Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 22) / Farid Taalba

21 Oct

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Très rapidement, empruntant un escalier tortueux, ils atteignirent une petite placette dominée par la devanture du hammam devant laquelle ils se déchargèrent de leur fardeau. Un vieux portail en bois de chêne sculpté en marquait l’entrée sous l’arcade d’une façade qui se montrait aux angles de deux ruelles différentes grimpant vers les hauteurs. Chapeautée d’un auvent vert que tenaient des rondins de bois, la devanture s’avançait ainsi comme la proue d’un navire que les ruelles Baba Salem et Bou Baghla taillaient en pointe de flèche en dévalant de chaque côté de l’établissement pour finir sur cette placette où trônait en son centre un vigoureux figuier.

Les malles déposées, Madjid paya les deux portefaix et frappa à la porte de l’établissement. Un judas s’ouvrit, accompagné du cliquetis provoqué par son déverrouillage et son ouverture ; puis, derrière un petit grillage à claire-voie, une voix demanda « Qui va là ? » comme si Madjid n’apparaissait pas dans le cadre de son objectif. Madjid se présenta alors bien en face de l’entrelacement de fer forgé pour être vu de son interlocuteur.

« C’est pas vrai, s’étouffa la voix, Madjid Digdaï ! Bienvenue ! ».

Une lourde clef s’introduisit dans le barillet d’une serrure grinçante, un petit fracas de ferraille entrechoquée suivit l’actionnement du pêne.

A l’ouverture de la porte, dans un serrement de cœur qui le fit vaciller, Madjid retrouva avec étonnement la foisonnante moustache blanche de Bou Chlaghem. Sa grosse tête ronde était toujours enroulée d’un chèche jaune et or qui accentuait le bleu de ses yeux. Comme Madjid l’avait laissé cinq ans plutôt, il portait encore un costume européen sous une gandoura qui lui seyait la taille comme un tonneau. Et, se laissant porter par l’allégresse, Bou Chlaghem faillit étouffer Madjid quand ses grosses paluches le saisirent de lui pour lui manifester sa joie dans une généreuse accolade.

« Alors, comment ça va ? » enchaîna-t-il : « Et madame la France, elle se porte comment ? Tu as pu lui manger un peu de son mollet ?

– Oh, j’ai juste mangé ce que j’ai eu à la force du mien. Et, toi ? Toujours dans la vapeur ? En tout cas, tu n’as pas changé !

– Aller viens, entre, on va prendre le café !

– Pourquoi, tu n’habites plus ici ?

– Si je n’ai pas changé, avoua-t-il avec humilité, ma situation s’est un peu modifiée. J’ai acquis la maison qui se trouve là, en face du hammam, dans la rue Bou Baghla. C’est d’ailleurs là que tu vas passer la nuit. ».

Le hammam et la maison située en face étant reliés, l’un et l’autre, par des pièces qui l’enjambaient, la ruelle se présenta à eux comme un petit tunnel voûté où Madjid put y savourer la fraicheur qui l’enveloppa avec soulagement, le regard perdu vers la lumière qui rejaillissait à l’autre bout après avoir cheminé dans l’obscurité. Le bruit d’une clef actionnée par Bou Chlaghem le sortit de sa rêverie. Il le suivit dans un vestibule où ils déposèrent les malles sur les banquettes de pierre qui bordaient les murs carrelés de faïence.

De ce vestibule, ils traversèrent un petit couloir menant devant une porte qui cachait l’intérieur de la maison du regard des passants quand la porte donnant sur la ruelle se trouvait grande ouverte, comme ce fut le cas au moment où ils durent emménager les malles.

Derrière cette porte, ils foulèrent le sol en brique d’un patio entouré d’une colonnade de gros poteaux de bois sur lesquels tenaient des arcs brisés outrepassés. Contrairement aux riches demeures où s’imposaient le marbre et une murmurante fontaine au milieu du patio, la chaux couvrait les murs et des bacs trainaient épars où trempait le linge que les femmes de la maison allaient sans doute laver pieds nus une fois la chaleur retombée. Autour du patio en carré, se distribuaient les pièces qui étaient précédées de galeries se déroulant sous les arcs à l’abri de la lumière. Au premier étage, on accédait aux pièces d’habitation des gens de la maison, avant d’arriver à la terrasse, les pièces du patio servant de chambres aux invités, de cellier ou d’entrepôt. Levant la tête, Madjid admira le carré d’azur qui reliait les gens de la maison avec l’extérieur sous la seule indiscrétion de l’œil de dieu. Il fredonna ainsi entre ses dents un poème de Si Lbachir Amellah qui lui tomba, pour ainsi dire, du ciel :

Sidi Abderrahmane au secours

Montre-nous le chemin du retour

Alger est une ville cruelle

Nous sommes pareils aux poissons

Qui vaquent dans les océans

Sans but ni destination

Par les saints protecteurs

L’exilé sera de retour

La porte de son logis l’accueillera

Devant un côté du patio où s’enfilaient trois pièces successives, Bou Chlaghem l’invita à entrer dans celle du milieu où l’on recevait les convives, les deux autres servant de chambres pour la famille et les amis de passage. Les murs étaient tapissés de carreaux de faïence d’Italie. Leurs motifs floraux s’enchevêtraient dans de luxuriantes arabesques alors qu’au sol on avait disposé des tapis de laine aux figures géométriques régulières qu’animaient de vives couleurs douées de vie. Avant de suivre son invité qui avait à peine ôté ses chaussures, Bou Chlaghem héla quelqu’un vers le premier étage. Il demanda qu’on prépare un café et une collation pour faire honneur à l’invité qui s’empressa de l’en dissuader sous prétexte qu’il ne voulait pas déranger : « Oh, juste un peu d’eau, ce sera suffisant ! 

– Aller, arrête ton cinéma, charria Bou Chlaghem, ne fais pas celui qui se retient. Je ne te suis pas étranger à ce que je sache ! 

– Alors remplis tes engagements, conclut Madjid, et que je me taise à jamais !

– Mais, si tu te tais à jamais, contrecarra l’autre avec la malice d’un enfant farceur, à quoi bon un café et des beignets sans ta compagnie.

– Tu pourras toujours faire « ziara » à Sidi Abderrahmane pour que je retrouve l’usage de la parole ! », esquiva Madjid qui n’avait pas dit son dernier mot.

 

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 23) / Farid Taalba | Quartiers libres - 28 octobre 2015

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