L’hypocrisie de la lutte contre le terrorisme

12 Jan

Ce weekend des 9 et 10 janvier 2016, se sont tenues, en plein cœur de Paris, deux commémorations pour les victimes d’attentats perpétrés dans la capitale. Dans le reflet qu’en donnent les médias nationaux dominants et la classe politique française, on retrouve toute l’hypocrisie de l’occident dans sa condamnation et son instrumentalisation du terrorisme.

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Durant ce weekend, Hollande, Valls et toute une série de seconds couteaux de la classe politique française se sont mis à courir derrière « l’esprit du 11 janvier ». Comme il est difficile de construire sur du vide, on a eu droit à des commémorations larmoyantes et souvent ridicules – la palme du non-sens revenant sans doute à l’éternel Johnny Halliday, accompagné par les cœurs de l’armée française place de la République lors de l’interprétation d’une chanson intitulée « un dimanche de janvier ».

Mais que dire aussi de l’exploitation sans vergogne d’enfants pour la pose de plaques commémoratives pour Ahmed Merabet et Clarissa Jean-Philippe, les deux policiers abattus lors des équipées sanglantes des frères Kouachi et d’Amedi Coulibaly ? Pour celle de Clarissa Jean-Philippe, à Montrouge, on a eu le droit à un chœur d’enfants de primaire de la ville entonnant la Marseillaise. L’embrigadement commence tôt, semble-t-il, dans les villes dirigées par « les Républicains ». On n’ose imaginer ce que cette classe politique a pu dire aux enfants quand ils ont – comme tous les enfants – posés la question enfantine : Pourquoi ? Pourquoi Clarisse Jean-Philippe a elle été assassinée ?

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D’après le Premier ministre Manuel Valls, s’agissant de ces assassinats : « Il n’y a pas d’explication qui vaille car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Donc pas de cause à trouver à ces massacres. Les assassins ont agi ainsi parce qu’ils étaient juste mus par leurs bas instincts. C’était dans leur nature d’être méchant. C’est un peu une tautologie pour un esprit rationnel, mais pour le premier ministre de la République française c’est La réponse. Pas besoin de chercher à comprendre. Ils sont le mal et nous le bien.

Le 10 janvier 2016, s’est tenue, dans un coin de la capitale, une cérémonie larmoyante réunissant moins de 500 péquins autour d’un arbre maladif enterré dans un mètre carré de terre (symbole de la force de la « République », sa beauté et la liberté (sic)). La mise en scène était renforcée par les pleurnicheries en musique d’un rocker institutionnel sur le retour – belge de surcroît, mais pas originaire de Molenbeek – censé incarner la culture française que les méchants veulent annihiler. Tout cela évidement en direct sur toutes les chaines infos et en ouverture et dossier spécial de tous les journaux télévisés.

Dans un autre coin de la capitale, la veille, 10 000 manifestants honoraient la mémoire de trois révolutionnaires abattues par les services secrets turcs en plein cœur de Paris. La manifestation a donné lieu à une provocation qui s’est soldée par un évènement assez rare encore pour le moment lors d’une manif : un brave policier a dégainé son arme de service et tiré trois fois en l’air pour dégager un provocateur déjà appréhendé par le service d’ordre de la manifestation.
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Premier constat, ce fait est passé presque complètement inaperçu dans les médias.
Lors d’une manif populaire et digne pour commémorer les meurtres de trois femmes, un policier sort son arme et tire. Et rien dans les journaux télés, à peine un entrefilet filet dans la presse. Circulez y a rien à voir, et surtout rien à comprendre. Nos journalistes sont bien trop occupés à relayer la mise en scène d’un pouvoir politique qui nous conduit dans l’abîme en chantant autour d’un arbuste.

Ce qui nous amène au second constat. Si on ne parle pas de cet événement, c’est qu’il doit être oblitéré autant que ce dont il est le symptôme. Le 9 janvier 2016, à Paris, nous étions des milliers à réclamer justice trois ans après l’assassinat de Sakine Cansiz, 54 ans, Fidan Dogan, 28 ans, et Leyla Saylemez, 24 ans. Nous étions des milliers dans la rue pour dénoncer les crimes du régime turc, qui n’ont pas commencé avec l’élection d’Erdogan et la prise de pouvoir des islamo-conservateurs mais qui sont directement liés au rôle que l’occident fait jouer à ce régime dans la région. Pilier de l’OTAN depuis la guerre froide, le régime turc est un Etat au service de l’impérialisme occidental. L’alternance politique ne change fondamentalement rien au rôle qu’il joue sur la scène internationale. Qu’il soit conduit par les nationalistes bourgeois Kemalistes plus ou moins laïcs ou fascistes ou par les frères musulmans sauce Erdogan, le régime turc reste un État clé dans la politique des puissances occidentales dans la région. A ce titre, il peut se permettre beaucoup de choses. La France est un des alliés de la Turquie au sein de l’OTAN. Elle tolère donc que l’État turc mène des opérations de terrorisme sur le territoire français.

Brisons le silence

Alors que le coupable a été mis sous les verrous dans la foulée de l’assassinat, il a fallu deux ans et demi d’enquête – ça reste moins long que pour un crime policier – pour que le parquet de Paris rende son réquisitoire définitif, le 9 juillet 2015. Ce dernier a demandé le renvoi devant une cour d’assises du principal suspect, Omer Güney, pour « assassinats en relation avec une entreprise terroriste ». Pour la première fois, la justice française évoque la possible implication d’un service de renseignement étranger, en l’occurrence le MIT (équivalent turc de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure) dans un assassinat politique commis en France.

Les preuves à l’encontre de l’État turc, bien qu’accablantes, n’ont pas empêché l’Etat français, sa police et sa justice, comme lors d’une bavure dans nos quartiers, de salir dans un premier temps les victimes et leur organisation politique, le PKK. La première version officielle des faits était la suivante: Sakine Cansiz fondatrice et numéro 2 du PKK aurait été assassinée par sa propre organisation. C’est en tous cas ce que cherchaient à nous vendre les policiers français et le ministre de l’intérieur le lendemain du triple meurtre. La réalité est toute autre. Les documents sont nombreux à mettre en évidence l’implication des services secrets turcs, comme par exemple cette note interne du MIT qui projette des assassinats de cadres du PKK en Europe.

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Tous les militants révolutionnaires en France savent que la 14ème chambre, celle qui gère la justice d’exception que la République appelle l’antiterrorisme, est tout sauf une chambre indépendante du pouvoir politique. Les médias ont beau nous vendre Trevidic en juge intègre, la réalité de la 14ème chambre c’est qu’elle rend une justice au service du pouvoir. Les camarades basques, les camarades turcs et kurdes et les corses comme les camarades d’A.D., qui ont longtemps été les principaux clients de cette chambre, peuvent nous raconter des tonnes d’histoires sur les preuves fabriquées, les procès-verbaux truquées et les instructions à charges ou à décharge en fonction des besoins politiques du moment.

Lorsque l’Etat a eu besoin de faire libérer ou emprisonner les amis de Santoni lors de l’affaire du golfe de Sperone, la 14ème chambre a su en faire tantôt des coupables tantôt des innocents. Le commando du FLNC Canal Historique, attrapé en flagrant délit de plasticage et armé jusqu’aux dents, a été libéré après quelques semaines de prison, après que la 14ème chambre ait fait annuler toutes les pièces de l’instruction. Quelques mois plus tard, la 14ème a été capable de faire tomber le même Santoni, quand Juppé a finalement décidé que le canal historique n’était plus le bon interlocuteur pour l’État.

La justice antiterrorisme, plus encore que la justice de classe des Tribunaux de Grande Instance (celle qui est faite pour protéger les riches et punir les pauvres), est une justice aux ordres. Face aux mobilisations et aux preuves liant le meurtrier de nos trois camarades au MIT, ils sont obligés de nommer les choses. Cependant, malgré les preuves que l’assassin Omer Güney est un agent un infiltré du MIT – une fois arrêté, son premier appel téléphonique fut pour l’ambassade turque – dans son renvoi, la justice conclut qu’il existe bien un lien entre l’assassin et le MIT mais que ce lien réside uniquement dans la surveillance de la direction politique en exil du PKK et que rien ne prouve que le MIT a donné l’ordre de cette exécution et qu’en conséquence le gouvernement truc est exempt de tout reproche.

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On voit bien l’effet tiroir. Même si, sous le coup des preuves, le tribunal finit par reconnaître l’implication du MIT, la justice française fera le nécessaire pour que rien ne prouve celle du gouvernement turc. Au mieux, on nous lâchera une bonne veille théorie à l’italienne sur « l’Etat profond » et on nous sortira un obscur colonel turc comme cerveau d’un réseau secret au sein du MIT qui échappait au pouvoir politique. Il ne faudrait surtout pas gêner les relations entre le gouvernement français et le gouvernement turc.

Pendant que nos politiques français cherchent à faire pleurer dans les chaumières autour d’un arbre décharné, ils se gardent bien de s’exprimer sur l’assassinat de trois militantes révolutionnaires. C’est la que réside l’hypocrisie de nos gouvernements occidentaux.
En ce weekend de janvier, l’hypocrisie de l’occident face au « terrorisme » saute aux yeux de qui veut bien se donner la peine de voir le monde tel qu’il est. Les forces révolutionnaires kurdes combattent avec succès DAECH sur le terrain. Si on écoute les discours des représentants du Gouvernement, elles se battent contre l’ennemi n°1 de la République française, Néanmoins, les représentants politiques du PKK peuvent être assassinés en France par l’État turc, quand ils ne sont pas traqués et emprisonnés par la France elle-même, qui maintient le PKK sur la liste des organisations terroristes. L’État turc peut quant à lui être complaisant avec DAESH sans risquer les foudres occidentales car il est un partenaire et un allié de la « République » et d’autres démocraties au sein de l’OTAN.

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Les contradictions entre la posture morale et les intérêts économiques et politiques des pays de l’OTAN sont énormes en ce weekend de commémoration en France. Le silence assourdissant des médias français sur la commémoration de nos trois camarades révolutionnaires kurdes en est la parfaite illustration, tout comme l’est la mise en scène grotesque des hommages aux autres victimes du terrorisme labélisées par l’Etat.

Pour masquer les coups de feu qui ont tué Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez, ainsi que ceux tirés par un fonctionnaire de police lors d’une manifestation pacifique, il faut tout un tintamarre de diversions aussi extravagantes qu’un concert de bidasses avec Johnny à la mémoire de Cabu et Charb. Comble de l’ironie pour les deux dessinateurs de Charlie qui se sont si souvent moqués de « l’idole des jeunes » et du militarisme français, les voilà enterré une seconde fois en musique par Johnny et l’armée française.

Johnny_CharbJohnny_Cabu

Après le défilé de Netanyahu et d’une clique de dictateurs le 11 janvier 2015, tous venus pleurer des larmes de crocodile sur les cercueils de Charlie, difficile de dire ce qui est le pire pour ces journalistes qui s’imaginaient encore de gauche. Ces hommages sont une fois encore les révélateurs des errements politiques de la bande à Charlie.

Ceylan Ozalp

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