Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 29) Farid Taalba

3 Fév

palestro-pont

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Tu as l’air bien triste, consola l’instituteur, je dirais même loin de tout, ton regard n’a plus de limite, l’horizon s’y est ouvert comme un gouffre où l’iris s’est fanée devant la tempête qui s’annonce. Que puis-je te dire d’autre pour t’éviter de sombrer dans l’affliction, si ce n’est de te fleurir l’espoir avec quelques vers de ceux qui connaissent la paix en eux-mêmes :

Puissant cheikh Mohand,
Délivre-nous de l’adversité,
L’épreuve m’est insupportable

Je suis pareil à l’oiseau des plaines :
Les fusils étant chargés,
Tous les chasseurs le tirent.

Puissant cheikh Mohand,
Je suis venu te prier
De guérir mon cœur souffrant

– Oh, cheikh Mouloud, remercia Madjid, ta voix est un baume sur nos douleurs même si elle nous a d’abord dit la vérité qui blesse et qu’on ne veut pas entendre en face parce qu’elle fait mal à voir. Oui, que le destin s’accomplisse comme le train s’ébranle à perdre haleine sur la voie ferrée qui n’est pas infinie !
– Et que dieu nous garde jusqu’au terminus », s’amusa cheikh Mouloud qui retrouvait une âme d’écolier en récréation.
Madjid, soudain très en verve, lui répliqua en vers dans la foulée :

« Car les ans s’écoulent, la vie s’égrène,
Le jour vécu ne peut renaître. »

Sur ce, Cheikh Mouloud ne lâcha pas la joute. Sortant la langue de son fourreau, il s’escrima de nouveau avec une jubilation que son visage ne dissimulait pas : « On pourrait même ajouter :

Oh ! Quand la faucheuse se présente
Et s’empare même du riche !

Qui, malgré sa fortune,
La suit docilement,

Laissant sa maison, ses terres,
Qu’il ne peut emporter. »

Et alors qu’ils s’égayaient ainsi l’esprit pour oublier l’urgence du moment présent, toujours plus impérieuse que celle d’hier ou de demain, le train surplomba bientôt les gorges de Palestro que l’oued Isser avait laborieusement creusées dans la roche et que l’érosion avait sculptées avec assez d’audace pour capter immédiatement le regard du voyageur, surpris comme l’enfant étonné quand surgit dans le conte la sorcière ou l’ogresse. En contrebas, la route suivait les sinuosités du fleuve comme pour mieux provoquer les accidents.
« Et que penses-tu faire une fois de retour à la maison ? », demanda plus sérieusement cheikh Mouloud.
Madjid bredouilla péniblement en se tordant les doigts : « Me marier. ».
« Que dieu t’agrée, fils du pays, voilà un beau projet !
– Après ça, voulut conclure Madjid, le monde peut bien s’écrouler, s’il nous engloutit tous deux à tout jamais !
– Tiens, tiens, remarqua cheikh Mouloud pour faire diversion avec un propos banal, voilà la gare de Palestro ! Et après ce sera Bouira où je descendrai. Toi, tu continueras jusqu’à Akbou et enfin prendront fin tes soucis.
– Oui sans doute, acquiesça Madjid, mais pour mieux en embrasser d’autres ! Le monde, tel qu’en lui-même, est double face. Il ne peut y avoir de vertu sans vice, de tranquillité sans soucis !
– C’est dommage, regretta l’instituteur avec un sourire au coin de la bouche, que tu n’as plus l’âge d’aller à l’école, tu ferais un élève plein d’esprit.
Décompressant ses soupapes dans un grand soupir de fumée blanche, le train fit sa halte devant une petite bâtisse à deux étages. Elle était construite en pierre et brique dans le style Troisième République. Cloué sur sa façade, un petit écriteau de bois où l’on avait peint son nom annonçait bien la modeste bourgade rurale qu’était alors Palestro, perdue au creux d’une vallée bordée des hérissements des montagnes menaçantes. Assis sur un banc fixé au mur de la façade, n’ayant rien à faire que de voir les trains passer, trois vieux en chéchia et gandoura s’impatientaient de découvrir les nouveaux arrivants. La ronde des voyageurs entama de nouveau sa tournée entre ceux qui descendaient et ceux qui montaient. Dehors, des gendarmes et des militaires dévisageaient et fixaient les visages. Ils semblaient aux aguets, cherchant dans la foule que le train venait de débarquer le suspect tant recherché, celui qui remplirait les journaux que Cheikh Mouloud lisait avec constance. Mais ils ne trouvèrent rien à leur goût tandis que des voyageurs se mettaient déjà à table devant les trois vieux qui rompaient leur attente monotone, récoltant les nouvelles avant qu’elles ne courent les rues et les ruelles. Quand le train démarra, Madjid les regarda longtemps avant de les voir disparaître sous la sirène hurlante de la locomotive qui s’envolait en rugissant ses tonnes de ferraille dont l’écho se répercutait dans les montagnes impassibles. Alors qu’il lisait un numéro d’un journal de Paris, Cheikh Mouloud l’apostropha : « Tiens, ils donnent des nouvelles de l’histoire qui s’est déroulée dans ton quartier de Barbés. Ecoutes donc : « Le parquet de la Seine a été saisi des procès-verbaux de police et une double information a été ouverte samedi au quartier de la Goutte d’or. La première information vise les délits de vol et de recel et est relative à ce vol de vêtement qui est à l’origine de l’émeute. Madi Mohamed, appréhendé pour avoir été trouvé en possession d’un des objets dérobés, a été inculpé de recel. A l’heure actuelle, la police n’a déféré que trois individus à M. Jean Perez, le juge commis pour cette enquête. Le magistrat a inculpé Saïdi Saïd, un jeune homme de 24 ans, de violence à particuliers et de dommages à la propriété mobilière d’autrui ; Karaoui Mohamed, 18 ans, de violences à agents et de port d’arme prohibée ; Fatima Meknes, 27 ans, de violence à agent. Tous trois, ainsi que Madi Mohamed, ont été placés sous mandat de dépôt… »

– Mais enfin, coupa Madjid, en quoi toute cette histoire de vol a à voir avec l’état d’urgence, comme tu dis ? Ils cherchent des combattants ou la clientèle délinquante habituelle ?
– Eux, dans le journal, voilà comment ils répondent : « Le filtrage entrepris hier matin dans le secteur surveillé du quartier de la Goutte d’or avait donné les résultats suivants, à sept heures ce matin : 1182 entrées, 1080 sorties, 2105 refoulements. ».
– Et alors ? N’ont-ils pas attrapé les coupables ! Pourquoi ils insistent à punir tout le monde, même ceux qui n’ont rien à se reprocher ?
– C’est la question qui nous hante tous.
Soudain, alors qu’on ne faisait plus attention à lui, le maître se mit à délirer dans son profond sommeil d’une voix funèbre :

Que dans l’obscur tombeau
Ta lueur, ô prophète, nous éclaire.

Que tu y sois mon compagnon,
Car là-bas il n’y a point d’amis.

A l’ange de la mort explique ma vie
O prophète, toi qui soulage toute souffrance.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 30) / Farid Taalba | Quartiers libres - 17 février 2016

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