Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 25) Farid Taalba

9 Déc

AlgerCafé

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Le lendemain matin, en se réveillant, Madjid eut la surprise de ne plus se souvenir comment il avait atterri dans son lit pour se pagnoter. Le crane plombé, la nuque pesante, son esprit s’était vidé. En tentant de se lever, il fut pris de vertige. Il se rassit et se saisit d’une gargoulette d’eau dont il s’aspergea le visage. Chaque goutte qui roula sur son visage raviva tous ses pores, le temps de se rafraîchir la mémoire. Et, il revit instantanément le visage réjoui de Bou Chlaghem quand ce dernier eût fini de bourrer les trois pipes de kif. Projetée sur le mur, l’ombre de son bras se tendit vers le maître jusqu’au moment où leurs mains et les pipes se rejoignirent pour former une tâche sombre, disparaissant lorsque, après s’être saisie des pipes, la main du maître se sépara de celle de Bou Chlaghem.

« Tiens, prends, ronronna le vieux madré en lui tendant une pipe, à toi l’honneur ! ». Dans le même élan, il avait penché tout son buste vers Madjid qui ne pouvait éviter son teint de cire basanée qui accentuait toutes ses rides comme autant d’oueds asséchés creusant les hauts plateaux.

– Mais qu’est-ce que c’est ? », interrogea le novice en se saisissant du bâton de cheminée sculpté de formes géométriques.

« Du tabac spécial… », s’empressa de préciser Bou Chlaghem dont une extensible banane allumait toute sa lanterne dans laquelle clignotaient ses yeux gourmands.

« C’est de ma cuvée personnelle, poursuivit-il d’une voix suave que Madjid ne lui connaissait pas, il a poussé sur ma terrasse, je l’ai élevé comme mon fils. Et voilà : à peine venu au monde, il faut déjà qu’il s’envole ».

Puis, dans les braises du braséro de terre ayant servi à chauffer l’eau du thé, il jeta un morceau de benjoin qui s’enflamma instantanément, libérant une mince colonne de fumée noire et un parfum envoutant propre à vous mettre à l’écart du monde.

Retrouvant cette odeur qu’il n’avait pas reniflé depuis des années, dans l’ivresse des souvenirs qui affluaient désormais, Madjid resta silencieux, le regard plongé dans le paysage qu’exposait, comme un tableau, la petite fenêtre ouverte au-dessus des lumières de la ville et sur la mer que l’on ne voyait plus mais dont le ressac rappelait la présence invisible dans la nuit irisée par la voie lactée.

« Allumes ta pipe, lui intima doucement Bou Chlaghem en lui proposant le morceau de bois qui lui servait de tisonnier, ne résistes pas au destin inéluctable. Quand la balle est tirée, elle ne revient pas ! ».

Madjid se saisit du tisonnier rougeoyant qu’il porta sur le fourneau de la pipe qu’il tenait d’une main par le talon ; la lentille dans la bouche, il aspira quelques bouffées de fumée qui le firent tousser. Il en tira encore du manche et elles furent cette fois plus douces qu’elles lui arrachèrent un premier sourire, puis un délassement se généralisa dans tout son corps, l’électricité lui passa par les pieds, ses yeux picotèrent. C’est alors que le maître entama un vieux chant que Cheikh Nordine chantait déjà dans les années vingt :

Le rat a un bureau

Le pouvoir est un hibou

Son président est corrompu

Allo triciti !

J’ai trouvé le faucon qui pleurait

Tandis que le charognard exultait

Demain il prend le bateau

Allo triciti !

Le poulet qui se saoule de coups

Voilà qu’il nous fait la leçon

Voilà qu’il nous annonce que l’alcool est un tyran

Allo triciti !

Le pigeon ramier est devenu ventru

Le maire est une marionnette superflue

Et ils lui ont donné un grade d’honneur

Allo triciti !

Tout ça lui revint dans un brouillard où Madjid se redécouvrit bientôt en train de chanter lui-même avec Si Mohand Arezqi et Bou Chlaghem :

Oh gens, vous qui mangez l’ordinaire de l’ivraie

Venez autour du plat garni pour faire taire

Le ventre qui s’effraie devant l’abondance

Oh gens, vous qui buvez l’ordinaire de la sécheresse

Venez autour de la gargoulette fraîche pour caresser

La voix qui s’effraie de se voir soudain noyée

Oh gens, paysans aux mains noires pleines de terre

Venez autour de la derbouka tendue pour frapper

Des pieds les convulsions qui soulagent le cœur lourd

Une telle perspective acheva de le réveiller complétement : « Oh, la honte, je me suis donné en spectacle ?! Taper la chansonnette ! Si jamais mon père m’avait vu : je ne serai plus de ce monde !».

Puis, surpris par la voix du muezzin qui appelait à la prière de l’aube, Madjid s’exclama : « Ton train, vite, tu as ton train à prendre ! ».

Sous un soleil annonçant déjà sa tyrannie prochaine, quand il arriva au début de la rampe Magenta qui descendait en zigzaguant jusqu’à la gare ferroviaire d’Alger, son regard balaya les arcades du boulevard de la République jusqu’à la mosquée de la Pêcherie suivie de la Grande mosquée, toutes deux frappées d’une blancheur miroitante contrastant avec le style néo-mauresque flamboyant des puissants immeubles bourgeois.

Il obliqua vers le phare de l’Amirauté où la mer moutonnait au bord des rochers sous un azur sans nuages. Se tournant légèrement sur sa droite, la vue plongea sur le port où il remarqua l’arrivée de nouveaux soldats : il remarqua avec crainte les chars qui sortaient du ventre des navires militaires. Il détourna alors les yeux et retrouva le pavé de la rampe dont il amorça la descente de son premier tronçon, suivi des portefaix dont il avait loué les services pour l’aider à porter tous ses bagages. La foule était toujours aussi nombreuse, bruyante et bavarde ; le va et vient des voitures faisait toujours valser les éclats des chromes rutilants tout en charriant un tintamarre de vrombissements et de coups de klaxons. Puis, virant à droite pour prendre le deuxième tronçon, longeant les arcades qui en soutenait le premier, il n’aperçut plus que la vue sur le port d’où lui parvenait le bruit des chars et des jeeps, malgré l’épuisant vacarme environnant. « Comme disait Bou Chlaghem, se souvint-il, quand la balle est tirée, elle ne revient pas ! ».

Finalement, prenant sur sa gauche, la gare apparut chapeautée de ses toits de tuiles rouges. La façade principale était agrémentée de trois entrées en forme d’arcade d’où entraient et sortaient les passagers encombrés de paquets. Face à elle, les taxis débarquaient et embarquaient bagages et personnes dans un flot de paroles échangées.

On s’embrassait, on se disait adieu, là on riait, ici on pleurait. Une sirène annonça le départ immédiat d’un train dont il suivit des yeux la cheminée se déplacer de plus en plus vite, crachotant en bouffées de fumée des rêves qui ne demandaient qu’à être aspirés. Le départ était proche. Madjid le ressentait bien maintenant. Il allait franchir l’une des entrées. Il en avait le palpitant qui tapait un sprint et l’esprit prêt à toutes les audaces. « Dès que j’arrive, planifia-t-il avec conviction et de la fièvre plein les yeux, je fais ma demande en mariage sur le champ. En trois temps trois mouvements, on organise la cérémonie, les repas, la fête ! Enfin, si c’est possible, la fête ! ».

« De toute façon, se déclara-t-il de manière péremptoire en franchissant l’une des entrées de la gare, peu importe la fête. Parce que si la balle ne revient pas, le train si ! ».

Suant sous le burnous qu’il avait ressorti pour l’occasion, c’est avec soulagement qu’il déposa sa valise sur le quai, suivi des portefaix qui l’aidèrent à monter à bord du train l’ensemble de ses bagages. Ils se rafraîchirent en partageant une gargoulette d’eau fraîche qui passa de mains en mains pendant que des voyageurs en retard accourraient à perdre haleine de tous côtés. Une sonnerie annonça la charge du départ. Au démarrage, le train fit trisser ses roues contre les rails, avant de s’élancer crescendo en trompetant un coup de sirène une fois passé la vitesse supérieur. Le vent en poupe, la cheminée de la locomotive pouvait semer ses bouillons de fumée blanchâtre comme le Petit Poucet sa mie de pain. Les bras ballants dans leur mise déguenillée, les yeux rêveurs en tenant dans la main la générosité dont avait fait preuve Madjid pour leur effort, les portefaix étaient restés plantés au milieu du quai dégarni peu à peu. Quant à lui, Madjid se fredonna un air qui lui revint dans la foulée :

Génies du couchant, soyez-lui propices,

Car le jour de son appareillage

Il ne croyait pas à l’exil

D’or et de diamant est son visage

Où ne se cache nul mensonge,

Et sa taille est pareille au palmier du désert

Ecrivons sur la feuille blanche ;

Adjurons le train qui l’emporte

De bien prendre soin de mon frère

Le train s’arrêta d’abord à la grande gare de l’Agha, au jardin d’Essai et à Maison Carrée. A chaque arrêt, un lot de voyageurs encombra un peu plus le wagon sous les caquètements de poules attachées et tenues par les pattes, les ailes vibrant en se débattant. Un vieil homme au teint sec et ambré, en gandoura blanche et la tête ceinte d’un turban jaune, s’était assis en face de lui : s’il paraissait bien présent physiquement, son regard se posait hors de ce monde.

« Au nom de dieu le miséricordieux plein de miséricorde, psalmodia-t-il en égrenant les grains noirs de son chapelet, le miséricordieux a enseigné le Coran. Il a créé l’homme et lui a enseigné à s’exprimer. Le soleil et la lune ont une marche calculée. L’herbe et l’arbre se prosternent. Il a élevé le ciel et établi la balance. Ne fraudez pas avec la balance. Evaluez le poids exact, ne fraudez pas la balance. Il a établi la terre pour les hommes. ».

Le train arrivant à Maison Blanche pour y faire une halte, une nouvelle cohue de voyageurs rompit la récitation et Madjid porta son attention vers la porte d’accès à bord.

Deux ou trois hommes entrèrent avant que Madjid n’ait la surprise de voir la silhouette de Si Mohand Arezki leur emboîter le pas à l’intérieur du wagon où l’on s’était immobilisé à l’ombre d’un chapeau, d’un voile, d’un journal déplié ou d’un linge accroché sur une vitre. Le maître suait comme un bœuf. Madjid lui apparut entre les gouttes de sueur qui roulaient sur ses yeux rougis, mais toujours impassibles. Il gagna rapidement la place restée vacante près de Madjid qu’il salua avant de s’asseoir : « Bonjour ! » En se baissant, il entonna discrètement à son oreille : « Il est passé par ici, il repassera par là.

– Ah, maître, vous êtes bien en verve mais je ne pensais plus vous retrouver.

Sans laisser le temps à Si Mohand Arezki de répondre, alors que la locomotive entrainait les roues des wagons tremblant dans un sourd fracas de ferraille lourde, le vieil homme reprit sa récitation : « Vous deux, quel bienfait de votre seigneur nierez-vous ? Il est le seigneur des deux orients et le seigneur des deux occidents. Vous deux, quel bienfait de votre seigneur nierez-vous ? Il a fait confluer les deux mers et elles se rencontrent, mais elles ne dépassent pas la limite entre elles… ».

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