Livre du samedi : Race, racisme, discriminations / Anthologie de textes fondamentaux

9 Avr

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Présentation:

La race n’est-elle qu’une chimère — une fiction collective aux effets pernicieux —, ou bien un concept nécessaire à l’analyse et à l’éradication éventuelle du racisme et de ses conséquences ? Cette catégorie ambiguë relève-t-elle de la biologie ou bien renvoie-t-elle à une réalité de nature socio-politique ? Le racisme est-il d’abord un attribut des individus ou des institutions — un état mental fait de croyances et d’affects ou un système social ? Toute discrimination raciale est-elle inévitablement raciste ? Est-elle immorale et injuste même dans les cas où elle ne serait pas entièrement irrationnelle ? Enfin, la discrimination positive est-elle justifiable ? Telles sont quelques-unes des questions abordées dans ce recueil, qui propose une introduction au champ d’investigation que la race, le racisme et les discriminations constituent pour la philosophie — ici envisagée dans son articulation avec les sciences sociales. Il réunit dix textes majeurs, presque tous inédits en français.

 

Extrait de l’introduction de Magali Bessone et Daniel Sabbagh:

LES DISCRIMINATIONS RACIALES : UN OBJET PHILOSOPHIQUE

La race n’est-elle qu’une chimère – une fiction collective aux effets pernicieux – ou est-elle un concept nécessaire à l’analyse et à l’éradication éventuelle du racisme er de ses conséquences ? Cette catégorie ambiguë relève-t-elle de la biologie ou bien renvoie-t-elle à une réalité de nature sociopolitique ? Le racisme est-il d’abord un attribut des individus ou des institutions, autrement dit un état mental fait de croyances et d’affects ou un système social ? Toute discrimination raciale est-elle inévitablement raciste ? Est-elle immorale et injuste, même dans les cas où elle ne serait pas entièrement irrationnelle ? Enfin, la discrimination positive est-elle justifiable ? Telles sont quelques-unes des questions abordées dans ce recueil, qui propose une introduction au champ d’investigation que la race, le racisme et les discriminations constituent pouf la philosophie, ici envisagée dans son articulation avec les sciences sociales.
De prime abord, l’ensemble défini par la juxtaposition de ces trois termes – «race», «racisme», «discriminations» – peut sembler hétérogène. En effet, s’ils sont manifestement liés, le premier – et lui seul – n’est pas (ou n’est plus) d’usage courant dans le contexte français. Du tait notamment de la «hantise» que suscitent encore dans ce domaine l’héritage de la République coloniale et la mémoire de la persécution des Juifs sous le régime de Vichy, la délégitimation du racisme a conduit à la disqualification de la «race» en tant que vocable à prétention descriptive ou analytique. Toutefois, ce choix n’est pas le seul possible. Aux États-Unis, par exemple, le mot «race» est encore employé aujourd’hui, mais dans un sens différent de celui d’hier. Au lieu de faire référence à une classification des êtres humains en sous-ensembles biologiquement distincts et hiérarchiquement ordonnés, il désigne des groupes ayant été victimes d’une discrimination officielle et systématique fondée sur un racisme pseudo-scientifique aujourd’hui largement discrédité mais dont les effets demeurent perceptibles. En France, en revanche, comme dans d’autres pays européens, en l’absence d’un tel glissement sémantique détachant partiellement la notion de race de ses connotations essentialistes, celle-ci n’est mobilisée que par une partie de l’extrême-droite, une minorité de praticiens des sciences sociales qui s’inspirent de l’usage dominant outre-Atlantique et, à l’occasion, l’autorité constituante – mais uniquement pour interdire toute différenciation sur cette base. Ainsi, selon la formulation de l’article premier de la Constitution du 4 octobre 1958, «[l]a France […] assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion». L’imbrication entre le rejet des discriminations et l’hostilité ou la méfiance envers le principe même de la classification raciale des personnes par les pouvoirs publics – quelles que soient ses finalités – est manifeste et beaucoup plus prononcée que dans d’autres pays comparables.

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