Ça a voté et après ?

17 Déc

Ceux qui ont suivit l’actualité médiatique et politique entre le dimanche 6 décembre et le dimanche 13 décembre 20h n’ont pas pu y échapper : « La République » était en grand danger.
Soulagement : le 13 décembre à 20h01 tout est rentré dans l’ordre (républicain) : la France est sauvée parce que le FN a été privé de présidence de région grâce à « un sursaut de mobilisation », salué par tous les états-majors politiques et relayé par toutes les rédactions des grands médias. Du grand lyrisme.
Jusqu’ici tout va bien.

 

Faut évidemment pas y regarder de trop près. Le taux de participation a gagné en effet un peu plus de huit points par rapport au premier tour mais la réalité est que seulement 58,53% des inscrits sur les listes se sont déplacés contre 50,08% au premier tour. Cela fait tout de même plus de 4 électeurs sur 10 – soit la bagatelle de 18 229 896 français(e)s – qui sont restés chez eux malgré le branle-bas de combat médiatique. Si on y ajoute les 1 254 294 bulletins nuls et blancs ( soit 4.87% des votants), ce sont 45% des électeurs qui ne se sont pas reconnus dans l’offre politique du second tour.
Il faut dire qu’elle se résumait, en fonction des circonstances, au FN, à la clique de Sarko et à une gauche plurielle délavée sans programme mais en mode « je me partage les strapontins ».
Si on ajoute à cela la majorité des électeurs sincères de la gauche qui n’ont pas voté PS au premier tour et qui ont fait le choix d’utiliser leur vote pour faire barrage au FN ou à la droite en portant leur voix sur des candidatures par défaut au second tour, on est loin du sursaut républicain dont nous abreuvent les médias et les états-majors politiques.
Objectivement : cette république est en bout de course et toutes les forces politiques qui s’accrochent à elles perdent chaque jour en crédibilité et donc en force.

FN_régionales2015
Le crash électoral qui verra une victoire du FN au second tour à une grande élection n’est plus une hypothèse farfelue. On peut ainsi constater, dans le Nord et le Midi, que le FN seul contre tous gagne malgré tout des voix au second tour. Dans le Nord, Marine le Pen gagne plus de 10% de voix (soit la bagatelle de 106 627 électeurs) quand la participation entre les deux tours ne passe que de 54% à 61% soit +7%.
Augmentation des votants, oui, mais augmentation du vote FN.
Le même scénario s’est joué dans le Sud où la nièce le Pen gagne 166 431 électeurs dans l’entre deux tours (+de 18 %) quand la participation monte de 10 points. Est-ce encore crédible de tenter de se cacher derrière son petit doigt en déclarant que le FN ne monte que parce qu’il y a de l’abstention ?

Il ne faut pas se raconter d’histoires : le seul parti qui apparaît dans le champ institutionnel en opposition à la vieille classe politique c’est aujourd’hui le FN. Triste et annonciateur de grand danger pour nous, mais c’est une réalité. C’est donc sans surprise qu’il engrange les succès et qu’il confirme d’élection en élection son ancrage. Une très forte proportion de ceux qui ont voté FN ces dernières années n’ont pas changé d’avis en 2015, là où les autres forces politiques institutionnelles s’effritent. D’ici un moment, on va connaître un effet ciseaux classique : plus les autres tombent sous le discrédit de leur gestion passée et présente, plus le Front National monte, fort de sa posture « seul contre tous ». Il finira mécaniquement devant si on ne parvient pas à arrêter cette dynamique, entretenue et alimentée par les médias « libres et indépendants ».
Ce que l’on constate aussi, scrutin après scrutin, c’est que les bastions électoraux du FN sont, en fait, loin de nos quartiers. Les votes en faveur du FN sont sous-représentés dans nos villes et dans nos banlieues, et atteignent rarement les 20 % dans nos quartiers populaires alors qu’ils dépassent allègrement les 40% dès qu’on s’éloigne de quelques kilomêtres. En région parisienne, les électeurs du FN sont sur-représentés dans « les campagnes urbaines » du 77, 91 et 95 par exemple, là où la composition sociale est similaire à celle de départements comme l’Yonne, l’Aisne, l’Eure ou la Picardie, dans lesquels le FN fait depuis longtemps des scores à deux chiffres.

Carte vote FN régionales 2015 Tour 1
C’est dans les zones intermédiaires, entre métropole et campagne, que règne le FN.
Une raison simple à cela : nos quartiers populaires, zones laboratoires de la prédation du libéralisme ou règne tous les maux du libéralisme, restent paradoxalement, et malgré tout, des lieux de sociabilité incroyables. Chacun d’entre nous, lorsqu’il ou elle décrit son quartier, en parle comme d’un village, avec ses famille référentes investies pour certaines dans des associations cultuelles, pour d’autres dans le sport, la politique, la culture, ou la réussite scolaire. Chacun sait s’appuyer en cas de coup dur sur ces familles militantes. Nos quartiers sont des espaces où malgré tout, il reste du commun. On se parle, on partage les problèmes de la vie. On vit peut-être les uns sur les autres au quartier, mais on vit surtout ensemble, bien plus que dans les petits pav’ du 77, du 91 et du 95 dans lesquels chacun regarde le monde à travers sa télé et caché derrière son rideau.
Le vote FN dans les classes populaires s’appuie sur ceux d’entre nous qui sont les plus isolés socialement. Une large fraction de ceux d’entre nous qui ont quitté le quartier ces 30 dernières années pour aller acheter le petit pavillon au bord d’une route qui ne mène nulle part en grande couronne ont basculé dans le vote FN.
Majoritairement, ces électeurs n’ont pas été socialisés à l’extrême droite, mais sont très sensibles à la dégradation de la situation économique et au délitement du lien social auquel le FN propose ses remèdes nationalistes en combinant protectionnisme économique et repli identitaire. Vivre replié sur son foyer pour le protéger d’un monde violent et cynique coupe logiquement du réel. Dès lors, les fantasmes alimentés par les médias rentrent chez soi par le petit écran. Quand la crise économique détruit les emplois, il n’y a plus d’espace pour les rencontres et les solidarités quotidiennes du monde du travail. Isolé dans son pavillon, la gorge serré par le crédit, l’illusion de tranquillité et de réussite en s’échappant du quartier laisse alors la place à un horizon bouché : « rien n’est possible ». La force du FN, version Marine Le Pen, c’est d’avoir su proposer un exutoire nationaliste à ces frustrations, qui sont venus s’ajouter aux sirènes racistes de l’extrême droite qui de tout temps ont détourné une partie des classe populaires de la lutte des classes.
Si le Front National a décidé de se positionner sur le terrain social, c’est qu’il a compris les bénéfices électoraux qu’il pouvait en tirer auprès des classes populaires les plus isolées. La République a fait une promesse d’ascenseur social aux classes les moins favorisées, promesse qui se révèle impossible à satisfaire dans un contexte de crise économique installée depuis 40 ans. C’est ce qui permet cette agrégation dans l’électorat populaire entre les minoritaires traditionnellement racistes et ceux, plus nombreux, qui utilisent le vote FN par défi ou contagion nationaliste ou par protestation contre un système qui les étouffe. Sous l’insistance des médias et des politologues, nul ne peut ignorer que 43% des ouvriers et 36% des employés qui avaient l’intention de voter favorisaient l’option Front National à quelques jours du scrutin. L’idée étant de nous faire croire que le FN était finalement l’expression politique du peuple. Peuple qui, pour nos élites, est de tout temps incontrôlable et dangereux… comme en témoignerait aujourd’hui son soutien au FN mis en scène à coup de sondage partiel et de demi vérités.

FN_temps de parole
En effet, médias et politologues commentent rarement ce chiffre : le FN s’adjuge 38% des intentions de vote chez les agriculteurs, chefs d’entreprise et travailleurs indépendants, soit l’électorat traditionnel de la droite, ,électorat qui historiquement en période de crise, bascule majoritairement et mécaniquement vers l’extrême droite et rend ainsi possibles les péripéties nationalistes.
La dynamique électorale du FN est bien plus forte dans ces catégories de la population que dans celles de nos quartiers populaires. Curieusement, il n’y a pas de reportages ou d’analyses de politologues pour nous expliquer que le vote pour l’extrême droite est un vote réactionnaire au sens marxiste de :

« classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, (qui) tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. ».

L’enjeu n’est pas l’ancrage du FN dans les classes populaires, même s’il ne faut pas le nier. Il y a toujours eu une fraction des classes populaires qui vote à droite et à l’extrême droite. Mais cela reste limité car les premiers et les derniers bastions de résistance au FN demeurent les quartiers populaires pour la bonne est simple raison qu’ils incarnent pour l’extrême droite l’ennemi intérieur, la cinquième colonne, les ennemis de la France charnelle. Pour le FN, nos quartiers sont pleins de « français de papier », de « musulmans inassimilables», de fainéants et « traîtres à la patrie ». Le FN a appris aujourd’hui à paraître un peu plus policé vis à vis des habitants des quartiers populaires mais nous sommes et restons ses cibles prioritaires.
Chacun doit en garder conscience au quartier, malgré le travail de sape et de diversion de la dissidence en carton. L’enseignement à tirer de cette période électorale dans nos quartiers populaires, c’est que le vote à gauche est resté majoritaire et surtout que l’abstention active s’est montrée importante. Beaucoup de villes populaires de la région parisienne ont des taux de votes blancs et nuls qui représentent plus de 5 % au second tour. Nombreux sont les nôtres qui ont refusé le choix entre une gauche version libérale, la droite et un FN en mode ancien régime.
Contrairement à ce que les médias et les politiques clament, le FN ne représente pas une alternative au système ni une force contestataire attirante pour les quartiers populaires là où réside majoritairement le peuple. Autour de nous, les gens attendent autre chose qu’un simple discours libéral étiqueté droite ou gauche et ne croient pas qu’un apartheid renforcé sous le mot d’ordre de la préférence nationale que promet le FN soit une alternative pour eux. C’est sur cette base militante et consciente que peut se construire une alternative aux promesses républicaines intenables sur lesquelles prospère l’extrême droite.

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