Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 28) Farid Taalba

20 Jan

Algérie

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Grand, sec, le visage basané, les yeux cerclés d’une paire de lunette d’écaille sombre, il était habillé d’un costume de lin blanc, une chemise bleue boutonnée jusqu’au col. Il était coiffé d’un béret basque qui lui donnait une touche exotique au milieu des chèches, des calottes rouges, des capuchons de burnous et des haïks. Il tenait une simple petite valise en carton de couleur rouge, serrant sous l’aisselle des journaux tout frais sortis du kiosque.

« L’instituteur ! », s’étonna Madjid. « Il n’a pas changé, c’est comme si je l’avais quitté la veille ! ».

Il l’avait connu à Akbou. D’ailleurs qui ne connaissait pas l’instituteur, ou plus simplement cheikh Mouloud, dans cette petite bourgade où tout à chacun pouvait le remercier de lui avoir sauvé la mise à un moment critique de son existence. En dehors de ses fonctions d’instituteur, le jour du marché, estimant qu’il se devait de se charger des adultes après s’être occupé de leurs enfants, il avait pris l’habitude de tenir une permanence d’écrivain public dans l’arrière salle d’un café maure où l’on venait lui demander de traduire les mystères de tel document administratif ou bien de telle lettre personnelle, mais aussi pour les conseillers et leur écrire les réponses appropriés. Grâce à lui, combien de vieilles ou de veuves avaient pu entendre par sa bouche leur fils émigré parler, combien de parents en discorde amenés au rapprochement par la diplomatie qui se déployait sous sa plume. A l’annonce de sa voix toujours sobre et mesurée comme des travaux pratiques à la Freinet, combien de sourires de soulagement à l’annonce de la décision favorable d’une administration quelconque d’ordinaire peu soucieuse de l’amélioration du sort de ses indigènes. Cela allait de la pension enfin accordée aux bons de ravitaillement. Et, enfin, en s’en tenant à des faits extrêmes, combien avaient échappé à la grande honte d’avoir à vendre la terre léguée par les aïeux, à la prison ou à la vendetta qui risquait de les décimer dans un affrontement sans fin prévisible. Le père de Madjid lui devait bien des bons de ravitaillement mais surtout d’avoir obtenu pour son fils le permis de sortie du territoire qui lui avait ouvert les portes de l’émigration, et par conséquent du futur pain de la maison.

« Aya cheikh Mouloud, l’interpela Madjid, soit le bienvenu !

– Madjid, cela fait depuis combien d’années ? Cinq, oui cinq, je me rappelle maintenant. Comment vas-tu ? Tu es enfin de retour ?».

Cheikh Mouloud s’assit chaleureusement à ses côtés et Madjid eut tout le loisir de lui relater par le menu son expérience de l’exil, jusqu’aux événements qui avaient précédés son départ et faillirent compromettre son retour attendu au pays natal. Il lui apprit la mort de Si Brahim, assassiné dans un commissariat après avoir été torturé. Quand il eut fini, Madjid lui demanda : « As-tu des nouvelles de la maison ? Comment va mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs et tous les parents et amis ?

– Oh, soupira le cheikh, je ne saurai te dire. Cela fait cinq ans que je n’ai pas vu ton père.

– Que veux-tu dire ? », s’interrogea Madjid dont l’imagination ne fit qu’un tour alors qu’il voyait surgir un barrage militaire sur la nationale 5 où l’on arrêtait les véhicules pour contrôle.

– Quelques semaines après ton départ pour la France, j’ai reçu un avis de mutation dans un autre coin du pays. Et adieu Akbou, le café, les histoires des uns et des autres. ».

Le cheikh raconta ainsi comment il avait été la victime facile de l’administrateur de la commune mixte d’Akbou. Ce dernier n’appréciait pas les requêtes et autres courriers qu’il adressait. Par une enquête méthodique, il avait fini par comprendre d’où venaient toutes ces missives qui mettaient à nue les abus de son administration. Un beau jour, en pleine traduction d’une demande en mariage, il fut surpris sur le fait par les gendarmes qui l’empoignèrent et le mirent dehors en lui intimant de renoncer à ces soi-disant bonnes œuvres qui semaient le trouble et le désordre, suscitaient l’esprit de révolte et incitaient les administrés indigènes à l’insurrection. Ils avançaient pour preuves le paquet de journaux subversifs saisis sous la table où il officiait. Dans une langue française des plus châtiée, le cheikh eut beau s’époumoner pour expliquer qu’il ne faisait que servir le bien public, rien n’y fit. Tous les recours qu’il avait mis en œuvre par la suite pour obtenir réparation échouèrent, malgré ses brillants états de service d’instituteur.

Par toutes sortes de pressions et le jeu des réseaux politiques locaux auxquels il était affilié, l’administrateur finit rapidement par avoir la peau de cheikh Mouloud et obtenu du rectorat son départ d’Akbou. On lui avait même signifié qu’il n’y était plus en odeur de sainteté et on lui en interdit l’accès et le séjour sous peine de poursuites judiciaires.

« Oh, relativisa-t-il, cela ne m’a pas empêché de trouver un autre café, une autre arrière salle, d’autres têtes, d’autres histoires…

– A toi aussi, admit Madjid, il en est arrivé des choses. C’est bien dommage tout cela car tu aurais pu me donner des nouvelles de la maison et me faire un tableau de la situation du village. J’ai la drôle d’impression que les choses ont changé, qu’il se passe des choses que je n’ose à peine soupçonner.

– Si tu parles de ce qu’on appelle maintenant partout les événements, tu ne te trompes pas. Du 1er novembre 1954 jusqu’au mois de mai 1955, tout a continué comme si de rien n’était. Mais à partir de juin, entre liquidations de garde-champêtres et de caïds proches de l’administration, les maquisards ont interdit la consommation d’alcool et la cigarette dans les lieux publics. Sans tambours ni trompettes, les cafés français ont été désertés par les nôtres du jour au lendemain. Les roumis n’ont pas compris, ou ont fait mine de ne pas comprendre, ce changement brusque de comportement qui n’arrangeait plus leur commerce lucratif. Et comme ça, sans prévenir, ni donner d’explications ! Ils avaient peur de notre absence, de la foule familière qui venait de disparaître comme l’eau qui reflue à marée basse. Les militaires sont alors arrivés de plus en plus nombreux. Des tanks et des jeeps ont commencé à sillonner dans la montagne. Des avions, des hélicoptères sont apparus dans le ciel pour tournoyer comme des rapaces avant de fondre sur leur proie. Ils entrent parfois dans les villages, les maisons mêmes. Si tu savais ce dont ils ont été capables ! ».

«  Co, co, co, balbutia Madjid avec surprise en donnant sans s’en rendre compte un coup de coude au maître dont le sommeil ne fut pas ébranlé pour autant. Après un moment d’hésitation où il posa sa main sur l’épaule du maître comme pour s’excuser, il interrogea ensuite d’une traite : « Comment ça si tu savais ce dont ils sont capables ?

– Ce dont ils sont capables ? Tiens, hier, une patrouille militaire est entrée au village Tala Bouchen. Ils cherchaient des armes. Ils ont défoncé les portes en pleine nuit, semant la terreur dans les foyers.

Ils ont rassemblé tout le monde sur l’aire de battage, hommes, femmes, enfants et vieillards confondus. Et là, n’ayant pas trouvé d’armes, le grand cirque a commencé. Ils se sont saisis de plusieurs hommes et les ont battus au regard de tous. Ils leur ont même demandé de se déshabiller sous une pluie de coups qui les faisait hurler de douleur. Tout le village était mort de honte, rouge jusqu’aux oreilles, les yeux baissés. Cherchant à mettre fin à ce supplice, un villageois, ancien militaire qui parlait un français impeccable et qui était encore en mesure de montrer ses médailles, demanda à prendre la parole. Il réussit à convaincre le chef de la patrouille de les laisser se réunir. Les villageois se concertèrent. Et puisque les militaires cherchaient des armes, ils décidèrent de nommer un groupe de cinq bourgeois de Calais qui auraient donc des armes à rendre. On avait pris soin de choisir ceux qui ne seraient pas d’une grande perte pour le village. Chacun sortit ces vieilles pétoires rouillées du siècle dernier qui ne pouvaient plus servir à tuer grand monde aujourd’hui. Aussi, visiblement satisfaits, les militaires embarquèrent les cinq malheureux choisis pour le sacrifice. Jusqu’à maintenant on ne sait où ils sont passés. C’est ce qu’ils appellent l’état d’urgence. Tiens, c’est écrit en gros titre ici sur la page !

– Crois-tu, osa à peine questionner Madjid qui pensait avoir tout vu dans son quartier d’exil, crois-tu que cela ait pu arriver chez nous, là-bas dans notre village ? Les journaux en auraient parlé !

– Je ne saurais te dire, mon fils ! Mais fais attention à ce que tu dis, à qui tu parles, ne poses pas trop de questions, fais le niais s’il le faut, agis comme tu l’entends mais plus au grand jour. L’heure n’est plus à la confiance. Tu dois t’en rappeler. ».

Perplexe, le regard fuyant dans le défilement du paysage, Madjid cherchait le regard de son aimée dans le foisonnement de la forêt des Aït Khalfoun qui couvrait des massifs où les maquisards étaient éparpillés comme autant d’aiguilles dans une botte de foin. Un mejdoub entra furtivement dans le wagon sans que personne ne s’en rende compte. Il surprit l’assistance quand elle l’entendit entonner un chant qui lui semblait venir du futur, dicté par la voix de Moh Saîd Oubelaïd :

Continue dans la montagne

A Tazmalt commence la promenade

Dans les villages de la Soummam

Le jihad est prospère

D’Akbou jusqu’à Bougie

Ce ne sont que des hommes d’honneur, des vrais !

Chez les Aït Yiraten et à Michelet

Prospèrent la poudre et la cartouche

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 29) Farid Taalba | Quartiers libres - 3 février 2016

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