Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 30) / Farid Taalba

17 Fév

algérie

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Surpris par ce voyageur endormi près de Madjid, et qui semblait lire dans les ténèbres, l’instituteur l’examina après avoir réajusté ses lunettes tombées sous le coup de l’effet surprise : « Quelle étrange personne qui psalmodie dans son sommeil ce chant funèbre que je connais bien.

– C’est Si Mohand Arezki le poète chanteur, annonça Madjid avec fierté, j’ai fait sa connaissance à Alger, chez Bou Chlaghem, au hammam. Ne t’inquiète pas, il nous a fait le coup tout à l’heure, j’ai l’impression qu’il nous entend.

« Il me rappelle l’époque où j’allais à la zawiya de notre village », relata ensuite cheikh Mouloud. « Dans notre vieille mosquée, se souvint-il, je me mêlais avec d’autres fidèles déguenillés pendant les veillées funèbres ; on formait deux cercles, on entonnait les mêmes chants funèbres des grands poètes de la Rahmaniya. Le premier cercle déroulait les refrains tandis que le deuxième reprenait le lancinant même refrain en prononçant à chaque fois un des noms de dieu. Les chants m’emplissaient le corps et l’esprit, mon âme décollait du monde matériel et se réfugiait dans la retraite et la paix. Pour un temps, j’oubliais les douleurs des écorchures qui meurtrissaient mes pieds à force de marcher nus. Je feignais de ne plus avoir faim dans ce monde où ce sont les tickets de rationnement qui vous nourrissent plutôt que l’agriculture que nos ancêtres nous avaient léguée, un monde où l’on préfère la gazouze à l’eau, le couscous machine au couscous fait main avec le blé ou l’orge de la maison, obtenu lui-même avec la vieille araire de bois en fécondant la terre de la maison, de la famille ! Ah, ça c’était avant, maintenant les arrières-arrières-petits-enfants de cheikh El Haddad se sont réveillés, ils nous disent que nous devons rester fidèles à nous-mêmes alors qu’au fond d’eux-mêmes, sans nous le dire, ils rêvent de moissonneuses batteuses et d’usines, de réformes agraires et de nationalisations, tant de choses qui nous sont jusque-là restées et restent inconnues pour une grande part d’entre nous. Comment continuer à marcher pieds nus quand on a connu les chaussures ?!

– Malgré nous, reprit Madjid avec une pointe d’amertume dans la voix, on vide bien les villages pour remplir la France. Mais comment continuer à vivre de l’agriculture quand nous passons notre temps à récolter l’argent du travail à l’usine et que la terre reste en friche ? Et que nos femmes restent seules comme des veuves dont les maris auraient disparu ? Moi-même, je songe déjà à emmener mon épouse dans l’exil. Mais n’est-ce pas là la preuve supplémentaire de notre marcescence ? Si on déroche la poutre maîtresse de la maison, ne prend-t-on pas le risque de la voir s’écrouler une bonne fois pour toute? Oh, ne parlons plus de cela, ça me fend le cœur, viendra bien le moment où il faudra se décider. Je ne vais pas t’importuner avec mes petites histoires. Tiens, je vois que tu as un autre numéro du journal que tu viens de me lire. Que dit-il d’autre au sujet de l’affaire de Barbés ? ».

Toujours prompte à remplir ce rôle d’écrivain public dans lequel il croyait sincèrement édifier la grande majorité de ses coreligionnaires indigènes qui n’avaient pas eu la chance d’avoir été scolarisés, cheikh Mouloud s’exécuta avec bienveillance sans que Madjid n’eut à insister. Après avoir feuilleter le journal, il tomba vite sous un article qui revenait encore sur les faits.

« Les opérations de filtrage, lut-il alors, se poursuivent dans le quartier de la Goutte d’or que cernent depuis dimanche matin quelques 200 policiers. Les agents continuent d’interdire l’accès du périmètre à ceux qui n’ont rien à y faire.

– Cela est vrai, commenta Madjid, le jour où je suis parti, ils étaient toujours présents. Des barrages dans toutes les rues ! Quand j’y repense, je me demande comment ils vont faire ici où la superficie n’a rien à voir avec celle de Barbés.

– Un Nord-Africain, reprit Cheikh Mouloud après avoir opiné du chef en réajustant son béret basque qui avait glissé sur le coin d’une oreille, Lounas Zoum, 24 ans, soudeur, demeurant 6 rue Pinel dans le treizième arrondissement, a été arrêté pour avoir frappé de plusieurs coups de poings un gardien de la paix qui l’empêchait de forcer le barrage établi rue de Chartres. Des effectifs de police ont procédé mardi soir à des vérifications dans tous les cafés et hôtels particuliers du quartier. Il n’y a pas eu d’incidents.

– Jusqu’à quand, s’insurgea Madjid, jusqu’à quand ?

– Enfin la douzième chambre correctionnelle a condamné à huit jours de prison avec sursis et 6000 francs d’amende Cécile Robillard, née Legent, pour outrages à agent. Cette dernière avait insulté dimanche matin dans le quartier de la Goutte d’or, le policier occupé à prendre des photographies pour dresser le constat des dommages causés par les manifestations de la veille.

– Tiens, se surprit Madjid, ils ont arrêté madame Cécile, celle qui remplit les papiers et les verres. Elle possède un café, on se croirait à Akbou ! Elle parle même kabyle : si ce n’était son accent, tu la prendrais pour une de nos paysannes ? S’en prendre à elle, comment ont-ils pu ?! Une française en plus, et qui tape le demi au bar avec tous les exilés sans faire de différences ! ».

Le visage de Madjid s’assombrit aussitôt après cette question qu’il semblait regretter d’avoir posée. Au souvenir de madame Cécile était survenu celui de Si Brahim dont la fin tragique au fond d’un commissariat après avoir été torturé s’imposa à lui comme une dernière image sautillant sur un écran de cinéma dont la bobine du projecteur se serait enrayée. N’était-ce pas Si Brahim qui la lui avait présentée pour la première fois quand il était arrivé dans le quartier ? Et qu’était devenue son amante Zahiya qu’il avait découverte mais entre ses bras dans l’encadrement d’une simple chambre d’hôtel ? Etait-elle encore dans sa chambre où Madjid l’avait laissée avant son départ pour se remettre de son entorse ? Avait-elle été prise et subi le même sort que madame Cécile, voire pire ? Derrière ses lunettes sombres, Cheikh Mouloud capta bien l’éclipse qui avait atteint le regard de son interlocuteur jusque-là éclairé d’une lueur attentive alors qu’il lisait de sa voix professorale comme il eut officié dans une de ses classes.

Cédant à la curiosité, le cheikh lui demanda : « Pourquoi cette soudaine tristesse qui voile ton regard ?

– Moi, une tristesse, oh non, esquiva Madjid qui se reprocha encore une fois de n’avoir pas su masquer ses sentiments, je me posais des questions tout simplement. ».

Sans un mot, échaudé par l’expérience de la confrontation avec les élèves qui donnent des réponses biaisées parce qu’ils supportent le poids d’un secret trop lourd pour eux à partager, les lunettes sombres du cheikh le dévisagèrent d’un mouvement insistant comme pour savoir de quelles questions il s’agissait. Madjid aperçut nettement son propre visage dans chacun des verres fumés où il se reflétait, ne pouvant échapper finalement à lui-même. « Tu vois, s’ingénia-t-il alors à hasarder dans un éclair de génie frappant parfois ceux qui sont acculés dans leurs derniers retranchements, j’ai bien écouté ce que tu as dit ou plutôt ce que tu as lu. Je ne vais pas te faire porter la responsabilité des questions qui effectivement ont cogné à la porte de mon cerveau. Ton journal a fait le compte de beaucoup de choses. D’abord, ça m’énerve quand il fait la liste des personnes à qui on reproche quelque chose, voilà toujours qu’il ou elle s’appelle Lounas Zoum ou Fatima Meknes. Et la seule française à subir la condamnation, c’est parce qu’elle a pris le parti de nous défendre ! Parce que les policiers n’ont rien à se reprocher ? Mais le pire, c’est qu’à aucun moment il ne mentionne la mort de Si Brahim. Comme s’il n’avait jamais existé. Comment expliquer cela ?

– Alors là, jura l’instituteur, je ne saurais te dire. Mais, concernant les policiers qui n’ont rien à se reprocher, j’ai un article d’un autre journal qui dit une chose étonnante. Et sache qu’il faut toujours boire les différents journaux qui versent dans l’événement dont ils ont décidé de faire leur chorba. Ecoute ! Samedi, les policiers ont tiré sur des travailleurs algériens, en plein Paris, dans le quartier ouvrier de la Goutte d’or. L’opération provocatrice a été conduite par la police comme si le gouvernement tentait de justifier en pleine capitale l’injustifiable prolongation de l’état d’urgence, que la majorité gouvernementale venait de décider la veille à l’Assemblée nationale. Qu’en penses-tu ?

– Qu’ils ont bien frappé la capitale de l’immigration, l’arrière salle de nos villages ! La rose dans l’écrin de l’exil !!!

C’est alors que le maître, toujours plongé dans son sommeil, surprit les deux amis en discussion et se mit à réciter un de ces poèmes mystiques dont il avait gardé la mémoire sans avoir besoin d’être éveillé :

Ceux qui se souviennent le savent,

O clercs et savants !

Nous aimons et cultivons la rose

Quand j’ouvre la rigole pour l’arroser

Tous les pétales s’épanouissent,

Et cela nous réjouit, hommes et femmes.

Mais voici qu’elle passe en d’autres mains.

Je vois les bêtes la brouter,

La mort de son maître l’attriste.

Publicités

2 Réponses to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 30) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 31) / Farid Taalba | Quartiers libres - 2 mars 2016

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

  2. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 31) / Farid Taalba | infoLibertaire.net - 6 mars 2016

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :