Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 27) Farid Taalba

6 Jan

Kabylie

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

L’interminable marche forcée des tanks, des camions et des jeeps soulevait des nuages de poussière comme autant de mauvais augures au-dessus du pays bien aimé. Amèrement, comme celui qui ne peut que se soulager de voir le malheur tomber sur son voisin plutôt que chez lui, Madjid n’avait plus qu’à se consoler de les voir filer dans une direction opposée à celle qu’empruntait son train. « Ils vont chez les Igawawen, constata-t-il impuissant, que dieu soit avec eux ! ».

Mais, bientôt, le long de la nationale cinq qui suivait par endroits le tracé de la voie ferroviaire, alors que défilaient les champs d’oliviers dont la vue avait dissipé un instant ses inquiétudes, derrière un nuage de poussière, il déchanta en tombant nez à nez avec une colonne militaire similaire mais qui n’allait pas chez les Igawawen. Là aussi, des tanks, des camions pleins de soldats et des jeeps avançaient inexorablement de la même marche forcée. La sirène de la locomotive hurla comme pour leur souhaiter la bienvenue. Un concert de klaxons et de vivats lui répondit. Madjid s’en détourna pour jeter son regard vers l’onde de l’oued Isser qui serpentait en un mince filet au milieu d’un lit dénudé de pierres polies et de rocs acérés. Il se remémora alors les événements qui avaient failli compromettre son départ. Les paroles de Si Tahar Bou Zawiya, le patron du café-hôtel, remontèrent à la surface comme un cadavre mal lesté : « Et nous avons eu toutes les raisons de nous sentir des poules mouillées : nous ne pourrons plus rêver de pêches en hiver, tous nos actes seront voués au hasard, nos chemins détournés et embrouillés. ».

Il regretta bientôt que le maître se soit endormi si rapidement, sa conversation aurait distrait son esprit, il y aurait trouvé les réconforts devant le danger que constituait cette colonne qui, bien que provisoirement dépassée par le train, suivait moins vite mais surement le même tracé. Il se disait qu’il avait un peu d’avance.

« Arrivé à Akbou, préparait-il sous les ronflements du maître qui faisaient monter ses moustaches vers le plafond, il n’y aura vraiment pas une minute à perdre. Monter dare-dare au village, me marier au plus vite et repartir mine de rien avec ma femme ! ». Ainsi, le train ralentit et s’immobilisa devant la petite gare de Beni Amran où de nombreux paysans kabyles s’étaient attroupés avant de se jeter à l’assaut des wagons. D’un autre côté, des militaires français en permission attendaient avec impatience le train en direction d’Alger où la vie devait leur sembler moins rustique qu’ici, pressés d’aller parader sur le front de mer pour séduire des femmes qui ne marchaient pas pieds nus et n’avaient pas de tatouages sur le visage. Resplendissant dans leurs uniformes de ville, portant haut leurs jeunes visages halés et rasés de près, le cheveu ras, ils riaient en buvant de la bière, écumant d’un revers de manche la mousse suspendue sur la lèvre ou sur le bout du nez avec la vigueur qui ne demande qu’à se libérer. Aux premiers roulements de pas des premiers voyageurs qui montèrent après avoir laissé descendre ceux parvenus à destination, Madjid porta alors son attention vers la porte d’entrée, espérant tomber sur un regard familier qui comblerait le vide laissé par le sommeil du maître. Mais, en un instant, attiré par des manifestations de joie qui lui parvinrent de l’extérieur, il ne put s’empêcher de s’attendrir devant les scènes de retrouvailles qui se jouaient derrière la vitre : là, un fils retrouvait un père, une mère, un frère ; ici, un autre les retrouvait tous à la fois. Malgré le passage de plusieurs hélicoptères que Madjid repéra au loin en arrière-plan, ils étaient tout à leur joie, si comblés qu’ils ne percevaient plus les ronflements de leurs moteurs.

« S’ils volent par les airs, rumina-t-il en conséquence, ils ont toutes les chances d’arriver avant le train ! ».

« Mais bon, se rassura-t-il quand même, les militaires sont déjà à Beni Amran, ça n’empêche pas un fils de retrouver son père, ni de déguster les petits plaisirs du moment présent qui feront peut-être défaut demain ! ». Cependant, malgré cette pensée positive affirmée comme un talisman contre le mauvais sort, au fur et à mesure que s’éloignaient les hélicoptères le long des crêtes, la parole de Si Mohand Oulhoucine l’étreignit comme pour lui rappeler la réalité que masquent parfois les joies les plus simples dans les moments les plus terribles :

Les règles sont désormais perverties

C’est ainsi établi

Les vils ont pris le dessus

Tous les hommes bien nés

Ont pris la forêt

Bravant les affres de l’adversité

Dieu a ainsi destiné ce siècle

Qui nous enserre dans l’inquiétude

Jusqu’à trébucher à chaque pas

Soudain, les yeux pourtant toujours clos, bien qu’il semblait dormir encore profondément, le maître se mit aussi à déclamer un poème de Si Mohand Oulhoucine comme s’il avait entendu les vers que Madjid s’était récité à lui-même. Comme face à Bou Khobrin qui délirait sur le lit de sa petite chambre au moment où, avec Môh Tajouaqt et la mystérieuse Zahiya, ils y étaient assignés à résidence pendant que la police chassait « l’arabe » dans son cher quartier de Barbés, Madjid l’écouta avec stupéfaction, attirant l’attention des voyageurs :

Les élus ont vision terrible

Ils sont condamnés à l’errance

Sous une frêle brise

Ils frissonnent de fièvre habités

Car, quand on est choisi par la danse

On ne peut pas dire non

« C’est Si Arezki le poète ! », révéla un voyageur qui, en le reconnaissant, provoqua un petit attroupement autour de tout deux. Plusieurs paires d’yeux les flashèrent sans interruption comme pour immortaliser un événement d’une grande portée.

« Ne troublez pas le sommeil du maître, prévint aussitôt Madjid, il a eu une longue soirée, il a besoin de repos ! ».

Sans attendre, les yeux cette fois révulsés suscitant un frisson dans l’assistance qui s’écarta légèrement, le maître remit le couvercle de sa voix profonde :

Maîtres, vous qui hantez les précipices

Vous dont les visions effraient

Vous alignez vos rangs debout

Vous comptez le monde pour rien

Car, avec dieu point de crainte,

La foi naïve triomphe du calcul rusé

« Oh, c’est un miracle ! », s’exclama un passager qui lui jeta une pièce.

Emmitouflé dans son burnous, un deuxième se mit à ricaner : « Ah, ah, ah, comme calcul rusé, on ne fait pas mieux ! Il dit bien ce qu’il ne fait pas ! ». « Par Sidi Abderrahmane, s’interrogea un troisième fils d’Adam de l’assemblée soudain constituée, qu’est-ce qu’il a voulu nous dire ? ».

« Ses paroles mystérieuses vont encore me ruminer le ventre, trembla un quatrième même s’il continua de bien serrer son couffin bien rempli entre ses jambes, aurais-je encore le gout de manger mon couscous aux fèves ? ».

Enveloppée dans son haïk blanc qui laissait seulement apparaitre des yeux aussi bleus que le motif géométrique imprimée sur son front ridé, n’ayant pas éprouvée le besoin de se lever de sa place pour assister au spectacle, et bien que n’ayant juste qu’entendue les vers et les mots échangés, une vieille femme leur rendit la réplique d’une voix éraillée : « Il appartient à chacun de démêler la trame du poète : il suffit juste de prendre le risque d’être assez libre pour s’évader inutilement hors des mortels qui, eux, ne vivent que dans l’utile qui les a domestiqués ! Vous qui louez les poètes, êtes-vous seulement prêt à renoncer à la fortune matérielle qu’on vous tend instamment pour n’avoir qu’à tisser un monde avec des rêves ? ».

Avec une certaine retenue de l’assistance qui ne voulait pas se risquer à répondre sous peine de se ridiculiser soi-même en donnant l’air de prendre au sérieux les paroles d’une vieille folle ou bien d’offenser une aigrie qui venait peut-être de perdre son fils embarqué par les militaires, l’attroupement se volatilisa, la laissant sans auditoire, livrée à elle-même et à son propre jugement.

Dans la démobilisation générale où chacun regagna sa place, un dernier passager entra dans le wagon au moment où, de nouveau, le train s’élança lourdement dans sa course pour reprendre les sinuosités étourdissantes de la vallée de l’oued Isser au milieu de massifs inquiétants où, semblait-il, on y tapait plus la chansonnette.

Publicités

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 27) Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 28) Farid Taalba | Quartiers libres - 20 janvier 2016

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :