Séance du dimanche. Octubre Pilagá

10 Jan

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Les massacres coloniaux ne sont pas l’apanage de puissances situées dans une lointaine métropole et exercées sur des populations conquises en dehors des frontières nationales. Cette vision est celle qu’on a en France. Elle s’appuie sur la longue histoire coloniale écrite en lettres Bleu-Blanc-Rouge en Afrique, en Asie, en Amérique et en Océanie. Elle vient d’ailleurs d’une pratique mûrie à l’intérieur du territoire « national », notamment contre les populations qui avaient le mauvais goût de ne pas comprendre immédiatement que leur incorporation impliquait une soumission politique absolue et un nivellement culturel radical.

En Amérique Latine, ce colonialisme interne a pris une forme encore plus proche de celui pratiqué par les puissances européennes en Afrique ou en Asie, mais contre leurs propres « étrangers de l’intérieurs », les populations indiennes qui, en particulier au Chili, en Argentine, en Uruguay, au Paraguay ou au Brésil, occupaient d’immenses portions de territoire formellement annexées par ces républiques indépendantes depuis le début du XIXe siècle. Dans tous les pays cités, les Indiens ont été écrasés militairement lors de campagnes militaires en règle, et incorporés de force comme main d’œuvre semi-esclave au nouveau modèle productiviste de type capitaliste mis en place dans les dernières décennies du XIXe siècle. Ces campagnes de colonialisme républicain tardif s’appuyaient d’ailleurs explicitement sur le modèle européen. En Argentine, par exemple, les idéologues de la « Conquête du Désert », menée contre les Tehuelches, Mapuches et Ranqueles des Pampas et de Patagonie et les Indiens du Grand Chaco dans le nord du pays entre 1878 et 1885, se fondent notamment sur le précédent de la conquête de l’Algérie par les Français.

Une fois soumis par les armes, les Indiens furent donc réduits à une exploitation pure et dure, rassemblés dans des camps de concentration pour certains d’entre eux, pour alimenter l’industrie sucrière du nord du pays.

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Dans le Chaco transformé en « territoire national » sous administration militaire jusque dans les années 1950, comme l’ensemble des territoires conquis, les groupes Qom, Mocoví, Pilagá, Vilela, Wichi, Mataco et d’autres étaient donc rassemblés dans des réductions surveillées de très près, confiées aux bons soins de missionnaires chétiens et intégrés dans la chaîne de production locale (tout au bout de la chaîne, évidemment). Cette situation coloniale a donné lieu a divers mouvements de révolte systématiquement écrasés militairement – comme on le sait, les états d’exception ont ceci de particulier qu’ils n’ont pas à s’embarrasser de scrupules démocratiques. Dans certains cas, le rappel à la loi s’est transformé en véritable massacre. Le plus connu est sans doute celui de Napalpí -« lieu des morts » en langue qom en 1924 : une grève des Indiens pour protester contre une exigence d’augmentation de production de coton avait débouché sur l’assassinat par les forces de police et les hommes de main des gros bonnets locaux de plus de quatre-cents personnes, hommes, femmes et enfants, dont les cadavres mutilés avaient été traités avec un luxe de raffinement sadique.

L’histoire devait se répéter vingt-trois ans plus tard, en octobre 1947, sous la présidence de Perón, pourtant engagé dans une reconnaissance des droits des Indiens, dans un endroit appelé La Bomba, ou Rincón Bomba, situé sur le « territoire national » de Formosa. Plusieurs centaines d’Indiens Pilagá s’y étaient réunis pour assister à la prédication d’une sorte de messie-chaman appelé Tonkiet, qui proposait une espèce d’amalgame entre la Bible et des éléments proprement pilagá. Ce lieu de réunion n’était pas du goût de la Gendarmerie (un corps militaire spécialisé), dont un des détachements se trouvait à proximité. Devant le refus de dispersion de la foule –qui ne cherchait en rien l’affrontement avec personne– les militaires installèrent des nids de mitrailleuse tout autour et, le dix octobre, se mit à tirer dans le tas. La répression dura environ trois semaines, trois semaines de chasse à l’homme, où les assassinats sommaires et les viols furent monnaie courante. Ce massacre resta ignoré de l’histoire officielle jusqu’en 2005, date à laquelle la Federación Pilagá intenta un procès contre l’État argentin pour crime contre l’Humanité.

« Octubre pilagá, relatos sobre el silencio » (récits sur le silence) est un documentaire tourné en 2009 par Valeria Mapelman qui retrace les événements de 1947 à partir des témoignages de survivants. Il montre comment cette mémoire du massacre a été transmise de génération en génération, mais sans jamais être transmise aux « Blancs » jusque-là. La méfiance vis-à-vis de l’État était trop forte pour qu’ils aient confiance en la justice. Il aura fallu attendre l’auto-organisation de la communauté et la maîtrise des codes de revendication face à l’État pour que cette histoire ressorte au grand jour et débouche sur une enquête et un procès.

 

 

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