Des clics de la dissidence

8 Jan

Dans le monde moderne, c’est en chiffres que certains valorisent et mesurent l’impact culturel des idées. Le nombre de clics est devenu le révélateur de l’influence que l’on a dans la tête des gens.

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Avant internet, pour diffuser une idée, il fallait s’organiser pour mettre en place des réseaux. Du fanzine au journal, le chemin était long et fastidieux. Cela demandait une implication quasi militante et surtout une réflexion sur l’organisation de la structure qui portait le projet, qui ne pouvait pas faire l’économie d’un rapport aux autres apaisé. Pour avancer, il fallait trouver des convergences avec les gens plutôt que des divergences. Pour distribuer un fanzine dans la rue, il fallait un peu de courage et de détermination. Il était moins confortable d’insulter tout le monde dans un A4 plié en deux qu’aujourd’hui à travers des vidéos et des tchats. Avant, on avait des « Doc et Difool » ou des « Maurice » comme provocateurs radiophoniques ; ils ont été supplantés par des stars d’internet qui performent sur Youtube : de « Swagman » aux petits chats. Comme les tocards qui les ont précédés à la radio, les nouveaux provocateurs se la racontent beaucoup, bien à l’abri derrière leur écran.

Avec l’arrivée du Net, n’importe qui peut faire tourner un petit média. De projets collectifs structurés pour porter une parole, on est passé à une multiplication d’expressions individuelles. Dans cet éparpillement, règne le nombrilisme. Nombreux sont les beaux parleurs qui déblatèrent et se prennent pour des rebelles et des dissidents parce qu’ils prétendent révéler une réalité cachée. Dans les faits, ils ne dévoilent jamais rien, puisqu’ils se contentent de rapporter, à leur manière, les faits ou les rumeurs qu’ils ont lus ailleurs. Les plus doués d’entre eux arrivent à fabriquer une narration fantastique à partir de leur paranoïa : une sorte de décalcomanie ratée des experts qu’ils ont observés à la télé. Ils traquent dans les photos et les vidéos relayées et produites par les medias dominants la moindre trace cabalistique, jusqu’au reflet du diable dans le rétroviseur d’une C3 abandonnée. Ils imaginent notre monde peuplé d’acteurs que l’on retrouverait d’un drame à l’autre, mis en scène par un pouvoir occulte – système occulte qui ne manquerait pas de moyens pour monter de faux attentats, mais qui aurait toujours recours aux mêmes intermittents du spectacle pour ses chorégraphies.

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C’est le paradoxe du dissident investigateur sur le Net : il a la totale connaissance d’un complot mondial secret organisé par des réseaux superpuissants que lui, simple spectateur assis confortablement devant son écran, est en capacité de dévoiler. Là où il faut des mois d’enquête à Denis Robert pour mettre en lumière les rouages financiers du capitalisme, nos héros du Net arrivent à nous fournir l’organigramme détaillé des loges sataniques qui dirigent le monde dans la foulée d’un attentat.
Le web est devenu un merveilleux monde de mythos qui autorise toutes les postures : des plus virilistes aux plus grotesques, en passant par toutes les gammes que peut promouvoir une société malade du culte de la réussite labellisée par le quart d’heure de gloire numérique.

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Dans ce monde, des voix sont plus audibles que d’autres, un peu comme dans un bar bondé d’ivrognes où on finit toujours par discerner la voix de celui qui parle le plus fort. Le vaste zinc du bistro du Net s’étend de la pompe à bière version Twitter pour alcooliques haut débit aux bouteilles d’alcool fort Snapchat&Facebook qui alimentent les forts en gueule. Sur la toile, les décibels se mesurent en clics et en pages vues. Plus on en a, plus on est diffusé, parce que les moteurs de recherche font remonter « ce qui est populaire ». On façonne ainsi l’opinion publique à coup de pages vue et de clics.

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Certains entrepreneurs ont vite compris que le commerce de clics et de pages vues allait permettre de générer des statistiques qui elles-mêmes engendreraient des profits symboliques ou financiers. Ainsi s’est développée sur le Net une industrie qui vend des clics, des pages vues, des j’aime et des fans.
Une vidéo qui démarre avec des milliers de visionnages achetés est mieux répertoriée qu’une vidéo qui part de zéro. Le fait qu’elle soit perçue comme populaire incite les gens à la regarder. L’entité qui achète des clics ou des pages vues fait un investissement dont le retour sera une diffusion plus large.

C’est dans ce contexte que les droites radicales ont lancé une offensive culturelle sur le Net.
Il est plus facile de faire de l’audience en balançant les pires horreurs de manière brutale ou sophistiquée, que de faire appel à l’attention d’un public pour le faire réfléchir sur des sujets importants. Soral et Dieudonné sont probablement ceux qui ont le mieux exploité cette niche économique.
De cette manière, les deux associés se sont imposés comme des figures « incontournables » du Net et de la diffusion à caractère lucratif des idées des droites radicales.

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Durant des années, leur leitmotiv a été d’affirmer qu’ils ne devaient leur réussite qu’à leur travail et à leur talent. On peut aujourd’hui raisonnablement penser que leur popularité sur la toile est aussi le fruit d’un bel arrosage de pognon pour acheter du clic et des pages vues.
Les communicants des droites radicales qui ont fait la carrière de Soral et récupéré puis instrumentalisé Dieudonné sont des affairistes professionnels de la communication comme Frédéric Chatillon ou des avocats d’affaires comme Philippe Péninque.
Ils ont su mettre en scène une irrésistible ascension médiatique de leurs porte-paroles. Ces derniers ont ensuite réussi à tirer les dividendes de leur popularité, avec un opportunisme sans limites.

Depuis le dégonflage de Dieudonné suite à l’affaire de la « quenelle » il y a deux ans, c’est la récession. On l’a vu d’abord avec le limogeage d’une partie du personnel dissident. Depuis, les règlements de comptes sordides se succèdent pour gratter des parts de marchés de l’entreprise de divertissement à caractère politique qu’a été la « dissidence ».
Cependant, l’explosion de la bulle spéculative du bizness de la provocation politique au service des droites radicales est masquée par l’achat de vues. Comme souvent dans les milieux spéculateurs, on vit du crédit.
En consultant régulièrement un site qui donne le rang des sites ainsi que la provenance des flux des visiteurs, on se rend compte que les sites des deux compères sont alimentés en visites de manière non négligeable par des pays non francophones.

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Il est donc fortement plausible que, pour faire grimper leur cote, les compères font appel à des sociétés étrangères (c’est moins cher, le patriotisme a ses limites) qui vendent des « clics » et des visionnages. Si on en croit les données d’un de ces sites (que Soral cite comme référence), la communauté francophone du Brésil est étonnamment importante du point de vue numérique et elle semble avoir une appétence particulière pour le duo de businessmen droitards.

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Quel que soit le moment où l’on consulte le site, il y a toujours 20 % de visites non identifiées et environ 60 % de visites depuis des pays francophones. On peut en déduire qu’une bonne part des 20 % restant sont des achats de vues destinés à faire gonfler les chiffres et améliorer le classement, et donc à faire monter les sites dans les index des multinationales de la communication numérique.
Les nationalistes ont compris qu’il était possible de tordre la réalité à grand renfort de fric pour promouvoir leurs mensonges.

Grâce à des investissements importants et une politique de communication mensongère et agressive, Soral, Dieudonné et leurs subalternes ont réussi à faire croire à la consistance de leur engagement sur certains terrains de lutte.
Ils ont gagné une bataille métapolitique. Cependant, il leur a été impossible de s’implanter dans des luttes ou de concrétiser leur visibilité d’un point de vue organisationnel: tout ne peut pas s’acheter.
Leur engagement a trouvé ses limites dans leur avidité financière et leur incapacité à assumer ce qu’ils racontent.

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Une Réponse to “Des clics de la dissidence”

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  1. Egalité et approximations | Quartiers libres - 25 novembre 2016

    […] pour faire son beurre. Le racisme et la provocation sur le Net génèrent des « clics« , ils sont nombreux à prospérer sur le marché 2.0 de l’insulte à caractère […]

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