Hoods of Cards

2 Déc

L’hégémonie du capitalisme et ses ravages sur les populations des quartiers populaires ne se mesure pas simplement en dommages économiques et sociaux. Elle est aussi marquée par une domination culturelle. Une fraction des nôtres a délaissé les outils de lutte et la solidarité pour le chacun pour soi. D’abord sa gueule, ensuite la «famille ». Dans un contexte économique difficile, la carte individuelle permet de se bercer d’illusions et de se dédouaner, lorsque l’on tourne le dos à une personne en difficulté ou bien que l’on fait délibérément le choix de la prédation.
« En période de crise, chacun mise sur son biz. » Le refrain est connu depuis un moment. Il est devenu aussi banal que « si je ne le fais pas, un autre prendra ma place ».
Cette attitude « à l’américaine » est compatible avec tout le courant réactionnaire du moment qui fustige pourtant les USA.
Combien de « frères » se sont lancés de manière impitoyable dans les affaires ? L’ordre et la morale de façade vont, semble-t-il, toujours de pair avec un certain sens des affaires. Chacun pour soi et Dieu pour tous. Et si beaucoup restent en chien, c’est qu’ils ne méritent pas et que Dieu n’a pas écouté leurs prières. Voilà comment, en un tour de main, camoufler le capitalisme sous les habits de la religion. Ce même capitalisme qui est censé être la source de toutes les dérives morales que les « frères » entrepreneurs passent leur temps à dénoncer dans des prêches d’hypocrites.

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Ces nouveaux bourgeois musulmans, dont le blabla ne parle que « d’islam sans frontières et sans classes » mais qui craignent l’arrivée de migrants dans le pays où ils vivent, se sont créés un espace idéologique qui masque mal leur carriérisme et leur conformisme avec les valeurs de prédation du capitalisme. On est bien loin d’un système islamique qui repose sur la paix, la justice, l’égalité et la liberté des personnes de toutes confessions et qui serait conforme au dernier sermon du Prophète (khutba al-wada) prononcé lors du dernier pèlerinage à la Mecque.
Comble de l’hypocrisie, ils ne sont pas les derniers à dénoncer et se moquer de la dynastie Bush ou de la classe dirigeante américaine, alors même qu’ils calquent leur mode de vie sur les mêmes fondamentaux : puritanisme, religiosité affichée, cupidité et pas une once d’humanité pour les gens qui souffrent autour. La charité « bien ordonnée » remplace la solidarité. Dans ce monde à l’envers, face aux inégalités, la mise en scène de leur charité devient une source de vertu tandis que celui qui combat l’inégalité par la solidarité devient un dangereux mécréant.

Au quartier, ce monde à l’envers s’applique aussi au champ politique. L’engagement dans la vie politique devient une opportunité de carrière. On retrouve ainsi dans nos quartiers beaucoup de gens qui jouent à « House of Cards » pour gratter quelques miettes (services, logement, emploi, argent…). Ils fournissent à telle ou telle formation politique la patine quartier, un peu de crédibilité ou la coloration de l’affiche électorale qui reflètera davantage la réalité ethnique de la circonscription.
Dans le moins pire des cas, c’est fait avec cynisme et l’espoir d’infléchir le clientélisme local en vue de faire vivre un projet associatif utile aux nôtres.

Plus généralement, c’est le fait d’opportunistes pour lesquels il n’y a pas de contradictions entre, d’une part, tenir un discours revendiquant des valeurs familiales ou traditionnelles de solidarité et, d’autre part, inscrire ses actes dans une logique de réussite individuelle sur le plan économique et politique.
Dans ce jeu d’hypocrites où la loi du plus fort est masquée par la morale et le puritanisme, les formations de « droite » telles que l’UDI remportent la mise.

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C’est ainsi que certaines listes, revendiquant à l’origine une certaine autonomie politique, n’hésitent plus à rallier un parti de droite au second tour, pour plus ou moins cher, en fonction des scores obtenus. Les hommes d’affaires de droite savent ainsi faire fonctionner leur carnet d’adresse et sortir le chéquier pour s’offrir de nouveaux indépendants en carton.
A Bobigny, par exemple, tout plein de « frères » au discours nourri sur la Palestine et l’islamophobie ne voient aucune contradiction à rouler pour le même parti que Meyer Habib.

Il y a des postes de notables à pourvoir et la mise en scène d’une réussite personnelle et familiale en tente plus d’un dans nos quartiers populaires. Il y a du monde pour jouer dans un « Cosby Show » à la française. Les USA servent alors de modèle à nos spin doctors. C’est là-bas que la réussite de certains « représentants des minorités » rime avec réussite personnelle et maintien des injustices sociales et raciales en place. Les Etats-Unis peuvent ainsi élire un président noir et continuer à emprisonner, tuer et assassiner les jeunes afro-américains. Au quartier, « Boyz in the hood », c’est-à-dire comment survivre au racisme et à la violence sociale par la solidarité, est remplacé par « Hoods of cards », ou comment s’en sortir en roulant dans la farine ses semblables.
Aux States comme en France, cette arnaque peut fonctionner par la promotion permanente dans le discours dominant des valeurs familiales et traditionnelles, articulées avec la mise en avant de la réussite individuelle. Les notions de solidarité et d’entraide sont remplacées par le triptyque « famille, tradition, réussite individuelle », autour duquel se forme le consensus d’une société néolibérale.

De l’autre côté de l’échiquier politique, en France, l’hypocrisie sans borne d’une partie de la gauche – celle qui s’est tout à coup sentie Charlie – lui permet de justifier son abandon des classes populaires, au motif que celles-ci auraient succombé à l’individualisme, après avoir elle-même contribué à assoir cette hégémonie culturelle par sa soumission au modèle capitaliste.

Dans ce contexte, le militantisme de quartier demeure un véritable parcours du combattant. Des générations entières s’y sont esquinté la santé. L’isolement, les échecs et les attaques par des formations politiques de gauche qui auraient dû se montrer solidaires des luttes se payent durement. De fait, on prend moins de coups à rouler pour la droite ou le PS qu’à construire une représentation autonome pour les habitants des quartiers populaires.

Ce processus aboutit à ce que certaines villes « populaires » basculent à droite ou élisent des maires dits de « gauche » mais qui se moquent des intérêts des classes populaires. Certains chez nous n’ayant qu’une vision utilitariste de la politique n’ont aucun problème à soutenir des partis et des candidats extérieurs et antagonistes à leur milieu social, pourvu qu’ils soient riches en promesses.
Une fois la mairie conquise, le grand remplacement dans nos quartiers peut commencer. Nos notables appellent ça « l’urbanisme ». Au nom de la mixité sociale, on installe, à grand renfort de spéculation urbaine, des gens d’un milieu plus aisé, après avoir ventilés les riverains moins fortunés sur d’autres quartiers, quand ce n’est pas sur d’autres communes.

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Les nouveaux arrivants ont alors peur des pauvres et la ville se cloisonne.
Gérer une ville à la sauce libérale, c’est facile. Il suffit de coller l’étiquette « mixité » sur le dépeçage du parc HLM qui permettait encore aux classes populaires de se loger. On le remplace par de la propriété privée. Et on installe un apartheid entre les quartiers riches et pauvres. On vend du sécuritaire aux riches et on cache la misère des pauvres à travers une politique sociale reposant sur le clientélisme associatif. A mesure que les associations remplacent à l’arrache les services publics, les conditions de vie des plus modestes se dégradent.
Dans ce contexte, pas étonnant que la gauche se fasse déboulonner de ses anciennes places fortes. La politique de « mixité » se retourne contre les rares maires de gauche encore sincères. Comme les formations de gauche parlementaires ont renoncé à imposer l’égalité, elles invoquent la mixité. Dans nos quartiers, il est plus facile d’importer des riches que de se battre pour mieux répartir les richesses, un énième renoncement hérité de la soumission de la gauche institutionnelle au capitalisme.

Les trahisons idéologiques de la gauche dans son ensemble contribuent à son éloignement politique et économique des classes populaires. Et cela laisse une partie du terrain à des formations politiques qui n’hésitent plus à investir nos quartiers. La gestion et la théorie sont libérales. Au quartier comme ailleurs, il est donc plus simple de suivre le courant que de lutter contre vents et marées. On se fait élire ou on laisse élire des élites locales, un jour à droite un jour à gauche, avec l’espoir de gratter quelques miettes, jusqu’au jour ou la ville dans laquelle on a grandit finie par nous expulser car on n’a plus les moyens d’y rester.

Hamza

Les dynamiques autonomes, dans les quartiers qui tiennent bon sur le terrain de la solidarité concrète entre habitants, font face depuis longtemps à l’hostilité et au dénigrement de la gauche libérale.

S’ajoute aujourd’hui à cela la diffusion d’un modèle de société individualiste en parfaite adéquation avec le climat ambiant et les difficultés rencontrées dans les quartiers. Ce fond de l’air, loin d’être rouge, stimule une flopée d’opportunistes et d’hypocrites qui ont grandi parmi nous. L’ennemi peut ainsi avoir les mêmes codes culturels que nous, ce qui ajoute encore à la difficulté de notre tâche.

Pourtant, si ici c’est dur, ce n’est pas pire qu’au bled. Ceux qui connaissent certains pays proches comme l’Algérie, sans parler du climat politique algérien et de son rejet complet par une grande partie de la population, peuvent constater que ce même schéma s’y impose : enfermement dans la sphère familiale traditionnelle et rêve d’une réussite individuelle. Le collectif est perçu comme un échec ou trop abstrait.
Dans nos quartiers comme à l’étranger, c’est le modèle capitaliste qui récolte les fruits de cette hégémonie culturelle, imposant ainsi sa dictature jusque dans nos esprits. Comprendre cela, c’est se donner les moyens de construire une autre alternative que la soumission sous les oripeaux de la morale religieuse dévoyée ou l’individualisme à un système qui ne fonctionne que pour le grand bénéfice de 1% de la population mondiale.

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