Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 32) / Farid Taalba

16 Mar

Algérie

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

L’instituteur ne bouda pas son plaisir en écoutant le florilège que Madjid venait de lui cueillir et mettre en bouquets d’une voix aussi nuancée que les assonances des vers clamés en sourdine dans un train où le vrombissement des mouches comblait le silence qui s’y était maintenant imposé. Malgré des circonstances qui ne prêtaient certes pas à la légèreté et à la frivolité, un grand sourire lui barra toute la sorbonne d’une oreille à l’autre, et pas comme celui des cadavres des mouchards de l’administration qu’on retrouvait parfois ici ou là et que les poètes de la presse coloniale surnommait joliment le sourire kabyle.

« Mais dis-donc, rebouisa cheikh Mouloud entre enchantement et curiosité soudain ravivée par tant de passion amoureuse, tu as l’air de bien connaître la chanson. Tu en connais beaucoup d’autres comme ça ?

– Autant que tu veux, s’enthousiasma Madjid qui ne demandait qu’à reprendre de cet opium capable de dissoudre l’inquiète incertitude des lendemains sans avenir, je suis allé à bonne école ! ».

« A bonne école », susurra le cheikh, pensif, qui crut un instant à une mauvaise blague de potache. « Et à laquelle, je te prie ? » se reprit-il en approchant ses lunettes sombres du visage de Madjid qui s’imagina un instant face à une grosse tête de mouche aux yeux bombés.

« A l’école de l’agriculture ! » répondit très sérieusement Madjid.

« Oui, c’est vrai, admit l’autre, tu as été berger. J’avais oublié. Mais si tu en connais tant que ça, comment cela se fait-il ? Qui n’a pas été berger dans nos montagnes ? Et tous ne savent pas autant de poèmes !

– Oh, c’est toute une histoire. Mon père avait un frère. Il s’appelait Yahia. Comme c’était le plus jeune, il avait profité d’une certaine indulgence dont ces frères ainés n’avaient pas profité. Sans doute cela l’avait-il conduit à le rendre plus capricieux et moins rigoureux dans son comportement, et surtout par rapport à ses devoirs envers la communauté familiale. On raconte que Yahia soutenait qu’il allait se vendre comme ouvrier agricole dans les fermes tenues par les Français le long des côtes algéroise et constantinoise. Mais on lui opposait que c’était une excuse pour aller dépenser son temps dans les grandes villes où il s’adonnait à tous les plaisirs futiles qui ne remplissent pas une maison. Il y vivait comme un clochard et survivait grâce à de petits travaux glanés ici ou là chez de petits entrepreneurs qui avaient besoin de manœuvres ou de commis. C’était bien loin des fermes et des grandes plantations agricoles où il se targuait de travailler. Mais, surtout, on lui reprochait de préférer les mœurs et les goûts dissolus de la ville. Il aimait avant tout la musique et passait ses soirées à écouter les groupes de chaâbi et de maâlouf. Il fumait du haschich, du kif et buvait même de l’alcool. C’est comme ça qu’il apprit à jouer du mandole plutôt que de la charrue de labour comme toute tête de maison qui se doit devait le faire. Sa réputation s’était donc ainsi vue réduite au surnom dont on l’avait affabulé : l’hachichin. Il était considéré comme un fainéant et perdu pour la communauté comme les fruits d’une récolté mangés par les criquets. Alors, quand vint le jour où il prit à Yahia de manifester son désir d’émigrer vers la France, toute la famille le désapprouva et lui tomba dessus pour le dissuader d’un projet pour lequel il n’avait pas les qualités requises : maîtrise de soi, avoir du respect, de la réserve, de la pudeur l’un envers l’autre, tenir les élans de son ventre, être économe et ne pas oublier ses devoirs familiaux. Malgré leur désapprobation, il persista. Un jour, sans prévenir quiconque, dans la solitude d’une nuit où il attendit que toute la maisonnée se fut endormie d’un lourd sommeil, il prit quand même la route de l’exil dans un ultime défi contre l’avis des siens. En France, il se rendit nécessairement à Roubaix, là où se trouvaient les autres membres de la famille. Au bout de trois mois, Yahia commença par abandonner le travail de la mine qu’il estimait trop pénible. Il ne supportait plus de descendre dans les ténèbres du ventre de la terre pour en remonter juste pour se vautrer dans la nuit de sommeil que lui offrait son lit. « Dieu, me disait-il, a créé les fils d’Adam pour jouir de la lumière. Pourquoi m’enterrer dans l’obscurité du sous-sol alors que la clarté règne sur terre ? Puis, il quitta le groupe de parents de Roubaix pour aller s’installer à Paris. Il travailla à l’usine alors qu’on lui avait répété qu’on y gagnait moins d’argent qu’à la mine. Mais, Yahia n’en eut cure. Il avait beaucoup plus de temps de libre qu’il passait dans les cafés à jouer aux dominos ou à écouter les groupes et les chanteurs qui s’y produisaient. Il y jouait même parfois du mandole. Ainsi il put s’adonner à ces loisirs que les anciens déconsidéraient, loin de la famille qui surveille tout ce que tu fais, dis ou pas, ce que tu manges, ce que tu bois, comment tu t’habilles, avec qui tu traînes et tout le tralala. Mais vite fait, au bout de cinq ans, les membres de la famille de Roubaix retrouvèrent la trace de cet ingrat qui n’avait par ailleurs pas écrit une seule lettre ne serait-ce que pour donner des nouvelles aux siens restés au village, ni ne les avait aidé en leur envoyant les mandats salutaires qu’ils eurent été en droit d’attendre de sa part. On se scandalisa de son attitude qui jetait l’opprobre et la honte sur la famille. Aussi, en le prenant par les sentiments, en le culpabilisant, et parce que l’exil engendre toujours le désir du retour au pays natal, il céda aux pressions des parents de Roubaix et s’en retourna au pays. C’est ainsi qu’il fut pris au piège et qu’on entreprit tout pour l’empêcher de s’en retourner en France. On lui rappela amèrement qu’il ne fut d’aucune utilité quand il y résida, qu’on n’avait pas vu un douro de sa bourse toujours trouée et qu’il valait mieux céder sa place à quelqu’un de plus économe qui saurait tenir le rôle qu’on attendait de lui. Du jour au lendemain, il s’exila au sein même du village qu’il déserta pour s’occuper d’un troupeau avec qui il passait la plupart de son temps. Au printemps, il montait à l’alpage pour n’en redescendre qu’au cours du mois de décembre pour échapper aux rigueurs de l’hiver. Marginalisé, il partageait son temps avec les enfants plutôt qu’avec les adultes qu’il évitait autant que possible. Malgré tout ce qu’on débitait sur son compte, l’enfant que j’étais n’a pu que trouver l’occasion de s’évader à son contact. C’est avec lui que j’ai appris toutes ses poésies amoureuses que chacun feint de trouver moins nobles que celles des Si Mohand et consorts. Combien de nuits à la belle étoile avons-nous passé à écouter sa voix remplir le vide de nos montagnes abandonnées au silence. Avec tous les jeunes bergers de mon âge, nous étions son seul auditoire devant qui il pouvait faire mentir ceux qui disaient qu’il vivait désormais comme un sauvage au milieu des bêtes de somme et de la nature hostile. Tiens, il m’en revient un à l’esprit :

Le quatorzième jour du Ramadan

J’ai été fou de toi

Tous m’ont vu m’en venir ver toi

Quel taleb dis-moi t’as écrit un talisman

Fille à la taille de lampe

Pour qu’ainsi tu fuies loin de moi

Je t’enjoins par tous les enfants

Par les hommes de dieu où qu’ils soient

Belle fille ne m’abandonne point

– Effectivement, acquiesça cheikh Mouloud qui avait bu ses paroles jusqu’à plus soif, je comprends bien maintenant pourquoi tu en connais tant. Mais il faudra qu’un jour tu me le présentes. Autant remonter à la source pour puiser la lumière qui sort de sa bouche.

– Avec plaisir, je suis resté en bon terme avec lui, malgré l’avis de mon père qui ne peut pas le supporter. Je… ».

Une rafale de mitraillette lui coupa la parole et fit sursauter tous les voyageurs. Ils s’interrogèrent du regard, simulant une grande discussion silencieuse. Puis, la route nationale réapparut, coudoyant de nouveau la voie ferrée. En contrebas, l’oued Isser drainait en creux son maigre filet dans la nudité de son lit de rocailles inondées de soleil et dévêtues des eaux qui les avaient recouvertes avant l’été. Le train croisa encore une fois le même convoi militaire que tout à l’heure. Dans la jeep où se trouvaient les deux jeunes kabyles, il n’échappa à personne qu’il n’en restait plus qu’un.

« Tu as vu ce que j’ai vu, interrogea Madjid en tremblant comme une feuille, est-ce ce que nous avons entendu ?

– Je ne sais plus quoi penser, se désola cheikh Mouloud. Et c’est terrible : pour réponse, tout ce qui me vient à l’esprit est ce poème :

Cette semaine je suis descendue à la rivière

J’y ai vu deux merles

J’ai armé pour tirer

Ils ont pris le chemin d’El Hammam

Mes lèvres baise-les maintenant

Pour mes seins attends que la nuit tombe

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