Séance du dimanche. La dialectique peut-elle casser des briques ?

7 Fév

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La Dialectique peut-elle casser des briques ?, film réalisé par René Viénet en 1973, se réapproprie un film de karaté, Crush karaté / The Crush tourné à Hong-Kong l’année précédente par Kwang-Gee Doo et Lam Nin Tung. C’est le premier exemple de détournement intégral d’un film à travers le doublage en français des dialogues et de la voix off, qui remplace les dialogues originaux et le sujet original –un affrontement dans un village coréen entre adeptes locaux du taekwondo et oppresseurs japonais, pratiquant le karaté– recodifié en lutte entre les forces populaires auto-organisées et l’oppression bureaucratique. En toile de fond, bien sûr, l’opposition entre les mouvements révolutionnaires d’un côté, les bureaucrates des partis des syndicats constitués de l’autre, une opposition classique exacerbée par le rôle du PCF et des syndicats comme soutiens du pouvoir gaulliste en mai 68. Le film est le passage à l’écran d’une des techniques d’agitation les plus reprises du situationnisme, à savoir le détournement, conçu à la base pour subvertir le « spectacle » et le pouvoir dont il est issu. Le détournement avait été théorisé sous la forme d’un « mode d’emploi » dès 1956 par Guy Debord et Gil Wolman publié à l’époque de l’Internationale Lettriste. Le principe du détournement attaque frontalement la notion de propriété intellectuelle et d’originalité de la création (les publications de l’Internationale lettriste et de l’Internationale situationniste sont d’ailleurs libres de droit). Avec le temps c’est devenu -aussi- un truc publicitaire, voire une pratique militante paresseuse (certains, à défaut d’arguments, s’y sont même essayés pour tenter de faire passer QL pour une douteuse orga crypto-identitaire et mao-PIRisée. Encore un effort camarade(s)…).

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Le détournement est surtout connu pour son application postérieure dans les planches de comics de base nord-américains revus et corrigés dans les pages de l’Internationale Situationniste et d’autres brochures du groupe, dans un sens révolutionnaire.

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Vu son efficacité et son économie de moyens, le détournement a vite été adoptée par les parties les moins rances des mouvements libertaires et marxistes hétérodoxes avant et surtout après le 22 mars 1968, puis reprise un peu partout dans le monde (le M.I.L. antifranquiste, Class War en Angleterre dans les années 1980), pour ne citer que deux exemples). Logiquement, il continue à inspirer pas mal de monde.

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René Viénet auteur d’une chronique situationniste sur mai 68 et l’implication des situs dans le mouvement des occupations  (dispo en pdf : Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations) propose une application systématique du détournement dans le domaine du cinéma, à travers un manifeste, puis une série de films qui parasitent des produits de la culture de masse, en recourant au doublage ou au sous-titrage dans un esprit à la fois subversif et humoristique. Tout peut être objet de détournement, mais les meilleures cibles, pour des raisons d’efficacité là encore, sont « ceux qui ont échappé à l’idéologie artistique plus encore que les séries B américaines : les actualités, les bandes-annonces, et surtout le cinéma publicitaire ». Les films d’appropriation de Viénet ont pour sujet la lutte classe contre classe et le renversement de la bourgeoisie par le prolétariat, pas au moyen de slogans gauchistes aussi légers qu’un buste en fonte grandeur nature de Joseph Djougachvili, mais à travers le parasitage joyeux de films de genre extrêmement codifiés, en l’occurrence ici les films de kung-fu ou de karaté. Ce parasitage repose avant tout sur la substitution des dialogues en chinois par une série de slogans politiques, plaqués sur les images ou attribués aux personnages.

L’affrontement final du film devient donc par exemple un combat à mort entre les bureaucrates et les forces révolutionnaires (apparaissent Nestor Makhno, Patrice Lumumba, Clément Duval, les camarades de Barcelone et Jules Bonnot, notamment, mais Marx, Bakounine et Wilhelm Reich s’étaient manifestés auparavant), le tout commenté à la manière d’un spectacle télévisuel par une sorte de présentateur qui oppose les tenants de la « critique radicale » du prolétariat à sa « représentation bureaucratique » solidement installée en lieu et place de la bourgeoisie.

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La dialectique peut-elle casser des briques ? fera probablement grincer quelques dents, chez les rares philo-bureaucrates égarés chez QL. On renverra ceux-ci à une réponse d’époque de Raoul Vaneigem, dont seul l’état d’usure de leurs incisives dira si elle a perdu de son actualité : « Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classe sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre ». Et puis, qu’ils se disent que ça aurait pu être pire, avec la programmation de Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires, attaque frontale menée par le même Viénet contre les plus dévôts du maoïsme institutionnel de la Rive Gauche parisienne, 1977, après la mort du grand timonier et la disgrâce à Pékin de ses quatre acolytes.

Le film fera sans doute grincher aussi ceux qui kiffent davantage les aventures de la plus-value en mode orthodoxe ou la mémoire des luttes au premier degré que la critique expérimentale, petite-bourgeoise et potache de la société spectaculaire-marchande. À ceux-là on rappellera que la réappropriation des moyens de production graphique est toujours bonne à prendre et qu’elle permet entre autres choses de décoder les stratégies de propagande (comme l’a fait QL sur Daech). On les renverra vers d’autres séances du dimanche plus conformes à leurs goûts, comme Le Fond de l’air est rouge, Ni vieux ni traîtres, ou Il était une fois la Révolution.

Il y a aussi ceux qui finiront par trouver le temps long : un exercice de style d’une heure et demie bourré de références datées à des débats très ancrés dans les années 1968-76, ça peut fatiguer. Pour eux, la solution c’est sans doute de couper le son, et de mettre de la musique : après tout, une fois qu’on a compris le message, on peut se concentrer sur les scènes de combat. C’est bien aussi.

Enfin, il reste le cas de ceux qui répugneront –pour des raisons de bienséance du dimanche– à la perspective de se faire « griller les poils sous les bras », comme propose plusieurs fois de le faire une voix féminine dans le film. Qu’ils se consolent : le pire a été évité. On aurait pu programmer Les filles de Ka-ma-ré, autre long métrage détourné par René Viénet, sorti l’année suivante, mais sur fond de film érotique.

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