Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 23) / Farid Taalba

28 Oct

Cheikh El Mokrani

Cheikh El Mokrani

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Et qu’est-ce qu’il a de spécial ? », demanda Madjid en posant sa tasse.

– « C’est un joueur de tambour, un chanteur ambulant. Il revient de France. Il s’est embarqué sur le même bateau que toi.

– Tu vas marier un de tes fils ? », s’enquerra Madjid avec une joie non dissimulée.

– Pas du tout, réfuta le moustachu, comme toi, il passe la nuit à la maison. Et demain, il prend, je crois, le même train que toi. ».

« Que chante-t-il ? », questionna Madjid.

– C’est un spécialiste de Si Lbachir Amellah.

– Ce n’est pas vrai, s’ébahit Madjid en ouvrant largement les yeux, hier au soir, alors que j’étais sur le pont en train de discuter avec un ami, nous avons entendu des marins chanter des poèmes de Si Lbachir ! Quelle coïncidence !

– Tu connais Si Lbachir ?!

– Je connais les chants que le vieux Dda Lmouloud nous chantait. C’était pendant les mois où nous gardions les troupeaux dans les pacages de l’alpage sans qu’on redescende au village. Au cours des longues veillées que nous passions au refuge, il nous a appris quelques-uns de ces poèmes. Mais, pour ce qui est de la vie de Si Lbachir, Dda Lmouloud ne nous a pas raconté grand-chose. Il nous a seulement dit qu’il avait appris ces chants grâce à un collègue, parent de Si Lbachir, avec qui il avait travaillé dans les mines du Nord de la France.

– Et bien, entama Bou Chlaghem qui venait de s’avaler sa première cuillerée de qalbelouz avant d’abreuver son interlocuteur de sa science des hommes, Si Lbachir est né en 1861, au village Ichekhaben dans la tribu des Imellahen, voisine de la tribu des At Djellil : dans le douar Ihadjadjen comme on dit depuis que les Français ont pris possession du pays! Ah, ce n’était pas comme au temps de sa fougueuse indépendance. Quand les Imellahen étaient maître de leur territoire et qu’ils faisaient partie des Ouled Abdel Jebbar, cette confédération de tribus redoutables qui tenait la route de Bougie dans la vallée de la Soummam. Et dire qu’au moment où nait Si Lbachir, les Imellahen se retrouvent gouvernés par un caïd issu d’une tribu autre que la leur, cette tribu se trouvant être celle qui traditionnellement se trouvait à la tête de la célèbre confédération. Ah, il était loin le temps où chacun réglait chez soi ses propres affaires. Dans cette période trouble, Si Lbachir fréquentera assidument la zawiya de son village où il apprit les rudiments d’arabes et de Coran. Puis, dit-on, il aurait continué sa formation à la zawiya de Iznagen puis à la zawiya Sidi Soufi de Bougie, à moins que ce ne soit le contraire. En tout cas, c’étaient deux zawiyas affiliées à l’ordre de la Rahmaniya qui avait pris la tête de la grande révolte kabyle de 1871. Longtemps après cet événement, après être devenu imam, il aurait constaté l’indigence de la place qui était octroyée à cette fonction et le manque de considération dont elle souffrait. Ainsi, pendant la période des moissons et du battage du blé, un vendredi, jour de la grande prière, il aurait appelé les villageois à la prière du minaret de la mosquée de son village. Malgré sa voix mélodieuse, personne ne se présenta à la mosquée. Après une longue attente, impatient de délivrer le prêche qu’il leur avait concocté, un fidèle l’interrompit dans ses prières : « Ne sais-tu pas ce qui se passe, noble cheikh de notre village ? Tous les villageois sont réunis sur la place du village. Un étranger de passage vient d’y faire halte. Ils sont tous là à admirer avec convoitise sa beauté, son élégance, sa richesse ! Mais ils n’ont pas répondu à ton appel». Sans s’adresser au fidèle désemparé, Si Lbachir tourna les talons, quitta la mosquée pour se rendre dans sa demeure. Il ouvrit un coffre en bois de cèdre dont le grincement attestait qu’il était resté longtemps clos et sans mouvements réguliers. Il en ressortit le tambour de basque qu’il y avait fait prisonnier, loin de son regard, comme pour ne pas céder à la tentation que sa vue suscite nécessairement ; et dont il ne s’était plus servi depuis qu’il était devenu imam. Il s’en saisit, le posa sur une natte d’alfa et s’affaira pour allumer un feu. Aux premières flammes surgissant du kanoun, afin de l’accorder, il commença alors à chauffer son instrument pour en étirer la peau que la paume de sa main caressait d’un mouvement circulaire attentionné et tendre. Saisissant enfin le ton et le son voulu, il descendit jusqu’à la place publique où il semblait attendu, la foule ayant été informée par le fidèle qui avait su lire les intentions du cheikh Si Lbachir dans l’éclair du regard orageux qu’il ne lui avait jamais décoché. Sans prévenir, d’un coup sec et pissant, il frappa son tambour dont le retentissement veniat de saisir tout le monde. On dit même que les bœufs de l’aire de battage s’étaient eux aussi immobilisés. La foule en devint plus nombreuse à force d’un rythme qui commença de l’habiter, espérant entendre la voix du cheikh. Et il chanta. Au moment de clore son récital devant l’assistance médusée qui n’en revenait pas de son audace soudaine, il les interpella avec amertume : « C’est ce qui vous plaît donc, gens d’Imellahen ! ». Ainsi, abandonnant sa fonction d’imam, il reprit la pratique du chant, fonda même sa propre troupe et se mit à sillonner les villes et les villages, animant les différentes festivités pour lesquelles ils étaient engagés. Il eut bientôt beaucoup de succès. Pour en arriver là, on dit, qu’enfant, Si Lbachir avait été béni. Encore aujourd’hui, des anciens racontent qu’il marchait en compagnie d’un ami, taleb comme lui, sur un chemin traversant la tribu des At Wertilan. Ils récitaient paisiblement les versets du saint livre sous les capuches de leur burnous dressées vers le ciel, et au bout desquelles se balançaient des pompons au rythme de leur marche sur un chemin caillouteux. Leurs voix portaient suffisamment pour qu’elles fussent entendues d’un groupe de femmes qui se reposait à l’ombre d’un arbre, près d’une source qui ondulait son chant cristallin parmi le vibrant frémissement des cigales. A leur vue, les deux amis cessèrent de réciter. Ils marchèrent même du côté du chemin pour ne pas avoir à passer près d’elles, en silence. Ils craignaient ces femmes des At Wertilan dont les anciens leur avaient rapporté qu’elles étaient de grandes devineresses. Quand ils arrivèrent à leur hauteur, les femmes les saluèrent effrontément. Elles leur firent des compliments sur la qualité de leurs voix qu’elles avaient trouvées mélodieusement délicates. Honteux, ils s’efforcèrent de les ignorer. Elles leur enjoignirent alors de chanter sous peine de les frapper de malédiction. Le camarade refusa catégoriquement tandis que, effrayé ou ensorcelé, Si Lbachir accepta et entonna un air qui ravit les femmes. Quand il eut terminé sa goualante, son camarade perdit aussitôt l’usage de la parole. A l’opposé, la voix de Si Lbachir s’embellit de l’inspiration dont il avait été frappé. Sans cette rencontre providentielle, jamais il n’aurait gagné la ferveur populaire qui accompagne désormais partout son nom, sans parler de la grande réputation qui le précède par la particule Si qu’on utilise pour désigner les saints hommes. Mais, vers 1910, il cessa sa carrière et redevint imam. Il se retira dans son village d’Ichekhaben où il officia jusqu’à la fin de ses jours. Voilà en gros la vie de Si Lbachir. 

– C’est très instructif tout ce que tu me relates. Mais où veux-tu en venir au juste ?

– Si Lbachir était le poète qui chantait l’amour, les femmes. Il présidait aux fêtes des mariages. J’avais pensé que c’était de bon augure que de t’accueillir en évoquant sa mémoire, et ce d’autant plus qu’un de ses disciples sera présent parmi nous. Et toi, ne rentres-tu pas toi-même au pays pour te marier ? Aurais-tu renoncé à ce projet pour lequel tu vibrais tout entier quand tu es venu ici il y a cinq ans ? Ton séjour en France aurait-il éteint le feu qui brulait dans ta poitrine ?

– Non, Bou Chlaghem, je n’ai pas renoncé, je suis même là pour ça.

– Alors, il faudra faire vite, avant que n’advienne le temps où les festivités n’auront plus cours.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 24) / Farid Taalba | Quartiers libres - 18 novembre 2015

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