également l’auteur du scénario. Sorti en 1974, il retrace l’histoire d’un épisode important de l’histoire du mouvement ouvrier –et de la répression– en Argentine: les mois d’insurrection ouvrière dans la province de Santa Cruz, en Patagonie.

Entre 1878 et 1885, l’armée argentine écrasa militairement les Indiens mapuches et tehuelches, durant ce qui pudiquement a été appelée la « campagne du désert » (les Indiens, c’est bien connu, n’existent pas). Des milliers d’Indiens parqués dans des camps de concentration qui servaient de réserve de main d’œuvre quasi-esclave pour l’industrie sucrière du nord du pays ou pour d’autres secteurs ruraux.

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Le but de cette campagne, en plus de mettre au pas les différents groupes indiens qui refusaient la tutelle de l’État argentin, était de « libérer » des milliers d’hectares de terre qui avaient été mises en vente au préalable à Buenos Aires, à Paris, à Londres etc. Pour une une grande partie d’entre elles, mis à part les propriétés acquises par des capitaux étrangers, ces terres avaient été récupérées à vil prix par les responsables de la campagne : oligarques, grands propriétaires, politicards et militaires, bref tout ce que l’Argentine libérale-conservatrice de la fin du XIXe comptait de joyeux personnages. Tout ce beau monde s’était donc taillé un véritable empire qui devait servir au « développement » de la Patagonie : grandes exploitations d’élevage, mais également construction de lignes de chemin de fer et de ports, entretien d’usines frigorifiques, le tout pour l’exportation de la viande, grande source de profit pour ceux qui dirigeaient tout ce secteur.

Pour faire tourner toutes ces activités, les nouveaux seigneurs de la terre, grands porpriétaires et patrons d’usine avaient besoin de bras. Dans les exploitations rurales, ils pouvaient compter sur ceux des Indiens vaincus, privés de terre et transformés en prolétaires ruraux, ainsi que sur ceux de paysans importés du sud du Chili, mais ça ne suffisait pas. C’est bien pour ça, entre autres choses, que les gouvernements argentins successifs avaient ouvert grand les portes du pays à l’immigration européenne et que des millions d’Italiens et d’Espagnols (mais aussi d’Allemands, d’Ukrainiens, de Français etc.) ont débarqué, en général sans une thune, dans le port de Buenos Aires. L’idée étaient qu’ils servent à la mise en valeur des terres immenses « libérées » et qu’ils fassent tourner la machine industrielle mise en route pour le plus grand profit de l’oligarchie argentine et des intérêts capitalistes étrangers –en particulier britanniques– qui contrôlaient les moyens de production et tiraient l’essentiel du bénéfice du modèle agro-exportateur.

Inmigrantes en buenos aires

Le problème, c’est que, pour une partie d’entre eux, ces ouvriers et ces paysans européens arrivaient avec dans leurs valises une vraie culture politique. Certains d’entre eux, venus en particulier d’Italie et d’Espagne, avaient été formés à la bonne école anarcho-syndicaliste de l’action directe. Ils avaient une vraie expérience des luttes sociales et de l’organisation du combat de classes.

La situation d’exploitation qui dominait les relations sociales déboucha donc fatalement sur des conflits violents, la classe dominante n’étant pas disposée à céder d’un poil sur ses privilèges. En 1909, à Buenos Aires, une grève insurrectionnelle avait conduit à l’assassinat par la police de plus de 80 grévistes. Dix ans plus tard, en 1919,une grève générale avec occupation de plusieurs usines avaient dégénéré et donné lieu à de très graves affrontements entre d’une part les militants –pour la majorité d’entre eux de la FORA anarcho-syndicaliste– et, en face, les différents corps de répression de l’État et les milices patronales armées regroupées dans la Ligue Patriotique Argentine.

Liga patriótica

Un vrai bain de sang : plusieurs centaines de morts (entre 200 et 800, on ne connaîtra jamais le bilan exact), et un véritable pogrom mené par la Ligue Patriotique contre la nombreuse communauté juive de Buenos Aires, particulièrement combative également –l’expérience des luttes sociales, mais cette fois-ci en Europe de l’est, où la tradition bundiste était très présente. L’année suivant, c’est dans l’extrême sud du pays que le feu se déclencha : Entre 1920 et 1921 la province de Santa Cruz se soulève suivant un mouvement extrêmement puissant animé par la Société Ouvrière, branche locale de la FORA. Elle était dirigée par l’anarchiste espagnol Antonio Soto.

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Le conflit commença par une grève du secteur agricole : une grève des journaliers des ouvriers de l’industrie de la viande, qui se termina dans un premier temps un accord avec le patronat, qui avait fait mine d’accepter les revendications du mouvement pour faire repartir la machine de production. Mais très vite une véritable guerre sale fut mise en place : les meneurs de la grève étaient arrêtés, assassinés ou virés un par un. Du coup, le conflit dégénéra en une grève insurrectionnelle qui s’étendit à une grande partie de la province et toucha quasiment tous les secteurs pendant plusieurs mois. Deux éléments affaiblirent, à terme, le mouvement : des dissenssions internes au sein des insurgés, avec d’un côté une branche syndicale modérée cherchant à tout prix un accord avec le gouvernement, de l’autre une frange illégaliste plus encline aux pillages et à un affrontement pur et simple et, au milieu de tout ça le mouvement organisé par la Société Ouvrière. Suite aux pressions et à la propagande de l’oligarchie, qui agitait le spectre de la Révolution sociale et de la perte de la Patagonie au profit du Chili, le gouvernement radical de l’époque finit par aligner la troupe, qui, comme à Buenos Aires l’année précédente, ne fit pas dans la dentelle : le lieutenant-colonel Héctor Benigno Varela traita les ouvriers comme ses prédécesseurs avaient traité les Indiens. Il organisa de véritables chasses à l’homme, avec le soutien, une fois de plus, des milices de la Ligue Patriotique. Entre les affrontements et les exécutions sommaires, de 1 500 ouvriers furent assassinés. Un an plus tard, Varela sauta sur une bombe lancée par le militant libertaire allemand, Kurt Gustav Wilckens, de même que le commissaire Ramón Falcón, responsable de la répression de 1909, avait été exécuté sur le pas de sa porte par le militant Simón Radowitzky, anarchiste ukrainien qui devait ensuite participer à la guerre d’Espagne, avant de passer au Mexique.

Le film est sorti en 1974, dans un moment très particulier de l’histoire argentine, enre deux dictatures, à un moment où le retour de Perón pouvait laisser croire à une ouverture vers une démocratie socialiste. Perón, en vieux réactionnaire, en dépit des bases montoneras qui le soutenaient, commença par censurer le film, avant de se raviser et de l’autoriser. Mais le film reste très peu à l’écran : à sa mort, quelques mois plus tard, c’est l’extrême-droite du mouvement péroniste qui arriva au pouvoir, et le film fut de nouveau interdit. Il ne réapparut sur les écrans qu’après la chute de la dictature militaire, au milieu des années 1980.

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  1. Livre du samedi: La Patagonie Rebelle / Osvaldo Bayer | Quartiers libres - 19 décembre 2015

    […] La Patagonie rebelle est aussi un film d’Hector Olivera, inspiré du livre d’Osvaldo Bayer, qui est également l’auteur du scénario. Sorti en 1974, il retrace l’histoire d’un épisode important de l’histoire du mouvement ouvrier –et de la répression– en Argentine: les mois d’insurrection ouvrière dans la province de Santa Cruz, en Patagonie. Entre 1878 et 1885, l’armée argentine écrasa militairement les Indiens mapuches et tehuelches, durant ce qui pudiquement a été appelée la « campagne du désert » (les Indiens, c’est bien connu, n’existent pas). Des milliers d’Indiens parqués dans des camps de concentration qui servaient de réserve de main d’œuvre quasi-esclave pour l’industrie sucrière du nord du pays ou pour d’autres secteurs ruraux. (…)Le film est sorti en 1974, dans un moment très particulier de l’histoire argentine, enre deux dictatures, à un moment où le retour de Perón pouvait laisser croire à une ouverture vers une démocratie socialiste. Perón, en vieux réactionnaire, en dépit des bases montoneras qui le soutenaient, commença par censurer le film, avant de se raviser et de l’autoriser. Mais le film reste très peu à l’écran : à sa mort, quelques mois plus tard, c’est l’extrême-droite du mouvement péroniste qui arriva au pouvoir, et le film fut de nouveau interdit. Il ne réapparut sur les écrans qu’après la chute de la dictature militaire, au milieu des années 1980. […]

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