Livre du samedi : Outsiders / Howard Becker

26 Mar

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0utsiders a renouvelé l’approche de la délinquance en constituant un objet d’étude plus vaste, la déviance, qui inclut des comportements non conventionnels comme ceux des fumeurs de marijuana et des musiciens de jazz. De façon originale cette approche consiste aussi à prendre en compte à la fois le point de vue des déviants et celui des entrepreneurs de morale et des agents de la répression. Par ailleurs, exemple convaincant d’application rigoureuse de la méthode ethnographique à l’étude des sociétés modernes, Outsiders est un jalon majeur dans le développement de cette démarche. A ce double titre, le livre de Becker est, comme Asiles de Goffman, représentatif d’un des courants les pus féconds de la sociologie américaine, connu sous le nom « d’école de Chicago » puis « d’interactionnisme symbolique ». Constamment réédité aux Etats-Unis, remarquable par la clarté de son style, Outsiders est devenu un des principaux ouvrages de référence de la sociologie américaine. Dans la postface écrite pour l’édition française, l’auteur analyse les raisons du succès de son livre.

 

Critique de Xavier Molénat:

Howard S. Becker (né en 1928) est à l’origine un pianiste de jazz, et a pendant un temps mené de front les activités de musicien et de sociologue. C’est donc tout naturellement que ses premiers travaux, qui font la matière d’Outsiders, portent sur le milieu des musiciens de jazz. Il s’appuie sur ses rencontres (notamment des fumeurs de marijuana), les discussions avec ses collègues, les observations qu’il a pu faire sur la scène des cabarets, pour proposer une analyse novatrice de la déviance.

Déviance et étiquetage.

Becker développe dans Outsiders la théorie de l’étiquetage. La déviance n’est pas une chose en soi, qui trouverait son origine chez la personne déviante, mais plutôt une catégorie construite au cours des interactions entre ceux que l’on qualifie de déviants, les gens qu’ils fréquentent, ceux qui se chargent de faire respecter les normes (qu’elles soient légales ou culturelles)… En un mot, « les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants ». L’alcoolisme, par exemple, n’est pas une déviance par nature. Les seuils à partir desquels on considère la consommation d’alcool comme une maladie changent selon les contextes. Ils changent parce que certains groupes sociaux (ligues de vertu, députés…), que Becker nomme les « entrepreneurs de morale », se mobilisent pour les faire évoluer et pour que les alcooliques soient reconnus (et se reconnaissent) comme déviants.

Becker montre également, à travers l’analyse de la « carrière » des apprentis fumeurs de marijuana, que la déviance n’est pas un état mais un processus. Ceux qui apprennent à fumer la marijuana ne savent pas, au début, comment tirer plaisir de cette activité, puisque cela requiert de savoir fumer. La carrière du fumeur comporte donc plusieurs étapes : apprendre la technique qui permet de planer, savoir reconnaître les effets de la marijuana (on peut « planer » sans savoir que l’on plane) et, enfin, prendre plaisir à ces effets.

Fumeurs de marijuana.

Cet apprentissage se fait au contact des fumeurs expérimentés, qui guident le novice dans sa carrière. Becker renverse la vision habituelle de la consommation de drogues : les sensations de plaisir dues à la marijuana s’acquièrent au cours de l’apprentissage du comportement déviant, par la discussion avec des fumeurs aguerris. Autrement dit, c’est le comportement déviant (fumer la marijuana) qui crée la motivation déviante (planer), et non l’inverse.

Ecrit dans un langage simple, évitant volontairement tout jargon, Outsiders a contribué à renouveler l’approche sociologique de la déviance en élargissant la notion, auparavant trop centrée sur les actes sanctionnés légalement, à toute transgression de norme sociale.

D’autre part, ce livre montre la fécondité des méthodes qualitatives en sociologie, telles que l’observation ethnographique ou l’entretien, qui permettent d’aborder un phénomène général à partir de l’étude d’un petit groupe social. Datant d’il y a près de cinquante ans, les travaux réunis dans Outsiders (qui n’a été publié en France qu’en 1985) n’ont rien perdu de leur originalité.

http://www.scienceshumaines.com/outsiders_fr_13013.html

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