Le livre du samedi : La gauche et les cités / Olivier Masclet

12 Mar

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La gauche et les cités : enquête sur un rendez-vous manqué / Olivier Masclet

 

A partir de l’exemple de Gennevilliers, Olivier Masclet, sociologue, montre comment les élus de gauche ont manqué leur rendez-vous avec les populations immigrées,victimes des discours misérabilistes et sécuritaires.

Je vais vous présenter mon livre, La gauche et les cités, un livre tiré d’une enquête de longue durée que j’ai menée dans la ville de Gennevilliers, en banlieue parisienne, et plus particulièrement dans le quartier du Luth, qui est le plus important dans cette ville, puisqu’à peu près un quart de la population de la commune y habite.

Au cœur de cet ouvrage, il y a la volonté de comprendre pourquoi la gauche, en l’occurrence la gauche municipale, n’a pas su ou n’a pas pu reconnaître politiquement les enfants d’immigrés. Très peu d’entre eux sont aujourd’hui élus, y compris à Gennevilliers où ils représentent pourtant une partie importante de la population. Par le passé, les partis de gauche, en particulier le PC, avaient réussi à intégrer les enfants d’immigrés, en leur permettant de défendre leur dignité et de gravir les échelons de la représentation politique. Aujourd’hui, les choses semblent complètement grippées : les nouveaux enfants d’immigrés sont privés de toute ressource partisane. Tout se passe comme si le PC et le PS avaient refusé de croire en eux et de voir en eux leur nouvelle base sociale et électorale. Pourquoi ces partis sont-ils passés à côté des enfants d’Algériens et Marocains alors qu’ils auraient pu être, je crois, des relais entre ces partis de gauche et les membres des classes populaires ?

Une première réponse possible est celle des élus et militants de Gennevilliers qui expliquent la non-rencontre entre eux et les enfants d’immigrés en mettant en avant les transformations du marché du travail et l’absence des enfants d’immigrés dans les organisations ouvrières traditionnelles. En gros, ces élus disent : « oui, mais ils n’étaient pas à la CGT et au PC et donc on n’a pas pu les intégrer et les former politiquement ».

Ce qui n’est pas faux : les transformations du marché du travail, au cours de ces vingt dernières années, ont bouleversé le monde ouvrier et la socialisation politique des enfants d’immigrés. Désindustrialisation, chômage de masse, montée de la précarité, développement d’un secteur des services sans tradition syndicale, tout cela contribue à la coupure entre les instances de représentation ouvrières et les enfants d’immigrés d’aujourd’hui qui sont peu présents dans les usines ou qui y sont comme intérimaires.
À ces facteurs, il faut ajouter tous les effets de la prolongation des scolarités sur la construction des identités sociales. Le passage par l’école change radicalement les aspirations. Aujourd’hui, la condition ouvrière est une non condition pour la plupart des jeunes qui cherchent à tout prix à la fuir, notamment en poursuivant des études à la fac, comme l’a très bien montré le sociologue Stéphane Beaud.

Donc on a assisté à des phénomènes concomitants : désindustrialisation et précarisation des contrats de travail ; prolongation des scolarités et élargissement du monde vécu des enfants d’ouvriers. Ces phénomènes entraînent une double conséquence.
D’une part, les enfants d’immigrés ne sont plus massivement ouvriers et quand ils le sont, ils ne se pensent plus comme « ouvriers ».
D’autre part, ils sont conduits à voir la CGT et le PC comme des organisations qui relèvent du passé. Ils y militent d’autant moins qu’ils appartiennent à une génération sociale qui ne peut pas croire dans le communisme comme y avaient cru les générations ouvrières précédentes.

Donc oui, les élus et militants de Gennevilliers ont raison : la transformation des cadres sociaux et mentaux antérieurs explique pour partie la distance entre les enfants d’immigrés d’aujourd’hui et les organisations syndicales et politiques de gauche.

Mais cette réponse n’est pas suffisante, en particulier elle ne permet pas de comprendre pourquoi les villes de gauche n’ont pas su reconnaître les enfants d’immigrés qui s’intéressent à la politique et qui tiennent les associations dans les cités et qui, même s’ils ne sont pas au PC ou à la CGT, sont quand même devenus des militants.

Jusqu’à la fin des années 90, le militantisme le plus fréquent chez ces enfants d’immigrés est un militantisme « social » qui en fait n’est pas nouveau puisqu’on peut dire qu’il s’inscrit dans les formes traditionnelles du militantisme propre aux villes ouvrières : dans les associations d’encadrement des enfants et des adolescents, dans les associations sportives et culturelles, dans les associations de soutien scolaire.
En fait, les enfants d’immigrés d’aujourd’hui sont, comme toutes les secondes générations qui les ont précédés, amenés à vouloir prendre la parole et à s’opposer au discrédit de leur groupe d’origine. C’est un invariant dans l’histoire de l’immigration en France : en raison de la stigmatisation qu’ils subissent, les enfants d’immigrés manifestent un intérêt pour l’engagement social ou politique peut-être plus vif que les autres « jeunes » de leur classe sociale et de leur classe d’âge.

Prenons l’exemple du président du club de jeunes de la cité du Luth à Gennevilliers. Il s’appelle Taïeb, il est âgé de 28 ans au milieu des années 1990 et il est alors actif dans cette association depuis une quinzaine d’années. Taïeb est d’origine algérienne et sa trajectoire scolaire le distingue des jeunes de sa classe sociale et de son groupe d’origine. Il obtient d’abord un BTS, puis il passe un CAPES. Et il enseigne aujourd’hui la technologie dans un collège de la banlieue parisienne. En même temps, il reste dans la cité où il a grandi, comme s’il ne pouvait pas vraiment s’en détacher. Taïeb est en cela très représentatif des jeunes de sa génération qui sont à la fois des « enfants de la démocratisation scolaire » et des « jeunes de cité ». On pourrait dire qu’ils sont trop fragiles socialement pour rompre avec leur univers d’origine. Mais aussi qu’ils ont retiré assez de ressources scolaires pour vouloir jouer un rôle dans la cité. Par exemple, Taïeb se dépense énormément dans le club de jeunes. Il défend l’idée d’une éducation pour tous, et il cherche à détourner les adolescents de « la culture de rue ». On sent bien que l’enjeu pour lui, c’est de défendre l’honneur social de son groupe d’origine, en valorisant l’acculturation scolaire et d’autres apprentissages sociaux que ceux de la rue.

Son engagement dans le club est très lié à sa situation de « déclassé par le haut ». C’est le « heurt des habitus » – du « jeune d’origine maghrébine des cités » et de « l’enseignant » qu’il est de part en part – qui produit en lui une forme d’hyper sensibilité à la domination sociale. Ce qui me frappe en l’écoutant, c’est de constater à quel point il ressemble aux militants des années trente qui ont « fait » le parti communiste, ceux dont parle le sociologue Bernard Pudal dans son livre Prendre parti. Ces militants communistes sont des fils d’ouvriers, parfois d’immigrés, ce sont dans tous les cas des jeunes à l’identité sociale mal fichue, en butte aux mécanismes sociaux de domination. Souvent, ils ont suivi une scolarité supérieure à celle des autres enfants d’ouvriers, ce qui leur permet de prendre la parole.
Ces « fils du peuple », mais un peu extérieurs au peuple, que sont les fondateurs du PC, ont pu trouver dans ce parti les ressources pour donner sens à leur existence et à leur combat. Or ce n’est pas le cas de Taïeb qui ne peut pas rencontrer le PC pour les raisons que j’ai évoquées (désindustrialisation, prolongation des scolarités), mais aussi parce que les élus communistes de Gennevilliers font très peu de place aux « militants de cité » comme lui. D’où la question posée dans mon livre : pourquoi les élus de gauche ne voient-ils pas en des Taïeb, pourtant si proches socialement d’eux-mêmes, des héritiers possibles ?

Il faudrait évoquer de très nombreuses raisons et mon livre ne prétend pas apporter toutes les réponses. Je me bornerai ici à deux grandes explications, qui renvoient d’abord aux représentations particularisantes des enfants d’immigrés algériens et marocains, ensuite à l’histoire urbaine et politique des municipalités de gauche de ces cinquante dernières années.

D’une certaine manière, on pourrait dire que les élus de Gennevilliers et avec eux de nombreux autres élus PS ou PC ont été conduits à se méfier des enfants d’immigrés algériens et marocains en raison de toutes les représentations sociales qui ont contribué à particulariser ces jeunes, à faire d’eux une catégorie à part. Les élus de gauche n’ont pas pu échapper à toutes ces représentations, qui entraînent le risque d’une exclusion.

Quelles sont ces représentations ? Ce sont d’abord celles diffusées par les travailleurs sociaux qui ont vu dans les enfants des Algériens une nouvelle population en échec. Leur attention est bienveillante, mais elle contribue à dessiner les contours d’une nouvelle catégorie sociale : « jeunes d’origine étrangère », « entre-deux-cultures », « seconde génération dans l’immigration », etc. Alors que les secondes générations précédentes, elles aussi en butte au racisme, s’étaient intégrées dans une relative indifférence, les enfants d’immigrés algériens deviennent dès les années 1970 très visibles socialement.

Cette attention portée sur eux se renforce au début des années quatre vingt, notamment à la suite des échauffourées dans le quartier des Minguettes, près de Lyon. À gauche, et plus particulièrement dans certaines tendances du PS, une nouvelle lecture des problèmes s’impose en effet, qui va faire de l’exclusion la nouvelle question sociale. Alors que l’ouvrier, dans les années 50-60, était l’archétype du groupe dominé, exploité, c’est le « jeune beur » qui le devient au début des années quatre vingt. À côté d’eux, les ouvriers apparaissent comme des privilégiés : ils ont un emploi alors que les « beurs » n’en ont pas.
Les beurs sont décrits comme des exclus économiques mais aussi comme des jeunes plus intégrés culturellement que les autres jeunes d’origine ouvrière. Ils apparaissent comme l’incarnation d’une modernité post-industrielle. Tous ces nouveaux discours qui louent l’altérité de ces enfants d’immigrés renforcent les décalages entre eux et les ouvriers des cités, entre les responsables des associations et les élus de gauche, en particulier les élus communistes, qui en viennent à douter que ces beurs appartiennent toujours aux classes populaires.

Cette attention portée aux « beurs » – sur lesquels, au fond, on ignore tout, seuls quelques enfants d’immigrés algériens et marocains sont médiatisés – ne dure pas longtemps. Très vite, ces jeunes « modernes » vont être décrits comme des jeunes sans avenir social et politique.
Le livre de François Dubet publié en 1987, La galère, jeunes en survie, marque ce nouveau regard porté sur les cités et leurs habitants. C’est un livre très vendu et très repris par les journalistes. Avec Dubet, les « beurs » ne représentent plus rien, si ce n’est l’idéal type des jeunes en galère, jeunes désorganisés, qui alternent entre rage et apathie, sans conscience politique ou civique.
La galère de Dubet renforce la vision misérabiliste des quartiers HLM et contribue – plus ou moins directement – à rendre invisibles toutes celles et tous ceux qui bougent encore dans les quartiers. La représentation des cités en termes d’anomie tend à interdire tout attention politique à l’égard des responsables associatifs, ceux-ci étant dans ce livre promis à disparaître en raison de la galère.

Par ailleurs, je pense que le livre de Dubet va préparer le terrain aux représentations suivantes qui radicalisent l’image donnée de ces jeunes, comme potentiellement violents ou délinquants. À partir des années 90, notamment suite aux émeutes de Vaulx-en-Velin, un quartier-phare de la politique de la ville, les discours sur ces jeunes se durcissent. Les émeutes de Vaulx-en-Velin sont interprétées comme l’échec de la politique de la ville et de la prévention de la délinquance. Donc l’orientation va être désormais de dire : il ne sert à rien d’aider ces jeunes – puisque ça ne marche pas – mais il faut au contraire se montrer plus sévère avec eux.
Cette lecture de la délinquance et des solutions à lui apporter est partie de la droite, avec les lois sécuritaires d’Alain Peyrrefite. Et elle envahit peu à peu tout l’espace politique : c’est Jospin qui déclare en 1997 qu’il faut arrêter de trouver des excuses sociologiques à la délinquance.

Cette lecture sécuritaire de la délinquance fait de chaque jeune des cités un coupable potentiel. Car en plus, nous dit-on, il y a une échelle dans la délinquance que chaque jeune est susceptible de gravir. C’est la théorie américaine du carreau cassé, théorie qui n’a jamais été démontrée, qu’aucun résultat empirique ne confirme, mais qui s’est diffusée en France, notamment à la faveur des travaux de Sébastien Roché sur les incivilités.

Ce terme d’incivilité est très significatif du regard qui est aujourd’hui porté sur les jeunes des cités : au fond, on les voit comme des déviants, incapables de se plier aux normes dominantes de respect et de savoir-vivre. Ce sont alors toutes les manières d’être des fils d’ouvriers des cités qui sont stigmatisées : les « insultes rituelles » sont perçues comme des atteintes à l’ordre public, la petite délinquance endémique dans les cités est susceptible de se transformer en grande délinquance, la casquette devient le symbole de la rébellion. Plus la situation sociale et économique des fils d’ouvriers se dégrade et plus les jeunes des cités suscitent des sentiments de peur.

Cette droitisation des représentations des jeunes des cités a de nombreux effets à gauche. Ainsi, à Gennevilliers, les élus ne vont plus voir les jeunes de la cité du Luth de la même manière. Au début des années 80, ils les voyaient comme des jeunes à aider, ils subventionnaient le club de jeunes et accordaient un certain intérêt aux militants de cité. Le maire de Gennevilliers, Lucien Lanternier, refusait systématiquement la solution policière. Il pouvait écrire dans le bulletin municipal des choses impensables aujourd’hui, du type : « n’oublions jamais que les flics sont les ennemis des syndicalistes ».
À la fin des années 80, une police municipale est créée et une antenne du commissariat est ouverte dans le quartier du Luth. Quant au club de jeunes, il est de plus en plus perçu comme une pépinière de délinquants potentiels. Les élus se méfient des jeunes qui le fréquentent, ils ne les connaissent pas ou pas vraiment et ils ont peur que ce club serve de planque pour les trafiquants. Ils ne vont donc pas chercher à donner plus de moyens à cette association pour la tirer vers le haut, mais au contraire ils vont vouloir la marginaliser et la placer sous le contrôle d’éducateurs de la PJJ : les jeunes des cités font peur, et les élus PC sont eux aussi pris dans le sentiment d’insécurité qui s’est généralisé. Eux-mêmes ne peuvent pas échapper aux nouvelles interprétations de la délinquance qui opèrent l’amalgame entre « jeunes des cités » et « insécurité ».

Je disais que les discours sécuritaires sont apparus après les émeutes de Vaulx-en-Velin. Mais ils sont aussi très contemporains de la guerre du Golfe de 1991. On ne mesure pas assez à quel point le traitement médiatique de ce conflit a contribué à présenter les jeunes des cités comme des musulmans et comme des intégristes potentiels. On a vu plein de reportages sur ces jeunes à qui les journalistes demandaient de quel côté ils étaient : du côté de Saddam Hussein ou du nôtre… Tous ces reportages ont alimenté la peur des « cités-ghettos », qui pourraient donner naissance à plein de « fous de Dieu », comme Zacarias Moussaoui. Le fondamentalisme musulman est devenu un nouveau danger réel ou potentiel pour beaucoup de gens, et les enfants d’immigrés algériens et marocains sont à présent vus comme une nouvelle menace en raison aussi de cette représentation.

À Gennevilliers, les élus sont conduits à voir le club de jeunes comme une association qui pourrait être reprise par les islamistes, même si dans le quartier du Luth les militants musulmans sont en réalité très peu nombreux, très peu organisés et très peu fondamentalistes et même si le président du club de jeunes est lui-même un laïque convaincu. Le seul rassemblement des fils d’immigrés algériens et marocains inquiète. Les élus voudraient donc qu’il y ait plus de filles dans le club. Ils voient dans la mixité des sexes une solution aux dérives intégristes potentielles et au sexisme qu’ils prêtent généralement aux fils d’immigrés maghrébins.
Or la mixité, ça ne se décrète pas. Pour y arriver, il faut beaucoup de moyens, il faut des grands locaux, il faut aussi que les associations comme les clubs de jeunes soient elles-mêmes beaucoup plus reconnues. Il faut une véritable politique d’éducation populaire pour arriver à cette mixité, c’est-à-dire pour parvenir à lever les réticences des filles à se mêler aux garçons du quartier, pour que ceux-ci les considèrent à leur égal et surtout pour lever les craintes des familles qui ont peur des mauvaises fréquentations. Arriver à la mixité dans les clubs de jeunes, c’est aussi difficile aujourd’hui que dans les années soixante.
Les responsables du club du Luth cherchent à augmenter le nombre de filles adhérentes, mais ils font avec les moyens du bord, qui sont très limités. Le club de jeunes, c’est alors un local de 50 m2 au fond de la cité, qui vit avec quelques subventions du ministère de la ville.
Au moment de la réhabilitation du quartier, les élus font d’autres choix. Ils décident d’ouvrir de nouvelles structures pour les jeunes et de marginaliser ce club, symbole à leurs yeux de la suprématie masculine, de la séparation ethnique et sexuelle des publics, du risque du fondamentalisme musulman et pour tout dire d’une certaine forme d’archaïsme culturel chez les jeunes Arabes. Résultat : le club ferme ses portes en 1996 et les autres structures de jeunes ne marchent pas, faute d’un réel enracinement dans la cité.

C’est bien sûr toute l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie qu’il faudrait aussi longuement évoquer pour rendre compte du regard porté sur les enfants d’immigrés algériens et marocains depuis longtemps perçus comme des jeunes différents, à l’identité trouble, etc. Toutes ces représentations creusent le fossé entre eux et les élus de gauche.

J’en viens maintenant à ma deuxième explication du rendez-vous manqué entre eux, qui renvoie à l’histoire du logement social et aux évolutions électorales dans les municipalités de gauche. Car après tout, on aurait pu s’attendre à ce que, localement, les élus, qui ont sous les yeux tous ces jeunes, soient capables de discerner les différences entre eux et donc de résister à toutes ces représentations successives qui invalident socialement les enfants d’immigrés algériens et marocains et tout particulièrement les jeunes de sexe masculin. Je pense que le fil de l’histoire des grands ensembles HLM permet de comprendre un peu plus précisément pourquoi ils voient en eux surtout des « jeunes difficiles ».

Il faudrait beaucoup de temps pour raconter toute cette histoire en détail. Je vais juste vous indiquer quelques moments-clefs qui permettent de rendre compte des raisons structurelles pour lesquelles les élus de gauche, comme à Gennevilliers, ont été conduits, en réalité dès les années 1950, à voir dans les nouveaux immigrés algériens et marocains une menace sociale et politique.

Gennevilliers, c’est une ville de la « banlieue rouge », très typique de ces municipalités communistes, mais aussi socialistes, qui ont tenté d’élever la valeur sociale et urbaine des villes industrielles. Cette histoire commence dans les années trente et elle se poursuit après la seconde guerre mondiale. À partir des années cinquante, les élus poursuivent une politique à la base en construisant les grands ensembles HLM : à Gennevilliers, huit logements sur dix sont des logements sociaux. C’est dire à quel point certaines communes de gauche ont misé sur le logement social : il s’agit pour ces communes de répondre aux besoins très grands en matière de logement mais aussi de consolider leur implantation politique. Les ouvriers qualifiés et les employés, qui forment alors la base sociale et électorale du PC, sont de fait à Gennevilliers les premiers bénéficiaires des nouveaux logements.

Cet aspect du communisme municipal est assez bien connu. Mais ce que l’on connaît moins, ce sont les raisons pour lesquelles le communisme municipal a butté sur l’immigration.
En fait, la politique des grands ensembles HLM pèse lourd sur la vision des immigrés par les élus communistes. Elle pèse lourd parce que la rénovation des villes ouvrières, qui donne naissance à ces grands ensembles, s’effectue au moment même où les nouveaux immigrés viennent travailler en France, principalement les Algériens, les Portugais et les Marocains. De sorte que ces élus redoutent que les immigrés entraînent la dégradation des nouveaux quartiers et plus généralement des villes qu’ils cherchent à améliorer. Dès l’arrivée des immigrés, nouveau prolétariat des banlieues, les responsables municipaux vont lutter contre leur regroupement dans les villes ouvrières et limiter d’une manière draconienne leur accès aux nouveaux quartiers HLM.
Il me semble que cette coïncidence entre l’immigration et la rénovation urbaine des villes ouvrières explique le traitement particulier dont ces immigrés vont faire l’objet de la part des élus de gauche et le regard qu’ils vont alors très vite porter sur eux comme « population à problème ». Dès l’ouverture des premiers logements, la municipalité de Gennevilliers applique un quota au relogement des immigrés et ce quota va se maintenir jusqu’à aujourd’hui et s’appliquer aux enfants d’immigrés.
D’abord parce que les immigrés ne votent pas, ce qui ne compte pas pour peu dès lors que le logement devient un bien municipal. Ensuite, parce que ce sont des gens qui cumulent les handicaps au regard des normes de logement : faible salaire, nombre d’enfants élevé, style de vie éloigné des attentes inscrites dans le logement lui-même. Enfin, parce que les immigrés algériens et marocains sont placés au plus bas dans l’échelle des réputations. Plus les quartiers vont se dégrader et plus la municipalité va limiter le nombre de logements attribués aux immigrés et aux enfants d’immigrés : manière pour elle de préserver la valeur sociale d’un parc immobilier aujourd’hui discrédité.

Je pense que la transformation du logement populaire (l’amélioration des conditions de logements, mais aussi la bureaucratisation des accès au logement) a ainsi freiné durablement la reconnaissance des immigrés et de leurs enfants par les municipalités de gauche.

Mais c’est surtout à partir des années 80 que ce clivage entre les villes de gauche et les populations immigrées va produire tous ses effets, au fur et à mesure que les grands ensembles HLM vont cesser d’incarner la réussite ouvrière et se transformer en « cités » pour pauvres et immigrés. Ce processus de déclassement des quartiers HLM résulte d’abord des pratiques de relogement des préfectures qui ont cherché à reloger les familles immigrées dans les grands ensembles HLM et donc dans les communes de gauche, celles de droite ayant très peu investi dans le logement social…
Ce processus résulte ensuite des politiques de logement mises en œuvre sous Giscard, notamment la loi Barre de 1977, qui développent le crédit et favorisent l’accès à la propriété du pavillon. Ces politiques pavillonnaires vident les quartiers des catégories qualifiées des classes populaires et des couches moyennes et facilitent indirectement l’accès des immigrés au HLM. On le voit bien à travers l’exemple du quartier du Luth où les immigrés deviennent la clientèle de remplacement des bailleurs sociaux privés qui cherchent à maintenir la rentabilité des immeubles. Ces bailleurs n’hésitent plus à sacrifier l’entretien et les petites réparations : ils logent une population captive et souvent trop démunie pour défendre ses droits de locataires.

Ces mécanismes expliquent l’évolution du peuplement des grands ensembles et la dégradation rapide de certains bâtiments. Ils entraînent au moins trois conséquences qui accentuent le durcissement des élus de gauche à l’égard de la nouvelle population des cités, principalement immigrée.

La première, c’est de contribuer à faire des immigrés et de leurs enfants les responsables présumés de la dévalorisation des cités et des dégradations multiformes des espaces publics. La seule présence des immigrés symbolise le déclassement social des grands ensembles HLM. Et de fait, les immigrés sont directement accusés de « pourrir » les lieux. Les élus de gauche voient aussi en eux l’échec de la politique de promotion par le logement qu’ils avaient conduite des années 50 aux années 70. Autant de raisons qui empêchent la construction de relations étroites entre les élus et la nouvelle population des cités, entre les militants politiques « établis » et les jeunes qui s’engagent dans les associations au début des années 80. Ce qui empêche ces relations, c’est aussi le départ des cités des militants qui ont suivi le mouvement général d’accession à la propriété. Ils tenaient les associations dans les quartiers HLM et étaient des alliés « naturels » pour les enfants d’immigrés. Ils sont donc de moins en moins là pour les remarquer et les valoriser.

La deuxième conséquence, c’est la fragilisation politique des municipalités communistes. Les scores du PC chutent fortement à partir des années 80, tandis que l’abstention, la droite puis le Front national progressent. Ces évolutions électorales sont liées au départ des cités des fractions acquises au PC, mais aussi à la démoralisation des habitants qui n’ont pas pu les quitter et à l’exacerbation des sentiments xénophobes dans un contexte de dégradation de l’espace de résidence et de montée du chômage et de la précarité. Les jeunes Arabes fonctionnent dès lors comme les causes d’une dégradation multiforme, d’autant plus que certains d’entre eux deviennent les délinquants.
À partir de 1989, le FN s’impose comme le deuxième parti à Gennevilliers, en nombre de voix, ce qui entraîne les élus communistes à prendre beaucoup de distance avec les immigrés et surtout avec leurs enfants, de plus en plus perçus comme des « jeunes en galère ».

La troisième conséquence est la suite logique des deux premières : à la fin des années 1980, les élus de Gennevilliers marginalisent les militants de cité dans le but de réduire la visibilité d’un groupe qui fonctionne localement comme un groupe-repoussoir. C’est tout un ensemble de jeunes qui étaient portés à s’engager localement qui, peu à peu, sont lâchés par les autorités municipales. Les enfants d’immigrés payent de leur marginalisation politique la fragilisation de l’électorat communiste. On dit tellement que le vote FN est lié à la délinquance et à l’immigration et que les électeurs PC vont basculer à l’extrême droite, que les élus de gauche sont convaincus que l’électorat populaire n’acceptera jamais des élus issus de l’immigration. La gauche va donc délaisser les porte-parole des cités en ne leur permettant pas de « grimper » dans les appareils municipaux et au plus haut niveau.

Au final, les grands ensembles, qui ont été un facteur d’union avec les classes populaires jusqu’aux années soixante dix, se sont transformés en facteur de désunion : les élus PC ont perdu leur base électorale et sont en porte-à-faux avec les électeurs français qui sont restés dans les cités. Par ailleurs, ils cherchent toujours aujourd’hui à réduire le nombre de familles immigrées dans les cités et la visibilité des enfants d’immigrés. Et je crois que l’objectif de la « mixité sociale » les empêche de voir que ces enfants d’immigrés sont les nouveaux habitants de la ville et de plus en plus les nouveaux électeurs… Ils ont perdu leur électorat traditionnel et ils se montrent incapables de voir dans les enfants d’immigrés une nouvelle base sociale à conquérir.

Pour conclure, on peut dire que ce rendez-vous manqué entre la gauche et les cités a eu un triple coût sociopolitique.

C’est d’abord le découragement des plus militants : une génération se retire de la vie associative et politique, parce qu’il n’y a pas de militantisme durable sans gratifications matérielles ou symboliques. En ne les entendant pas, la gauche a « raté le coche » avec les enfants d’immigrés. Le recul du PC et du PS chez les salariés d’exécution – très visible lors de la dernière présidentielle – s’explique aussi par cette non-reconnaissance des militants de cité qui n’ont pu être ni les relais ni les aiguillons des organisations de gauche.

C’est ensuite tout un ensemble de militants qui désormais se détournent de la gauche et cherchent ailleurs une reconnaissance sociale et politique. On pourrait dire qu’ils sont conduits à se méfier des élus de gauche qui, à leurs yeux, ne les considèrent pas autrement que comme une population « difficile » ou « à problèmes ». En se tournant vers les partis de droite, ils cherchent à ne plus être confondus avec les délinquants et les assistés. Le glissement vers la droite de certains porte-parole des cités se nourrit du refus du misérabilisme autant que d’une certaine fascination pour la réussite économique. C’est de même toute l’histoire du logement social qui contribue à ce ressentiment. Les enfants d’immigrés gardent en mémoire les bidonvilles et les cités de transit auxquels leurs familles ont d’abord été assignées. Et ils se sentent aujourd’hui coincés dans les « cités-ghettos ». On aboutit ainsi à un paradoxe : les municipalités de gauche, en particulier PC, qui ont mené une politique active en faveur du logement social, sont accusées d’avoir créé des ghettos, alors qu’elles ont tout fait pour empêcher le rassemblement des immigrés et des pauvres dans les mêmes lieux.

Enfin, le développement actuel du communautarisme musulman exprime le besoin d’exister positivement. L’Islam s’est peu à peu imposé auprès de certains comme un cadre protecteur et comme une ressource possible pour construire une identité collective respectable. Cette montée du communautarisme est évidemment liée à tous les blocages et toutes les discriminations que rencontrent ces enfants d’immigrés dans tous les domaines de leur existence, que ce soit au niveau du travail, du logement, des études, etc. Or la gauche institutionnelle s’est montrée largement indifférente à eux, elle n’a pas vraiment cherché à les défendre.

Certains élus communistes et socialistes, comme à Gennevilliers, reconnaissent aujourd’hui ce rendez-vous manqué et tentent de rattraper le temps perdu en intégrant politiquement les enfants d’immigrés. Je crois que c’est un nouveau défi pour la gauche que de reposer la question sociale, celle du chômage, de la précarité et des discriminations, et d’attirer vers elle ces porte-parole des cités, en reconnaissant l’autonomie qu’ils ont su prendre.

Olivier Masclet
Source : Islam et laïcité

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