Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 31) / Farid Taalba

2 Mar
Bouira

Bouira / Algérie

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

« Ton nouvel ami est étonnant, s’enthousiasma l’instituteur, s’il connait autant de ces magnifiques chants profanes, je les recueillerai volontiers. Il faut que je fasse sa connaissance.
– S’il se réveille avant la halte de Bouira où tu dois descendre, je te le présenterai volontiers. Mais dis-moi, tu n’as pas abandonné ton passe-temps favori ? Toujours à chercher les poèmes, les proverbes et les dires des uns et des autres ?! Tu te souviens à Akbou, quand tu faisais écrivain public dans l’arrière salle du café. Moi, je me rappelle, quand j’accompagnais mon père au marché et que nous y passions, tu aimais bien le questionner sur tous ces sujets.
– Ah, oui ton père ! Un vrai puits de science, une bibliothèque ambulante et l’ironie feutrée pour corser le commentaire !
– A l’époque, tu cherchais les proverbes et les dictons. Lui qui aimait déjà faire de l’esprit ne pouvait pas tomber mieux ! Il était subjugué par le fait que tu pouvais écrire ce qui sortait de sa bouche et en garder trace dans un cahier ou un livre. Pour lui, c’était comme de la sorcellerie. Et, aujourd’hui, dans nos montagnes qui se préparent visiblement à être un champ de bataille, que cherches-tu d’autres? Encore des proverbes et des dictons ?
– Oui, toujours, affirma cheikh Mouloud avant d’ajouter, les yeux écarquillés comme un enfant heureux de partager une secrète découverte : « En ce moment, je m’intéresse spécialement aux poèmes d’amour, ceux que composent les bergers et les femmes, aussi beaux que polissons, enveloppés de fièvre, plein du feu ardent du désir. J’en ai récoltés de nombreux. Tiens, toi qui a passé l’Aïd à Barbés, écoute celui-là, il te convient bien :

Au jour de la grande fête
Où l’on égorge des moutons

Mes compagnes sont sorties
Avec du henné sous les ongles

Mon aimé pauvre de lui
Passe l’Aïd au milieu des Chrétiens

Avant que Madjid n’eût le temps de lui répondre, le train ralentit soudainement sa course. Assoupis dans leur burnous ou leur haïk, les voyageurs relevèrent la tête comme un seul homme, submergeant le wagon d’une rumeur de commentaires inquiets, les regards s’interrogeant mutuellement sans réponse. Quelques-uns se penchèrent par conséquent au dehors, après avoir baissé leur vitre avec nervosité. Un air chaud godailla les visages qui suffoquèrent sans comprendre. « Il y a de la fumée, beaucoup de fumée ! » s’écria une des audacieuses vigies qui étaient montées aux nouvelles. Bientôt une autre finit par repérer au loin le feu qui en était la cause : « La forêt est en flamme, la forêt est en flamme !
Les audacieux remontèrent aussitôt les vitres, craignant d’être pris à partie par l’assistance qui toussait. « Encore un qui n’aura pas éteint son mégot ! » trouva à dire un paysan qui avait réuni ses paquets entre ses jambes comme les bêtes de son troupeau dans un enclos sûr.
« Es-tu sûr qu’il s’agisse d’un mégot ? » interrogea un autre, la voix écorchée, sans doute fou, en ajoutant, hilare, sous la consternation de l’auditoire du wagon : « N’est-ce pas le napalm qui doit empêcher les maquisards de prendre la poudre d’escampette ?! ». Personne n’osa la ramener devant une question qu’on estimait suicidaire de poser en public et pis si on y répondait. En ces temps incertains où les mouchards de l’administration comme des maquis pouvaient se trouver parmi eux, il fallait tenir ses élans face à une réponse qui devait se résumer à cette crainte silencieuse à laquelle tout le monde pensait mais qu’aucun ne se risquait à nommer au risque de perdre sa vie. Une femme, assise à côté de l’impertinent inconscient qui se trouva être son fils, se leva et lui asséna une gifle sur le crane en lui criant comme pour que tout le monde l’entende : « Reste tranquille ! Cesse de moudre à tort et à travers ! ». Le fils se recroquevilla aussitôt dans son siège, les mains sur la tête comme pour se prémunir d’une autre rincée, la bouche écumant de mousse. Puis, se tournant vers l’auditoire, implorant, elle s’excusa comme elle put : « Pardonnez-lui, il n’a pas toute sa tête, parfois la fièvre lui mange les sangs et il délire comme un possédé. Pardonnez-lui, il est handicapé, vous voyez, il me restera toujours comme un enfant.
– Mais aussi comme son gagne-pain, chuchota cheikh Mouloud dans l’oreille de Madjid qui sourcilla, incrédule.
– Qu’entends-tu par-là ? », réagit il alors pour ne pas louper la tranche que le cheikh venait de lui couper dans le pavillon.
– Malheureusement, elle fait l’aumône dans les gares en exposant son fils au public. Je n’ai jamais vu son visage mais j’ai reconnu la voix qu’elle déploie quand elle égrène ses bénédictions devant les passants. Quant à son fils, je ne peux que le reconnaître, il n’a pas changé depuis la dernière fois que je l’ai vu tortiller son corps bosselé et difforme. Ah, quelle misère, si elle pouvait au moins leur lâcher la grappe !
– Je veux bien admettre tout ce que ta bouche pétrit, concéda Madjid en marmonnant à voix basse pour ne pas être entendu des autres, mais en attendant le feu est là ! Pas dans le cœur de tes poèmes incandescents, ni dans ta bonté pour la veuve et l’orphelin !!! ».
Oui, le feu était là, il charbonnait dans la forêt de Bouira. Sur le versant d’une colline clairsemée, les flammes couraient sous le vent qui les attisait en rafales meurtrières. Chacun put y apercevoir le groupe de bergers qui tentaient de rassembler leurs bêtes prises de panique. D’autres, empoignant de grandes branches de chêne, s’essayaient à ralentir la progression des flammes en frappant les foyers rougeoyants afin de les éteindre. Ils cherchaient visiblement à circonscrire un lieu protégé de la fournaise pour y attirer les bêtes et les mettre en sécurité. Tous les voyageurs les fixaient en silence dans leur effort quand, le train passant près du lieu de l’incendie, la scène qui les tenait en haleine disparut dans un nuage de fumée pareil à la brume qui se lève brusquement, privés du dénouement qu’ils attendaient bouche bée. La température du wagon augmenta comme s’il traversait le cœur du Siroco. Toute visibilité avait disparu derrière les vitres. Coupés de l’extérieur, les voyageurs semblèrent soudain découvrir l’exiguïté du wagon dans lequel ils se trouvaient réunis, transis de sueur, avec pour seul horizon le seul regard des uns et des autres érigé comme une muraille infranchissable, triste image d’eux-mêmes qu’ils s’envoyèrent sans un mot mais que chacun perçut personnellement sans ambiguïté. Ils partageaient le désagréable sentiment d’être cantonnés dans un enclos comme le troupeau que les bergers cherchaient à rassembler. Cette intimité soudaine plongea l’assistance dans le silence le plus complet, constatant une fois de plus que son existence restait suspendue à la course d’une locomotive qu’elle ne conduisait même pas. Tant d’impuissance étalée devant eux-mêmes raviva leur amertume et le sentiment d’un grand déshonneur, même si chacun faisait comme si de rien n’était sous le masque du silence. Les plus audacieux se marmonnèrent quelques prières pour conjurer le sort qui leur avait fait entrevoir leur cruel isolement collectif dans le cours du moment présent. Enfin la fumée se dissipa. Les paysages montagneux réapparurent peu à peu au fur et à mesure que le train s’éloigna de l’incendie. Sous les bénédictions et les exclamations de soulagement, le wagon reprit vie, comme un jour nouveau abandonnant hier qui n’était déjà plus ; et les voyageurs reprirent quant à eux leur rôle dans la comédie de leur vie publique. Comme le train reprit de la vitesse, tous ceux qui étaient installés près d’une vitre la descendirent précipitamment pour aérer le wagon de cette chaleur qui les avait réunis comme des bêtes rachitiques autour d’un point d’eau tari au milieu du Sahara, dans la nudité de leur misère. L’air étant devenu respirable, des couffins, des paniers, des hottes ou des sacs de toile, on sortit toutes sortes de denrées que chacun se sentit engagé à partager avec tous : dattes, fruits secs ou frais, galettes de blé dur et d’orge, crêpes à trous et beignets, huile d’olive et oignons, piments et olives en saumure… « On avait quand même sa dignité ! » semblait-on affirmer avec fierté dans cette dépense soudaine d’offrandes qui rapprochait un peu tout le monde pour le temps d’un trajet. Sans se le dire, on répondait à l’offense comme on pouvait, en faisant mine de partager un simple repas d’encouragement entre rescapés d’un grand malheur qui aurait pu s’abattre. Dans un concert de mastication, chacun pouvait ruminer le proverbe que n’aurait certainement pas renié l’instituteur : Patience et longueur de temps font plus que force et que rage ! Ah, quoique simples bêtes de cantonnement dans des douars perdus et sous-administrés sous la seule férule des chacals de l’administration, ils n’étaient pas résignés mais patients : à chaque jour suffisait sa peine, heureux celui qui voyait au moins le soleil se lever et se coucher. Demain, ce soir peut-être, on aurait le mot de la fin.
« Et regardez là-bas ! » s’écria un voyageurs en pointant son index vers l’extérieur. Et, à un endroit où la voie ferrée et la route nationale se côtoyaient de très près, le train arriva à la hauteur d’un petit convoi militaire qui roulait aussi en direction de Bouira.
« Regardez dans la voiture de tête ! » indiqua quelqu’un d’autre alors que la locomotive saluait le convoi d’un coup de sirène.
Dans une jeep, à l’arrière, deux jeunes kabyles se tenaient assis et menottés dans le dos, sous l’œil vigilant de militaires pointant leurs fusils vers eux. Les yeux éteints, les prisonniers regardaient devant eux s’approcher leur dernier jour. Leurs chèches flottaient dans la course.
Dans l’assistance du wagon, personne n’eut le mauvais goût de l’exprimer mais chacun put mesurer ce que leur sort avait refusé à ces deux malheureux à la place desquels ils auraient bien pu être. Les voyageurs regardèrent vaguement le convoi se séparer d’eux alors que la route commençait à s’éloigner de la voie ferrée avant de disparaître soudainement derrière l’arête d’un tunnel percé dans la roche. Dans l’obscurité, chacun put jouir égoïstement de la chance dont il venait de bénéficier. Quand le train sortit du tunnel, et que la lumière du jour rendit à chacun son rôle dans la comédie de l’existence, Madjid interpella à voix basse l’instituteur : « Pour revenir à tes poèmes d’amour, moi, à ta place, j’aurai choisi plutôt celui-là :

Le garçon s’en allait partir
Elle se mit à pleurer : Par dieu je viens avec toi

Avec toi je prendrai le train
En bateau je te bercerai

Où que tu veuilles nous irons
Je ferai de mon bras ta couche

Publicités

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 31) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 32) / Farid Taalba | Quartiers libres - 16 mars 2016

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :