Le tour du périph’

15 Oct

Depuis 1989 et l’écroulement du modèle soviétique, des voix issues à 99% de l’extrême droite prônent un rapprochement entre différentes chapelles – mouvements communistes, gauche radicale, altermondialistes et militants fascistes – pour lutter contre la « mondialisation » capitaliste.
Cette volonté d’alliance, exprimée dès 1993 dans l’article de Jean Paul Cruse « vers un front national », n’est qu’une reprise de la vieille théorie du GRECE d’Alain de Benoist : la convergence des périphéries contre le centre. A l’époque, les militants de gauche radicale en montraient déjà l’impasse.

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Ce mouvement recycle ou conquiert régulièrement des idiots utiles et des opportunistes venus de la gauche ou qui débarquent en politique. Pour l’écrasante majorité d’entre eux, ce sont des individus bien éduqués, qui n’ont milité que dans la sphère privée. Du haut de leur notoriété acquise pour autre chose que du militantisme (arts, sciences, sports, etc. ) et bien souvent depuis le confort de leur maison de campagne ou le confinement de leur labo de recherche, leur acte militant le plus audacieux consiste à donner leur avis, en « spécialistes », sur les réseaux sociaux ou à travers des vidéos sur le Net. A force d’audace sur le net, les plus visibles finissent par être invités chez Taddeï et accèdent au statut de « dissident » pour avoir porté la contradiction au milieu des pantins du système capitaliste. Leur carrière « d’expert » est alors mise en orbite médiatiquement par Taddeï. Le même Taddeï qui faisait partie de la clique de l’Idiot International, dans lequel Cruse a publié ce fameux texte en 1993. Déjà dandy à l’époque de cette revue comme nombre de ses collègues « révoltés », Taddeï s’est recyclé dans le système. Certains l’ont fait dans la pub, d’autres dans la finance. Son créneau à lui, après avoir fait le tour de boites de nuit caméra à la main, c’est d’animer des débats à la télé en donnant la parole à « tout le monde ». Son truc, c’est de faire croire à une vraie diversité du débat entre deux sujets futiles sur « faut-il manger bio ? » ou « faut-il avoir peur du loup ? ». Il offre ainsi des tribunes aux théoriciens de la convergence des périphéries. Dans les faits, pour un Badiou invité, le téléspectateur peut écouter plusieurs fois Alain de Benoist sur le plateau de Taddeï. Si le service public ne trouve rien à redire à cette ligne éditoriale, c’est que l’Etat estime que les sous de la redevance télé sont, de cette manière, bien utilisés. Ça en dit long sur la subversion de cette dissidence. A chacun ses guignols de l’info.
Dans les supporters de la théorie des périphéries, les plus ancrés dans le réel – il y a parfois un passage sérieux dans des organisations révolutionnaires – sont rares et ont souvent dû passer par la case toxicomanie ou l’alcoolisme pour finir par croire aux sornettes de l’extrême droite. Pour un Cruse cadre de la Gauche Prolétarienne, combien de Bricmont enfermés dans des labos de recherche et qui donnent leur avis sur des questions politiques grâce au crédit obtenu dans une discipline scientifique ?
La réalité, c’est que cette alliance « des périphéries » est majoritairement prônée par l’extrême droite et en particulier ses franges les plus radicales et marginales.

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La simple histoire de cette mouvance les discrédite : ils ont été les larbins de l’impérialisme américain au cours de la guerre froide et le sont encore pour beaucoup d’entre eux.
Les militants des droites radicales sont les personnes qui, de par leur engagement face au « péril rouge » ont facilité la victoire du capitalisme. Aujourd’hui, au 21ème siècle, ils proposent une alliance stratégique aux militants auxquels ils se sont attaqués par tous les moyens, y compris l’élimination physique et la torture.
Les militants de gauche radicale, eux, se sont opposés depuis toujours, au nom du communisme ou de l’anarchisme, à ce qu’on appelle aujourd’hui la « mondialisation ». Ils ont lutté et luttent encore contre la mondialisation capitaliste.
Dans la présentation du texte de Cruse, le site E&R, sous la plume de Marc George, explique à quel point il est visionnaire. Quand un militant comme Marc George trouve lumineux que l’empire naisse en 1993, cela montre à quel point il est à la rue ou de mauvaise foi : l’empire américain n’est pas né à la chute du bloc soviétique. Il est hégémonique dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, et les fascistes de tous bords l’ont soutenu dans sa croisade contre le communisme et les guerres d’indépendance.

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Après avoir combattu le marxisme et les marxistes tout au long de la guerre froide pour assurer le succès de l’occident judéo-chrétiens et … capitaliste, les nervis d’extrême droite reprennent des mots du vocabulaire marxiste pour entraîner les plus idiots dans un combat stérile contre la menace fantôme de la juiverie internationale ou des illuminatis. La finance peut dormir tranquille, le GUD veille. Ce combat de diversion permet de masquer le caractère national de l’oppression capitaliste.
Aujourd’hui, de l’UPR à E&R en passant par le FN, tous appellent de leurs vœux une alliance des « périphéries » contre l’Union monétaire européenne, qui incarne désormais pour eux le mal absolu dans lequel les nations sont déliées. Il y a 30 ans, c’était le « bolchévisme » l’ennemi de leur combat héroïque pour la civilisation. Pour ces grands visionnaires qui font mine de s’intéresser au communisme sans en connaître le contenu idéologique, voici ce qu’écrivait Marx et Engels dans le manifeste du parti communiste en 1847:

« Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier. » … « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. »

En matière de « génie visionnaire », le tandem des pères fondateurs du communisme met plus de 150 ans dans la vue à n’importe quel dissident clairvoyant.
Relire le manifeste du parti communiste (c’est gratuit et trouvable n’importe où sur le Net, les pigeons soraliens le découvriront quand Kontre Kulture en fera une édition payante) permet aussi de comprendre le rôle que joue ces mouvements issus de la petite bourgeoisie :

« Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat. ».

Dans la première partie de cet argument, on croirait lire le portrait des cadres du FN et de la dissidence en carton, à commencer par celui de Soral, mais il faudrait être fondamentalement idiot pour penser que ces petits bourgeois sont sur le point de devenir révolutionnaires car ils « abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat ».
Il faut en effet être peu formé politiquement pour ne pas voir ce paradoxe. Au quartier, chacun connaît le sens propre et figuré de cette phrase qui sent l’embrouille: « d’où tu me parles ? ».
D’où ces tenants de l’alliance des périphéries nous parlent-ils ? D’une position de classe : celle de petits bourgeois, fils d’avocat ou de notaire, qui semblent découvrir avec deux siècles de retard la pensée marxiste. On notera qu’il ne s’agit pas ici de jeter l’anathème sur tous les fils de bourgeois mais de comprendre d’où nous parlent les prétendus révolutionnaires, de l’extrême droite en générale et de la dissidence en particulier.
Pour bien comprendre qui sont aujourd’hui les tenants de l’alliance des périphéries, il faut revoir ce petit reportage datant de 1987 sur le GUD. Les archéologues de l’extrême droite mais aussi les afficionados de la « dissidence » peuvent y reconnaître nombre d’architectes du mouvement en carton d’Alain Soral.

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Philippe Peninque, fils de bourgeois, fondateur d’E&R, ancien gudard, ami des patrons de la LDJ, avocat d’affaire qui a ouvert le compte bancaire de Cahuzac et qui a escroqué le boxeur Christophe Tiozzo, mais qui peut créer une association comme E&R dont la ligne politique est censée être contre le mondialisme (en ouvrant le compte bancaire de Cahuzac en Suisse?) et la lutte contre le sionisme (en bossant avec les patrons de la LDJ). Quand avec Frédéric Chatillon et Axel Lousteau, gudards comme lui et protecteurs de Soral, il fait du buissnes avec des entreprises qui brassent des millions d’euros de chiffres d’affaires, qui peut prétendre que Peninque est en voie de déclassement ?
C’est avec ces rejetons de la bourgeoisie, qui rêvent d’aventure plus que du calme feutré des grands salons ou l’on s’emmerde mais qui leur sont progressivement fermés, que certains « illuminés » nous proposent de nous allier ?
Que dire de leur principale tête de gondole, Alain Soral, fils de notaire, bourgeois déjanté aux mœurs détonants, devenu par la magie du web le défenseur du front de la foi face au capitalisme. Soral habite en HLM et fait partie des classes laborieuses ou est-il un mondain qui coure après le pognon par tous les moyens ?
Dieudonné, symbole de la dissidence, dort avec des centaines de milliers d’euros sous son matelas. Nombreux sont ceux qui ont voulu nous le faire passer pour un résistant alors qu’il est juste un homme vénal et collabo de l’extrême droite depuis plus de 10 ans. Dès Le 14 décembre 2006, sur Zalea TV, Dieudonné recrache la théorie des « périphéries contre le centre » et le catéchisme du FN qui veut s’ouvrir à la gauche (à 57 minutes et 30 secondes)…

Pourtant, il aurait pu faire un autre choix Dieudo : au début des années 2000, ce sont des militants de la gauche et des quartiers populaires qui formaient son entourage. Mais quand cela a commencé à se tendre avec les sionistes, qu’il a fallu s’engager au-delà d’un sketch raté chez Fogiel, il a eu deux choix : tenir une ligne claire sur des bases anticolonialistes (et s’ouvrait alors pour lui un chemin de lutte sans perspective de faire de l’argent) ; ou s’appuyer sur les réseaux d’extrême droite pour devenir « la bête immonde » que le système médiatique appelait de ses vœux pour mieux pouvoir discréditer toute critique des pouvoirs économiques, politiques et médiatiques. A l’extrême droite, le militantisme rime depuis toujours avec l’affairisme. Avec ce compagnonnage, Dieudo savait qu’il remplirait ses coffres d’oseille. L’histoire lui a donné raison, comme elle a donné raison à tous ceux qui ont rompu avec lui sur la base d’un refus de bosser avec l’extrême droite. De toutes les mains qui se sont tendues vers lui, le locataire du théâtre de la main d’or a choisi celles qui étaient remplies de biffetons. Là encore, pas de déclassement.

Idem pour Salim Laïbi, aka « le libre penseur ». Ce dernier est dentiste, il fait la promotion d’œuvres réactionnaires comme les écrits du théoricien raciste Julius Evola. Lors de la crise des subprimes en 2008, que disait-il ? Tout simplement que cette crise était un drame pour les épargnants qui avaient mis « 1 million d’euros » de côté et qui risquaient de les perdre et non pour les pauvres qui étaient déjà pauvres et qui avaient l’habitude de ce statut. Voilà à quel point notre dentiste parle depuis sa position dominante et pas du point de vue d’un futur prolétaire ayant intérêt à changer le monde.

On peut aussi parler de Kemi Seba, fils de médecin, qui a grandi en France et a fini par exporter son bagout en Afrique pour faire des affaires et parler sur des chaînes de télévision privées (quels sont les intérêts économiques des actionnaires de ces médias?) et qui a toujours été opposé aux revendications des migrants et des sans-papiers. Il a roulé avec Soral durant très longtemps et récité les mêmes choses que lui ou Zemmour concernant l’immigration. Il a construit sa carrière en expliquant qu’il était « de la rue ». Dans les faits, il est aujourd’hui un expatrié qui gagne de l’argent en Afrique, pas un prolo qui a traversé la mer pour sauver les siens. L’Afrique est sous la tutelle des occidentaux, sa réussite dans les médias africains prouve qu’il est un relai de l’impérialisme français. Quand on est l’invité d’honneur d’Idriss Deby, c’est la preuve qu’on ne dérange pas le colonialisme français.

Avec la volonté de se mettre en scène et de faire illusion malgré des faits toujours plus têtus, la dissidence et les droites radicales ne reculent devant aucun mensonge pour nous vendre leur alliance des périphéries. Pour se rendre crédible sur ce volet, tout comme Skyrock se proclame « premier sur le rap », Soral cherche à se construire une continuité historique qu’il fait remonter au texte de Jean-Paul Cruse. A l’écouter, c’est quasiment lui qui a écrit et publié en 1993 ce fameux article « vers un Front National » appelant à « un violent sursaut de nationalisme, industriel et culturel » contre l’ultralibéralisme mondialisé incarné par « Wall Street, le sionisme international, la bourse de Francfort et les nains de Tokyo ».

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N’importe qui peut rire du manque de clairvoyance de ce texte : les « nains de Tokyo » ont totalement disparu de la pensée magique d’extrême droite du 21eme siècle. C’est vrai qu’à l’aube des années 90, le spectre de l’extrême droite ce n’était pas les dollars qataris mais bien le Yen nippon. A écouter alors les polémistes d’extrême droite, le Japon avait racheté toute la France. Un peu comme le Qatar aujourd’hui ? Le reste du texte est à l’avenant, mais ce qui est drôle et qui en dit long sur la sincérité de la dissidence sauce E&R, c’est que, lorsqu’il est republié sur leur site en janvier 2010, les « amoureux de la vérité historique » en caviardent un morceau.
Quatrième paragraphe en partant de la fin : les « […] » masquent un passage irrévérencieux de Cruse sur Jean-Marie Le Pen. Petite insolence, vestige sans doute de son passé maoïste. Voici ce que E&R a masqué : « – que le destin va bientôt débarrasser de la grosse pouffiasse blonde marionnettisée par l’Elysée – ». Quand la clique de Soral republie ce texte en janvier 2010, elle agit en service commandé pour le FN. Il ne fallait donc pas se fâcher avec les donneurs d’ordre et assimiler Jean-Marie Le Pen à un pantin manipulé par Mitterrand – E&R et Soral s’évertuant à le présenter comme un authentique résistant. Ce caviardage, c’est un peu la marque de fabrique d’E&R : un beau travail de faussaire historique.
Les périphéries contre le centre, c’est un merveilleux enrobage de baratin construit avec des arguments qui ne tiennent qu’à moitié compte de la réalité.
Si ce discours porte autant, c’est aussi parce que les partis de gouvernement et les médias dominants renvoient « les extrêmes » dos à dos. Par cette manœuvre, ils souhaitent justement la mise en place symbolique ou réelle de cette convergence qu’ils savent être le meilleur rempart contre la remise en cause de leurs privilèges.
Au vu des difficultés économiques rencontrées par les classes populaires à travers le monde, si les dominants agissent de la sorte, ce n’est pas sans raison. Les petites entreprises des droites radicales fleurissent partout en Europe. Elles sont même déjà associées au pouvoir dans plusieurs pays sans que la situation des classes populaires ne s’améliore. Cela finira tôt ou tard par réveiller les personnes qui croient vraiment qu’on peut s’unir avec n’importe qui et que les riches et les pauvres d’un même territoire ou partageant une même culture ou religion ont des intérêts communs. La pensée de Thomas Sankara l’explique encore clairement à celles et ceux qui ne se contentent pas de jouer avec son image :

Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale. La bible, le coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité ; Il faudrait alors qu’il y ait deux éditions de la bible et deux éditions du coran.

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