Séance du dimanche. Creation for liberation 1979-1981

20 Déc

Creation for liberation

Retour sur l’histoire explosive du quartier londonien de Brixton, théâtre d’une énorme activité culturelle et politique à la fin des années 1970, notamment autour de la scène jamaïcaine, et lieu également d’une des plus graves émeutes raciales de ce Royame Uni violent et policier du début de l’ère Thatcher.

Un film en deux partie de Ray Kril et produit par le Cultural Media Collective (CMC) d’Amsterdam, en deux parties. La première revient sur la librairie activiste de Brixton Bogle Louverture (du nom de Paul Bogle et de Toussaint Louverture, deux figures historiques de la lutte pour l’abolition de l’esclavage, en Jamaïque et en Haïti), ouverte dix ans auparavant, en 1969 par un couple d’activistes également originaire du Guyana, Jessica et Eric Huntley. En plus de leur activité de diffusion de toute la culture Black Power, notamment à travers leur travail d’édition, commencé justement avec les cours de Walter Rodney – The groundings with my brothers, Comment l’Europe sous-développa l’Afrique : Analyse historique et politique du sous-développement (1972) – on y retrouve l’effervescence culturelle du quartier populaire fortement métissé de Brixton. Tous les personnages du milieu politico-artistico-musical caribbéen de Londres passent par Bogle Louverture. On pouvait y assister à des lectures de poésie, des présentations de livres, des conférences diverses et variées. C’était aussi un repaire de militants et d’activistes, ce qui explique pourquoi la librairie a également été la cible plusieurs fois d’attaques de l’extrême droite. Entre autres personnages marquants de cette époque, on pouvait y voir Linton Kwesi Johnson, dont Bogle Louverture a d’ailleurs publié le recueil de poésies Dread beat and blood. LJK très présent dans ce documentaire, et appelé à réapparaître en personne et en musique dans la deuxième partie. Cette première partie est dédiée à Walter Rodney, spécialiste d’histoire africaine, penseur de la libération noire dans les années 1970, né au Guyana, prof à Kingston, d’où il chassé après les émeutes appelées justement « the Rodney Riots ». Une figure centrale de la libération noire, il a ensuite travaillé à Daar Es Salaam en Tanzanie avant d’être assassiné à Georgetown, au Guyana, le 13 juin 1980.

La deuxième partie, intitulée Reflection in red est consacrée aux émeutes de 1981 à Brixton, émeutes déclenchées sur fond de meurtres racistes

Le documentaire fait d’abord défiler des images reprises des médias avec les inévitables sous-titres attirant l’attention des téléspectateurs sur les souffrances de la police et dénombrant les dégâts (blessés, voitures brûlées etc). Le son est coupé : on lui a substitué « equal rights and justice », un morceau de dub poetry de Oku Onuora, un des pionniers du genre, dont le Reflection in red donne d’ailleurs son titre à cette deuxième partie.

Comme on pouvait s’y attendre, le film ne s’en tient pas là et passe de l’autre côté des sous-titres : à l’intérieur du ghetto, son quotidien de chômage, de logements pourris et de discriminations. Il y est question de la violence policière et de l’image qu’ont les habitants du quartier de la police anglaise. De ce qu’ils subissent au quotidien de la part d’une police dont la présence constitue une véritable menace, pas une protection. Bien avant notre belle France de 2015 finissant, le Royaume Uni s’était doté de mesures d’exception destinées à contrôler les classes dangereuses et à laisser la bride sur le cou des forces de répression. En 1978 –date à laquelle les travaillistes sont encore au pouvoir…– le parlement vote l’application d’une loi spéciale dite SUS (« Stop and Search« ). En clair : la police a toute liberté d’arrêter qui bon lui semble, sur la base d’un simple soupçon. Bien entendu, la jeunesse noire des quartiers populaire, qui a la gueule de l’emploi, en devient une cible de choix, notament sur ce qu’on n’allait pas tarder à appeler la « Frontline » de Brixton. Les Clash avaient sorti une chanson en 1979, deux ans avant les émeutes, qui donnait une image assez claire de la violence et de l’impunité dont jouissait la  police.

Il faut dire que le contexte annonçait l’explosion. La même année, en 1979, avait eu lieu une émeute à Southall, un autre quartier populaire du sud londonien : une manif antiraciste et antifasciste organisée pour protester contre les agressions à répétition du National Front contre Noirs et Asiatiques dans le quartier. Les troupes de choc de la police, les SPG, avaient fait le service après vente des nazillons : un militant connu de l’Anti-nazi League, Clement Blair Peach avait été matraqué à mort dans une petite rue en marge de la manif, et un des membres du collectif reggae Misty in Roots, Clarence Baker, très actif dans le mouvement Rock Against Racism, plongé dans le coma suite à une descente des SPG au siège du label People Unite, à Southall.

Pour la bande son de ces attaques, deux morceaux qui reflètent bien à la fois la violence des agressions et la collaboration étroite de la première génération punk et des collectifs reggae et dub londonien

« Reggae fi Peach » de LKJ –toujours lui– qui dénonce la mise à mort de Clement Blair Peach par les S.P.G.

« Jah War », des Ruts, sur l’agresssion policière contre Clarence Baker. Les Ruts, également engagé à fond dans Rock Against Racism, étaient aussi très proches de Misty in Roots, et leur premier 45 t. avait d’ailleurs été sorti par People Unite. Des Ruts, sur le même sujet, on peut retenir SUS et Babylon’s Burning

Le film suit ensuite sur la manifestation devant le County Hall de Londres liée à l’incendie criminel –clairement raciste– de janvier 1981 qui avait entraîné la mort de treize adolescents noirs à New Cross. Une maison où ils faisaient la fête avait été sciemment incendiée. La manifestation avait été organisée pendant l’enquête policière. Les témoignages accusent directement le rôle de la police, complice ou, dans le meilleur des cas, laxiste face à ce crime et, plus généralement, aux attaques du National Front et autres groupes fascistes. Ils dénoncent une injustice systémique et un racisme latent et omniprésent. Dernier morceau musical pour la route : Sonny’s Lettah de LKJ, déjà posté sur QL précédemment.

 

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