Une révolte qui échoue, c’est 20 ans de répression

27 Oct

Il y a dix ans, le 28 octobre 2005, en plein mois de Ramadan, les « banlieues françaises » s’enflammaient après la mort violente de gamins poursuivis par des flics. Muhittin Altun, Bouna Traore et Zyed Benna couraient pour échapper à des policiers qui n’avaient aucun motif sérieux pour les poursuivre. De ces trois mômes s’étant finalement réfugiés dans un transformateur EDF, Muhittin Altun fut le seul survivant.

Zyed_Bouna_10_ans

Des gamins d’un quartier populaire, la police nationale, des vacances scolaires et le Ramadan : tout était réuni pour que les choses virent au tragique.

Un simple regard sur les statistiques des crimes racistes et sécuritaires suffirait à montrer que, depuis plusieurs décennies, ceux-ci sont ancrés dans les mœurs françaises. Le drame du 28 octobre 2005 n’est pas isolé : il y en a eu trop avant et après pour que l’on puisse le traiter isolement. Cependant, la singularité de cette séquence, c’est qu’à la suite du décès des mômes, la révolte a explosé dans les quartiers, à travers la France entière, malgré les appels au calme.

Depuis 1983, le phénomène en lui-même est un éternel recommencement : des jeunes se font tuer sans raison – parce que personne ne mérite de mourir à cet âge et de cette manière, quelles que soient les circonstances – et le quartier se soulève en signe de solidarité et de protestation. La nouveauté, c’est que la dureté de la vie, dans toute son homogénéité pour les classes populaires vivant en « zones sensibles », « ZUP », « cités », « banlieues », « quartiers populaires », va transformer cette révolte locale en embrasement général.

C’est un révélateur de l’évolution du climat social en France.

Les conditions se sont dégradées, à tel point que la mort de gamins d’un quartier éloigné et le traitement de ces évènements par les médias et les institutions incitent mécaniquement à la révolte dans toute la France.

Avec l’aide des médias, de par la qualité de leur mise en scène, les habitants des quartiers populaires vont alors effrayer les classes dirigeantes ainsi que leurs « voisins » des zones pavillonnaires pendant tout le mois de novembre 2005, faisant trembler l’Occident tout entier, de Berlin a New York en passant par Londres.

violences_urbaines_stats_police

D’un point de vue politique, cette révolte de l’automne 2005 a échoué, parce qu’il ne pouvait pas en être autrement faute d’organisation. On savait contre quoi on se révoltait, mais on n’avait aucune idée de comment se sortir de la situation dans laquelle on était maintenus. Nombre d’acteurs associatifs y auront fait leurs premières armes citoyennes, constatant souvent leur incapacité à canaliser vers un débouché politique la colère légitime.

Cette révolte a fait très peur de par sa durée et par les images en contraste qu’elle renvoyait du pouvoir en place et de la société. Cependant, elle n’a pas été structurée et n’a pas fait ressortir de mots d’ordre. Les classes dominantes ont saisi cette opportunité pour lancer une répression idéologique et médiatique de grande envergure, en reléguant la question sociale que posait cette révolte sous le voile de la menace islamiste. Cela a été possible bien qu’un rapport des RG ait très tôt démenti la théorie d’une insurrection d’islamistes et placé la question sociale au cœur de la sortie de crise. La répression s’est ensuite mise en place durablement.

larcher_polygamie

La répression, dans un pays comme la France, ce n’est pas que de la troupe et du quadrillage de quartiers avec un suivi judiciaire – même si, dans ce domaine, tous les gouvernements qui se sont succédés depuis 2005 ont fait très fort. De l’état d’urgence aux peines planchers en passant par le témoignage anonyme, l’Etat s’est doté d’instruments légaux pour, dans les tribunaux, mouliner du pauvre et toute forme de révolte potentielle. Sur le terrain, les forces de police usent et abusent de leurs nouvelles armes, du Flashball au Taser, causant blessures et décès dans des segments précis de la population : les habitants des quartiers populaires et les militants de la gauche radicale.

A la télévision, Finkielkraut a été le précurseur. Derrière lui, les rédactions des chaines de télévision ont mis sur orbite tous ses clones possibles. Ainsi, Éric Zemmour est devenu rapidement une figure incontournable du paysage audiovisuel et politique. Dix ans après les révoltes de 2005, le discours du FN est devenu une « parole de vérité » sur le Canal+ de Bolloré.

Dans ce contexte, faire entendre autre chose qu’un discours racial est devenu difficile. Toute dimension sociale est désormais occultée par la culture, la religion ou la couleur de peau, avec en point de mire le droit du sang. L’articulation des luttes contre les différentes formes d’oppression se fait très difficilement. Une bonne partie des militants est polarisée sur l’aspect culturel des luttes : on est en plein reflux identitaire. Le vocabulaire et les mots d’ordre des classes dominantes sont intégrés et empêchent de concevoir l’articulation des luttes et de mettre en place une solidarité concrète large.

L’extrême droite s’est engouffrée très largement dans cette contre-offensive des classes dominantes, jusqu’à en constituer le fer de lance. D’un côté, elle joue la carte du choc des civilisations ; de l’autre, elle a développé un discours à destination des quartiers populaires, en tentant de les engrainer comme piétaille dans « des jours de colère ».

La révolte sans ligne révolutionnaire a fait comprendre aux plus opportunistes qu’il était possible de parler au nom des quartiers, forteresses désertées par la gauche radicale, mais aussi d’y trouver certains relais, voire un écho. C’est suite à 2005 que tout le spectre politique de droite a cherché puis instrumentalisé des figures à relier aux quartiers. Sarkozy a eu ses Fadela, Rachida et Rama ; le Front National ses Dieudonné et Ahmed.

triplette_sarkozymoualek_jmlpdieudonné_jmlp

L’instrumentalisation de la religion s’est installée au cœur même du monde des croyants, avec une escalade de positions rigoristes et moralistes, le plus souvent portées par des hypocrites et des bonimenteurs – positions dont certaines pourraient prêter à rire si elles ne continuaient pas de susciter l’adhésion d’une fraction des nôtres.

D’un côté, le discours du choc des civilisations et des cultures ; de l’autre, en miroir, la haine des juifs. Ces deux lignes politiques devenues hégémoniques ne sont en réalité que les deux faces d’une même pièce : celle de l’extrême droite. Qu’elle soit islamophobe ou antisémite, l’extrême droite reste un poison mortel pour les classes populaires. C’est bien pour cela qu’avant chaque élection, malgré les chiffres et les études sérieuses, le FN est mis en avant dans les médias comme le premier parti ouvrier et qu’il est clamé haut et fort que nombre de maghrébins vont voter pour lui.

Charlie_Beaucaire

Cette « fausse monnaie idéologique » a pu se diffuser dans les poches vides de nos quartiers car, du PS (qui a renoncé à jouer la comédie d’être un parti de gauche) jusqu’au FN, tous les partis sont « Charlie » et « républicains », c’est à dire qu’ils font de nous la cible privilégiée de leur commerce électoral. Dans les faits, les populations pauvres restent en chien, avec comme seuls horizons s’entre-dévorer et/ou la débrouille.

Depuis bien longtemps, le PCF et l’extrême gauche ont lâché la majorité du terrain des classes populaires. L’éducation populaire est exsangue, lentement mais sûrement anémiée par les politiques de restriction budgétaire. Les luttes pour le logement sont essentiellement locales et les plus dures sont menées par des habitants qui se sont organisés eux-mêmes.
Les seuls contacts qui demeurent se font par le biais d’actions associatives locales et sous l’angle du travail.
Les quartiers ne sont pas seulement livrés à eux-mêmes, les pouvoirs publics et les partis de gouvernement cassent toute volonté ou initiative d’autonomie politique. Depuis 1984, à défaut de pouvoir ou de vouloir récupérer les mouvements des quartiers, le Parti Socialiste a délibérément détruit ou salit toute forme de lutte échappant à son contrôle. Il a été le meilleur ennemi des classes populaires. Une sorte de police de proximité : celle qui te tire dans le dos en t’appelant par ton prénom.

macron_FNPour le moment, on purge notre peine. Les flammes des voitures sont éteintes ; les braises de la colère couvent toujours. Sur ces ruines, une génération de militants a éclos, façonnée par ces révoltes. Certains jouent désormais la carte individuelle d’une carrière de mercenaire, et c’est l’UDI qui a la côte en ce moment, mais une bonne partie d’entre eux est toujours présente sur le terrain et s’est formée politiquement dans la lutte.
Le contexte économique a imposé un retour à la réflexion sur la distribution des richesses. Quand l’analyse strictement « communautaire » du partage des bénéfices mène à une impasse et que les inégalités augmentent, des actions et des réflexions renaissent ou apparaissent en filigrane.

La répression a été terrible. La révolte a été usurpée et cadenassée. Mais les mensonges sont en train de s’estomper, ils se dissipent comme la fumée des incendies de 2005.
On continue de lutter et d’avancer, pour Zyed Benna et Bouna Traore et toutes celles et ceux qui sont partis, emportés par le karcher d’injustices économiques et sociales dont les classes dirigeantes nous aspergent quotidiennement.
On est présent et on n’a pas lâché l’affaire. Le nombre des personnes qui s’engagent augmente tout autant que la conviction que les injustices doivent cesser.
Le futur nous appartient car seules les classes populaires ont intérêt à changer les choses.

Publicités

6 Réponses to “Une révolte qui échoue, c’est 20 ans de répression”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les hordes de migrants, reflet de la civilisation européenne | Quartiers libres - 18 janvier 2016

    […] Ce qui s’est passé à Cologne va nous faire très mal, parce que cela va légitimer la foule de lyncheurs. Le viol et les agressions sexuelles sont des actes inadmissibles et le fait que certains migrants s’en rendent coupables offre l’opportunité de tous les stigmatiser. Cela va permettre de faire une belle diversion, en faisant croire que les viols ne surviennent que dans les caves de cités HLM et que la polygamie rend violent. […]

  2. Non, les policiers n’ont pas une totale impunité | Quartiers libres - 19 janvier 2016

    […] très grande liberté de manœuvre mais seulement avec une certaine catégorie de la population, celle dont on explique qu’elle ruine la France. Ils s’accommodent généralement très bien de ce […]

  3. Tout le monde déteste la police | Quartiers libres - 9 avril 2016

    […] que les gouvernants ont dressé silencieusement et dont ils ont pris acte en mettant le paquet sur le tout répressif. La violence et les abus de pouvoir de la police, c’est une constante dans les quartiers. Mais la […]

  4. Tout le monde déteste la police | [DEV] infoLibertaire.net - 13 avril 2016

    […] gouvernants ont dressé silencieusement et dont ils ont pris acte en mettant le paquet sur le tout répressif. La violence et les abus de pouvoir de la police, c’est une constante dans les quartiers. […]

  5. La séance du dimanche : La bataille de Tchernobyl | Quartiers libres - 24 avril 2016

    […] et des États-Unis. Plus localement, certains ont évoqué une relance de l’Histoire suite aux Révoltes de novembre 2005 en France. Cependant, même si ces remarques étaient établies sur des faits avérés, ces faits étaient […]

  6. Zyed et Bouna / Révolte de 2005 | Pearltrees - 29 octobre 2016

    […] Une révolte qui échoue, c’est 20 ans de répression | Quartiers libres. Il y a dix ans, le 28 octobre 2005, en plein mois de Ramadan, les « banlieues françaises » s’enflammaient après la mort violente de gamins poursuivis par des flics. Muhittin Altun, Bouna Traore et Zyed Benna couraient pour échapper à des policiers qui n’avaient aucun motif sérieux pour les poursuivre. De ces trois mômes s’étant finalement réfugiés dans un transformateur EDF, Muhittin Altun fut le seul survivant. Des gamins d’un quartier populaire, la police nationale, des vacances scolaires et le Ramadan : tout était réuni pour que les choses virent au tragique. […]

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :