Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 33) / Farid Taalba

30 Mar

Bouira

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

« Il y en a un qui n’aura plus besoin d’attendre la tombée de la nuit pour agir, se désola Madjid pour faire écho à l’envolée du cheikh qui se tenait maintenant le menton avec anxiété. Ses lunettes sombres étaient tournées vers l’extérieur. A la surface de leurs verres fumés, défilait le paysage tout en y reflétant le soleil en chacun d’eux comme deux yeux en fusion cherchant la vérité sous l’aveuglement de la lumière. On approchait de Bouira. Sur la gauche, les plus hauts sommets de la chaîne du Djurdjura égrenaient son impressionnante échine crêtée qui s’imposait comme une forteresse de roche nue et aux escarpements intrépides que n’aurait pas reniés Vauban : son chemin était difficile mais elle ne craignait pas d’insulter l’ennemi. Les premiers contreforts apparaissaient dans un gris d’acier tranchant avec un azur rendu aussi inoxydable par le martyr d’un soleil toujours implacable. Les sommets se dérobaient aux regards en se voilant derrière des nuages de condensation qui montaient de la vallée de l’oued Sahel surchauffée dont on devinait le sillage que le fleuve avait creusé, nouvelle vallée que la voie ferrée ne tarderait pas à emprunter afin de poursuivre son train de sénateur brinquebalant, une fois la halte Bouira laissée derrière.

Madjid s’attristait déjà à l’idée de se séparer de cheikh Mouloud qui y descendait. Il y avait pourtant le maître Si Arezki mais il dormait toujours de son sommeil profond. Qui le sort allait-il lui attribuer une fois que de nouveaux voyageurs monteraient à Bouira ? Dans ce moment de flottement, c’est alors qu’il se rappela que, comme son oncle Yahia, il n’avait pas écrit une seule lettre, ni envoyé un seul mandat. Il était venu habiter à Barbés sur sa recommandation, en évitant d’aller chez les Chtis où la famille ne sut donc jamais ce qu’il était advenu de lui bien qu’on l’attendit longtemps et peut-être comme on l’attendait encore. Madjid n’avait pas fait qu’apprendre les joyeusetés poétiques de son oncle qui lui avait aussi transmis le goût de se singulariser en ne prenant pas les chemins qui menaient à Roubaix, là où se trouvait le village bis greffé au milieu des terrils, des mines et des aciéries. « Oui mais moi, s’insurgea-t-il, je n’ai pas fait de folie, j’ai été économe ! Je me suis serré la ceinture pour réunir un gros pécule et remplir des valises de produits exotiques français. Je n’ai pas écrit certes, mais j’ai tout gardé pour tout leur apporter d’un coup. Par Sidi Abderrahmane, qu’il vienne celui qui dira que je n’ai servi à rien ! ». Puis, il jeta un regard vers la vallée de l’oued Sahel. Il n’ignorait pas qu’à l’endroit où le fleuve prenait le nom de oued Soummam en bifurquant vers Bougie, Akbou ne serait plus qu’à quelques encablures, sous la protection de son célèbre piton qui trônerait seul au milieu de la vallée. Aussi, le souvenir de Zahiya, sa bien-aimée qui attendait son retour, finit de tout effacer ; ou, plutôt, un poème se posa sur ses lèvres comme un papillon sur une fleur : il exprimait bien l’inquiétude de celui qui n’aura de paix que quand l’accord sera enfin conclu pour y croire, mais il ne s’aventura pas à le murmurer à l’oreille de cheikh Mouloud qui, abandonnant le paysage, avait de tout façon replongé le nez dans ses journaux :

Embarqué sur un bateau avarié

J’ai craint de sombrer avec lui

Oh saints, sauvez-moi !

Le chemin de la plaine se déploie

Jusqu’à Akbou où il se sépare

A la maison du juge de paix

Juges, soyez justes et impartiaux

Ma bien-aimée ne va pas tarder

Permettez-moi de la ravir

Madjid ferma les yeux. Des mouches fanfaronnaient toujours dans l’air. On toussait ici, on chuchotait là-bas, parfois le gloussement d’une poule lui parvenait. Lassé de lire ses journaux, le cheikh les posa sur ses genoux. Il les plia, un froissement chuinta. Ses lunettes balayèrent le paysage en marche. « On va bientôt arriver à Bouira. », remarqua-t-il avec tristesse d’une voix fatiguée. N’entendant pas de réponse, il opina du chef et surprit Madjid qui, les yeux clos, lui sembla plongé dans de profondes méditations.

« Et Madjid, qu’as-tu ? Tu sembles bien songeur. »

« Et oui, répondit Madjid, tout se termine en ce bas-monde, rien ne dure. L’heure de nous séparer approche comme celle de mon arrivée à Akbou viendra. ».

Tout à coup, le train ralentit progressivement sa course bien que Bouira n’était toujours pas en vue. Chacun redressa son cou ; en courant un peu, n’importe qui pouvait sauter sur le marchepied d’un wagon en saisissant d’une main vigoureuse l’une des deux rampes métalliques fixées de chaque côté de la portière d’accès à bord. Des voix d’enfants s’approchèrent en chantant sans qu’on ne les aperçoive. Un chœur répondait à un soliste qui semblait mener la danse. Bientôt on entendit clairement les paroles mais les enfants restaient invisibles :

Le roumi convoque le caïd : Oui, oui, monsieur !

De tes frères tu répondras : Oui, oui, monsieur !

Des insoumis tu rempliras les prisons: Oui, oui monsieur ! 

Quant à toi voici un burnous : Oui, oui monsieur merci !

Oui, oui monsieur merci !

– Cela me dit quelque chose, s’interrogea cheikh Mouloud, c’est un vieux chant des années vingt inspiré de l’émir Khaled. Ils n’ont pas peur ou ils sont inconscients. J’espère pour eux qu’ils passeront inaperçus. ». Le caractère subversif des paroles insinua dans l’esprit des voyageurs la possibilité d’une attaque des maquisards, ou des hors-la-loi pour s’exprimer comme le journal. Au deuxième couplet, le groupe d’enfant sembla se rapprocher un peu plus :

Le roumi convoque le garde-champêtre : Oui, oui, monsieur !

Nous saisirons tes frères : Oui, oui, monsieur !

Signale les chiens, les ânes : Oui, oui, monsieur !

Y-a-t-il un insoumis dénonce le : Oui, oui monsieur merci !

Oui, oui monsieur merci !

Bientôt, sortant d’un bosquet, le groupe d’enfants apparut au regard de tous. Ils formaient une colonne dans laquelle ils avançaient deux par deux. Ils portaient chacun un bâton en guise de fusil et marchaient au pas comme à la parade. Visiblement ils se prenaient pour une compagnie de maquisards avec à leur tête un grand gaillard les dépassant de plusieurs têtes. Il avait l’air d’être leur officier supérieur, coiffé d’une casquette militaire derrière une rangée de têtes couvertes d’une calotte rouge.

Le roumi convoque le lion : Non, non monsieur, ta gueule !

A cause des tiens nous te torturerons : Non, non ta gueule !

Que veux-tu à présent ? : Ce que je veux ? L’indépendance !

Le drapeau à l’étoile et le croissant, oui, oui monsieur merci !

Oui, oui monsieur merci !

Le chant terminé, leur chef fictif ordonna : « Compagnie, halte ! A gauche, gauche ! ». La colonne s’exécuta et disparut dans un autre bosquet.

– Ce n’est pas vrai, s’exclama le cheikh qui devint blême, par Sidi Abderrahmane, je n’y crois pas !

Ayant portait prestement une de ses mains à son front pour marquer son étonnement effrayé, il en perdit ses lunettes que Madjid ramassa courtoisement avant de les lui rendre :

« Qu’as-tu, cheikh Mouloud ? Je ne t’ai jamais vu dans un état pareil.

– Je viens de voir mon fils Amezian parmi le groupe d’enfants. D’ailleurs ce n’est pas le seul que j’ai reconnu ! Ils ont encore suivi ce grand dadais de Chérif qui n’a plus toute sa tête. Et il les fait jouer à la guerre dans un moment pareil ! Ah, quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Et le pire, c’est que je suis là sans pouvoir agir, espérant seulement qu’ils seront encore vivants ou libres pour leur administrer la raclée dont ils se souviendront toute leur vie !

 

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