Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 21) / Farid Taalba

7 Oct

Algerie

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Le paquebot doubla le phare de la jetée du port, entama un virage tribord lorsque la pilotine noire quitta la station de pilotage et le rejoignit pour les dernières manœuvres d’accostage. Traçant droit vers le môle El-Djefna, des bâtiments monumentaux s’alignaient comme à la parade, supportés par une ligne d’arcades régulières au-dessus des voutes du port. Au-delà, un étagement d’immeubles était ponctué de vert révélant les squares et les parcs de la ville européenne inondée de lumière. Le navire accosta alors contre le môle sur lequel s’abattit l’échelle-escalier de descente vers laquelle les voyageurs se précipitèrent. Délaissant la cohue trop rapide pour ses quatre malles, Madjid patienta en s’égarant dans les feuillages des arbres du square Bresson qui, face à lui, séparait le boulevard Carnot du boulevard de la République le long desquels il pouvait admirer de plus près cette ligne d’arcades qui semblaient tenir toute la ville qui, sans elle,deviendrait une avalanche de pierres sombrant dans la mer. Sur la droite, suivant le boulevard de la République sillonné par les allées et venues des automobiles, la valse des tramways et la marche ininterrompue d’une foule nombreuse, il récita la profession de foi lorsqu’il entraperçut, derrière le palais consulaire qui en cachait la vue en partie, la mosquée de la Pêcherie, djemaa Jdid, éclatante dans sa blancheur saturée de cette lumière implacable qui frappait avec zèle. Malgré la chaleur suffocante, une activité intense animait tous les recoins du front de mer. Au loin, sur la jetée est, les reflets des citernes de stockage du pétrole l’aveuglait. De grandes péniches aplaties y accostaient pour remplir ou vider leurs soutes sans fond. Dans le bassin de l’Agha, de nombreux chalands s’agglutinaient près des môles. Des cargos stationnaient devant d’immenses hangars qui se succédaient le long des quais et des voies ferrées. Une forêt de grues chargeaient ou déchargeaient sur les quais les marchandises à profusion alors que les camions allaient et venaient dans un manège incessant en soulevant des nuages de poussière derrière eux. Et il ne put éviter de croiser les navires de guerre d’où descendaient par grappes de jeunes soldats gouailleurs. « La guerre, s’effraya-t-il alors qu’elle était sortie de son esprit pendant tout le temps de la traversée. « Non, se reprit-il, le maintien de l’ordre comme ils disent dans les informations ! C’est l’heure de voir par mes yeux maintenant ! Que dieu nous assiste ! ». Quand le bateau se vida d’une grande partie de ses voyageurs, à l’autre bout du pont enfin déserté, son regard rencontra celui de Yahia qui faisait le pied de grue entouré lui-aussi de quatre malles. La seule différence tenait dans le fait que Yahia avait pris soin de changer de costume. Délaissant la tenue européenne, il avait revêtu une gandoura de drap bleu ciel. Il était coiffé de la calotte rouge autour de laquelle s’enroulait un chèche blanc, dont un pan tombait sur sa joue. Sur ses épaules, un burnous immaculé rehaussait son allure qui se préparait déjà à en imposer, à en mettre plein la vue. Il ne restait plus qu’à chanter « Plateaux de service et tasses de café » et à tirer des coups de fusils. Du soleil plein les yeux, Madjid descendit donc avec lui sur le quai comme on suit un bon augure, les oreilles pleines des youyous des femmes joyeuses. Aussi, sans tambours ni ghaïtas, les deux compères transportèrent leur charge sur un charriot jusqu’à la douane. Bis, ter repetita, des absinthes en képis vérifièrent d’abord leur identité en faisant jouer du talkiewalkie en sourdine. Alors que Yahia sortait sa partition de tronche, une photo tomba de son portefeuille, la seule qu’il possédait de sa femme. Un absinthe la rattrapa au vol et la scruta. Puis, devant les tatouages qui ornaient son front et son menton, exhibant le cliché aux regards de ses collègues devant un Yahia rouge de honte de ne pouvoir répondre au mépris du plus fort que par l’impassible dignité qu’il portait sur les épaules, l’absinthe versa sa chanson d’anisette à légionnaires laissant à l’époux infortuné la kémia de l’amertume :
Trabaja la mouquère trabaja bono
Trempe ton cul dans la soupière
Tu verras si c’est chaud
Trabaja la mouquère trabaja bono
Puis, les absinthes fouillèrent toutes les malles que les deux amis durent à chaque fois remettre en ordre. Ils tatillonnèrent même un moment sur de simples savonnettes parfumées qu’ils avaient prises pour des pains de plastic enroulés dans un beau drap du Marché Saint-Pierre. Ici aussi, on contrôlait toujours les mêmes comme à Barbès. Sauf qu’ici, il y avait des militaires même s’ils ne montaient pour l’instant que la garde derrière des douaniers qui, fouettant du goulot à plein zen, avaient bien leur douze degrés cinq dans le sang. « Lucien aussi, se remémora Madjid, avait Shitane dans le sang, mais lui, il t’offrait toujours un verre à boire! Il faisait le troubadour ! » Passé la fouille, les deux amis atteignirent finalement le trottoir du boulevard de la République où ils se séparèrent. Yahia s’en alla vers Maison-Carrée tandis que Madjid monta à la casbah, chez un ami qui y tenait un hammam. Il se rendit plus précisément dans la basse Casbah où l’on trouvait la plupart des hammams de ce que l’on appelait la ville musulmane. Parmi une foule de journaliers faméliques surgie de ses ruelles pour proposer les services de leurs bras, Madjid engagea deux portefaix afin de l’aider à transporter ses malles dans un lacis où, mis à part le piéton, seul un âne pouvait s’engager, taxi ou voiture à bras ne pouvant desservir la vieille médina trop étroite pour leur gabarit. Familiers de leur ville, les deux journaliers le précédèrent pour lui ouvrir le chemin. Ils fendaient une foule abondante, insouciante et bruyante qui allait et venait le long de la rue Littré qui débouchait sur la place Bresson dont le square la parait de son bouquet de verdure, oasis entre les pétarades des scooters et
les vrombissements des véhicules. Sur leur droite, apparut la rue Bab Azoun qui menait à la place du gouvernement. C’est vers elle qu’une grande partie des passants s’y rendit, en suant à grosses gouttes. Dans de grands éclats de voix, ils allaient courir les magasins abrités sous les arcades bornant les deux côtés de cette rue la plus commerçante d’Alger, la plus animée, où l’on trouvait tous les commerçants en art local. Elle constituait une limite entre la basse casbah et le quartier des banques, des comptoirs et des exportateurs du front de mer que Madjid et ses compagnons laissaient derrière eux, une limite où l’on pouvait déjà sentir les odeurs de grillades et de rôtisseries qui descendaient de la médina toute proche. Droit devant eux, se séparant du flot de passants qui se faufilèrent sous les arcades alors qu’un tramway arrivait en sonnant son tocsin au milieu de la rue Bab Azoun dont la foule s’écarta en bruissant sur son passage, ils traversèrent la place Bresson, frappés d’un soleil ardent qui se reflétait dans les chromes des pare-chocs et les pavés durs comme l’acier, au son d’un concert d’avertisseurs. Ils enjambèrent la rue Corneille, ils dépassèrent l’Opéra pour atteindre la petite place de Lyre où son marché sommeillait en attendant la clémence des fins journées pour se réanimer.  leur droite, après la rue de la Lyre, ils empruntèrent la rue Randon qui marquait la limite entre la Casbah et la basse Casbah. Devenue quartier européen sur les ruines de l’ancien dans un style néo-mauresque, la basse Casbah ceinturait la Casbah coupée ainsi du front de mer. Essentiellement musulmane, la population de la rue Randon venait souligner par sa présence originale cette limite balayée par les odeurs de cuisine qui s’échappaient des nombreuses gargotes de la Casbah. Au détour d’un escalier, échappant au flux d’une foule clairsemée, Madjid et les deux portefaix s’introduisirent enfin dans le dédale de la médina prise dans le silence de la sieste que seules les mouches rompaient en vibrant dans l’air.

 

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 22) / Farid Taalba | Quartiers libres - 21 octobre 2015

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