Le problème des intellectuels: symptôme d’une époque.

1 Avr

La faute à Mai 68, la sociologie qui sert à excuser les méchants, comprendre c’est cautionner, la laïcité, l’émergence de philosophes à chemise ouverte ou académiciens. Tout ce qui nous tombe sur la tête en ce moment est enfin analysé dans un récent article qui permet de mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France.

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Nous relayons en exclusivité cette analyse avec l’aimable autorisation de son auteure :

Les sciences humaines sont nettement désavantagées par rapport aux sciences de la nature. En France, pays d’élection des sciences humaines et de la culture, on assiste à la même évolution. Grâce à sa victoire, ce pays de rentiers et de banquiers est en train de se transformer en pays industriel. Depuis que l’impérialisme est arrivé au pouvoir et que l’industrie lourde prend de l’essor, il est patent qu’on favorise les sciences de la nature et leurs applications techniques. Les grands noms de la science française comme Aulard et Luchaire [1], etc., constatent à regret un désintérêt croissant pour les sciences abstraites. Dans ce domaine, on assiste en France à la même évolution qu’en Allemagne après la guerre de 1870. Cette désaffection pour les sciences humaines pourrait paraître assez surprenante puisque la société bourgeoise a besoin dans ce domaine d’intellectuels qui constituent une sorte de troupe de protection scientifique destinée à défendre son système et son État. Mais la bourgeoisie sent sa domination de classe à tel point ébranlée qu’actuellement les matraques et les mitraillettes lui inspirent plus confiance que les prestations professorales.

Malgré d’étonnants progrès en tel et tel domaine particulier, la civilisation bourgeoise est actuellement incapable de réunir en une synthèse organique les conquêtes des sciences naturelles et humaines pour en tirer une conception du monde liée à la vie et qui se transforme en énergie sociale. Lorsque la science risque un regard au-delà des barrières étroites de la recherche spécialisée, elle est horrifiée de ne voir que le vide et ne trouve d’autre issue que de se cramponner à un relativisme résigné ou cynique, ou encore de s’aventurer sur les sables mouvants du mysticisme.

Tant que la bourgeoisie était une classe révolutionnaire en plein essor, elle cherchait le sens de son existence historique dans une conception du monde globale, dans une grande philosophie. Actuellement la science bourgeoise est incapable de développer une pensée philosophique. Ce qu’elle offre n’est qu’une froide et sèche imitation des systèmes de la philosophie classique, un éclectisme fait de pièces et de morceaux, sans élan ni grandeur, une philosophie de salon, une mode littéraire pour snobs. La bourgeoisie n’a plus de conception du monde homogène et globale qui lui permette de justifier vis-à-vis d’elle-même – ne parlons pas du prolétariat – sa position de classe dominante et de guide vers une civilisation plus avancée. La bourgeoisie n’a plus la foi et elle a perdu le droit de savoir, car ce savoir serait si écrasant pour elle qu’elle ne pourrait supporter de voir son vrai visage dans le miroir de quelque philosophie que ce soit. Elle remplace l’ancienne philosophie par un ersatz de religion, une caricature d’idéologies empruntées à des civilisations disparues ou condamnées.

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Ce sont les intellectuels qui ressentent le plus vivement la décadence de la culture bourgeoise et ses conséquences. Comme rien ne constitue plus pour eux une incitation à penser, à espérer, à agir, ils se réfugient dans les profondeurs obscures du passé, du mysticisme, du bouddhisme, etc., dans la pénombre de ces zones limitrophes entre conscience et inconscient, sensations et connaissance, rêve et éveil, science et charlatanisme comme la théosophie, le spiritisme, etc., ou manifestent leur refus de la civilisation bourgeoise en constituant, à la campagne ou sur une île [2], des colonies qui ressemblent plus ou moins à des sectes.

[1] Alphonse Aulard (1849-1928), historien, spécialiste de la Révolution française. A publié une Histoire politique de la révolution française, en 1901.
Achille Luchaire(1846-1908), historien, spécialiste du Moyen Age.

[2] Allusion probable à l’espèce de phalanstère qu’avaient constitué, au lendemain de la guerre à Worpswede, non loin de Brême, quelques peintres et écrivains allemands: A. Vogeler, Friedrich Wolf, etc.

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