Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 24) / Farid Taalba

18 Nov

Alger la grande poste 1915

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Que les festivités n’aient plus cours !, s’étrangla Madjid dont les yeux allaient et venaient sans pouvoir accoster à une rive. Puis, contre cet instant d’hésitation dans lequel il estima finalement être une faiblesse à laquelle il ne devait pas céder, il se mit à rossignoler un des chants du chœur des femmes de son village mené par Nna Fadma ou Aïssa lors de l’ « urar », soirée où les femmes chantent et dansent en l’honneur des mariés :

O gens de l’urar, bonsoir à vous tous

Je vais vous louanger, tous sans omettre un seul

Ceci est l’urar, pour la paix de votre village, ah

O gens de l’urar, bonsoir à vous tous

Je vais vous louanger, sans omettre personne

Ceci est l’urar, pour la paix de votre parentèle, ah

D’abord surpris par l’audace improbable de Madjid, puis s’abandonnant avec entrain, Bou Chlaghem marqua le rythme en frappant ses mains sur les bords de la table devenue tambour, et sur laquelle les cuillères tintaient comme de petites cymbales contre les parois des tasses de café prises de sursaut. Ils finirent dans un grand éclat de rire avant que Madjid ne relance son blues sur un ton plus grave : « Bon, on rigole mais ça ne va pas, hein ? D’abord tu me fais boire le grand calme avant la tempête, puis tu me saoules avec la fin des festivités. Qu’est-ce que ça veut dire ? ».

« Je me pose la même question, s’agaça alors Bou Chlaghem, on se pose tous la même question. Pour l’instant, le chat rode et la souris attend dans les recoins pour tendre ses pièges, ils se mouchaillent, ils jouent à cache-cache dans la maison prise d’inquiétude. Qui sait quand ils feront tomber la bougie qui mettra le feu partout ? Profite du peu de temps qui nous est désormais imparti, si tu veux faire la fête. Maintenant, pourquoi t’inquiéter, puisque le mariage ne sera pas interdit. Ce qui compte n’est-il pas que tu partes à la fin du mois au bras de ta femme pour aller crécher à Barbés ?! Alors la fête, au pire, tu pourras t’en passer, ce n’est pas le plus important. N’ai-je pas raison ?

– Ah, oui, admit Madjid, quel que soit le temps qui fait, tu ne perds pas le nord !

– Bon, conclut Bou Chlaghem en se levant, j’aurais bien encore trimardé dans la jactance mais il faut que je filfarde au hammam.

Tu peux m’accompagner, tu en profiteras pour transpirer tous tes soucis! ».

Effectivement, au sortir du hammam, la tête enturbanné d’un chèche aux motifs jaune et or, frusquiné d’une gandoura blanche sous laquelle il portait un pantalon de toile et une chemise bleu boutonnée jusqu’au col, il déambula avec insouciance dans les ruelles où la vie reprenait après la longue sieste d’un après-midi de plomb. Au détour d’un escalier, sur une petite place animée par les cris des vendeurs, il encasqua dans une gargote où il s’enfila des sardines grillées et des frites, avant de retourner chez son hôte, au soir tombant avec les murmures qui froissaient l’atmosphère, sous la légère houle du large qui lui rafraichissait le visage : si ce n’était pas à tue-tête, il se roucoulait les rêves les plus doux au rythme de son palpitant qui battait la mesure. Mais, tout à coup, au bout d’une rue déserte, un halo de lumière impressionnant braqua la façade d’un immeuble pendant qu’une voix donna des ordres et qu’une escouade de bidasses l’investit au rythme de leur pas de charge. Il repéra très vite la jeep sur laquelle un militaire dirigeait le puissant projecteur qui venait de déshabiller le bâtiment sous ses yeux. Il se camoufla dare-dare dans l’embrasure d’une porte. Bientôt, des cris, des insultes, des bruits de bottes qui dévalent l’escalier. Il ne put résister de reluquer ce qui se tramait. Les bras dans le dos, le chapelet de Saint François entre les poignets, à coups de pieds au derrière et de cachets de la République sur la gueule, deux hommes, évidemment des compatriotes, avançaient en baissant leurs yeux aveuglés face au projecteur qui se cadra sur eux, rendant l’immeuble à son intimité. Les mêmes insultes habituelles suivirent jusqu’à ce qu’on les fit monter dans un fourgon cellulaire garé devant la jeep. Quand l’obscurité reprit ses droits et que s’éloignèrent les véhicules militaires, et alors qu’il n’entendait plus que les cris de femmes qui pleuraient ceux qu’on venait de leur arracher, Madjid s’enfuit à toute jambe.

C’est ainsi qu’il se présenta essoufflé devant Bou Chlaghem qui s’étonna surtout de la peur qu’il lisait dans ses yeux : « Que se passe-t-il ? Qu’est-il arrivé ?» 

– Laisse-moi d’abords encasquer à l’intérieur, rectifia Madjid qui bégayait presque, on cabassera après ! ».

Une fois dans le vestibule, Madjid s’assit sur une banquette ; la tête dans ses mains, silencieux. Bou Chlaghem s’amusa à lui embauder les nerfs : « A quoi ça sert que tu passes à la vapeur si c’est pour nous revenir refroidi comme un peureux ?

– Ne plaisante pas, se rebella Madjid, c’est le début de la tempête ! 

– Ecoute, s’adoucit l’autre en lissant ses moustaches avec tendresse, suis-moi, notre invité est arrivé. Tu nous feras le feuilleton de tes aventures ! ».

Ils montèrent à la terrasse en prenant un escalier en colimaçon. La nuit était sereine et claire. Des sommets des collines, les lumières de la ville se répandaient en un cours vers la mer qui en reflétait les éclats dilatés par le ressac. D’une pièce qui se trouvait à l’angle de la terrasse, une voix s’éleva doucement :

Demain dès l’aube

Pose-toi devant sa fenêtre

Et écoute ses paroles

Dis-lui que son amant est impatient

Eprouvante est la séparation

Que dieu le guérisse, il est souffrant

Absorbé par le chant, il suivit comme un somnambule la lumière tremblante d’une lampe qui dansait dans l’encadrement d’une petite fenêtre recouverte d’un grillage de ferronnerie où l’ombre d’un homme s’agitait sur un des murs intérieurs du minzah au rythme d’une derbouka.

Tirant le rideau de la porte d’entrée du minzah, Bou Chlaghem laissa passer Madjid. Quand ce dernier eut franchi le seuil, la voix et la derbouka se turent. Il découvrit un vieil homme assis en tailleur sur une natte d’alfa, adossé à un de ces murs de brique et de mortier blanchis à la chaux et rehaussés de frises de carreaux de faïence bleu d’Italie. A la lueur d’une lampe à pétrole posée à l’intérieur d’une niche creusée dans le mur au-dessus de lui, sa gandoura immaculée ravivait le rouge des tomettes qui pavaient de leurs formes géométriques un sol gondolé par endroits.

En tremblotant sous le léger souffle du vent qui s’engouffrait par les différentes fenêtres, la flamme de la lampe faisait vaciller les ombres de nos trois hommes qu’elle projetait du plancher au plafond.

En tout cas, sûr de lui, Bou Chlaghem fit les présentations : « Voici, maître, notre invité. Il s’appelle Madjid Digdaï, travailleur aux mains noires et pourvoyeur de sa maison. Lui aussi revient de France et il a pris le même bateau que toi. Et toi, oh Madjid, je te présente Si Mohand Arezki des Ibarbachen, maître du tambour et du chant. Assieds-toi, prends place ! Que ton âme trouve la paix.».

« Que la paix soit sur toi, maître, récita Madjid à l’adresse du vieil homme dont l’ombre de la tête s’étira entre l’arête supérieure d’un murs et le plafond.

– Que dieu te rende grâce, paix sur toi, lui répondit le maître en le regardant s’asseoir maladroitement sur sa natte.

– Par Sidi Abderrahmane el Thaalabi, patron d’Alger, fasse que ton âme grandisse », conclut Madjid, lorsqu’enfin face à lui, ses yeux plongèrent dans l’azur des siens.

« Notre ami, entama Bou Chlaghem en s’adressant à Si Mohand Arezki tout en se posant lourdement sur sa natte, nous est revenu aussi froid qu’il est sorti chaud de chez nous. »

« Tu vas pouvoir nous en donner la raison », enchaîna-t-il en direction de Madjid qui rageait de son emphase à le mettre au centre de la discussion.

– Pardonnez-moi, s’excusa Madjid qui avait le raisiné qui lui montait jusqu’aux tempes, j’ai l’air de déranger la tranquillité que vous partagiez avant que je ne vienne la troubler. C’est vrai que je suis arrivé essoufflé chez notre ami, mais aussi comme la feuille morte qui annonce l’automne. Mais j’en avais assez vu pour ne pas arriver non plus comme une fleur au printemps. ».

Ayant fini de moucharder l’aventure qu’il venait de vivre, Bou Chlaghem, qui n’en finissait pas de verser le thé dans des verres qu’il vidait ensuite dans une théière sculptée d’entrelacs floraux, lui répondit : « Remercie alors le seigneur qu’ils n’aient appréhendé que les deux autres.

– Aaaah, balbutia Madjid, merci pour eux ! Les flics ont même aboyé qu’ils allaient leur faire passer l’envie d’aider le FLN. Mais c’est qui ? J’entends parler d’eux à Paris, ici ; et comme c’est chacun sa manière de te présenter l’affaire, tu finis par ne plus chercher à comprendre. Sauf quand ça te tombe dessus… ».

« Suffit de se ronger les sangs, interrompit le maître, c’est tout clair, les hommes qui se cachent derrière les trois lettres répondent à l’appel de Si Mohand ou Mhend qui clamait :

Je le jure de Tizi-Ouzou

Jusqu’à l’Akfadou

Nul d’eux ne me commandera

Plutôt rompre que plier

Plutôt être maudit

Dans un pays où les chefs sont des entremetteurs

– Voilà mon ami, renchérit Bou Chlaghem qui commença à servir le thé, cela devrait te ramener à la raison. ».

« Mais quand même ?! », persista Madjid qui se brula le doigt en tentant de saisir le verre qu’une main bourrelée lui tendit.

– Ecoute, lui enjoignit le maître qui sembla aimablement impatienté, bourre moi ces pipes de kif, s’il te plait, ton âme en grandira. Il faut voir clair pour parler.

Il lui tendit les pipes et un petit sac de cuir.

« Mais, s’opposa Madjid avec une gêne qu’il dissimulait mal, vénérable maître, je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est ?

– Excusez-le, intercéda Bou Chlaghem en frottant ses mains comme un roumard, c’est un novice. Moi je vais me charger de préparer le matériel pédagogique. ».

Si Mohand Arezki ferma les yeux. Sa voix grêle entonna quelques vers de sa composition :

Mon poème je le prélude en K

Quand les cadelles cabassent

Des cacophonies dans ma caboche

Mon poème je le prélude en K

Quand ma pomme réclame du kif

Et qu’à la prison je préfère la cavale

Le bec coiffé du sebsi de cèdre

La vérité fume sans compter

A la fuir, les gens ne pensent qu’à ça

 

Advertisements

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 24) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 25) Farid Taalba | Quartiers libres - 9 décembre 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :