Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 34) / Farid Taalba

13 Avr

 

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Madjid, décontenancé, ne savait que faire de ses mains qui cherchaient à consoler le cheikh sans oser pourtant le toucher, indigné à l’idée de l’offenser par trop d’effusion ostentatoire, fut-elle sincère : il fallait se tenir, ne pas ajouter de lest à la gargoulette déjà pleine.

C’est cheikh Mouloud qui le surprit : « Va y, oh mon frère Madjid, tricote nous encore une de ces dentelles de ritournelle ! Elle comblera notre patience.

– Crois-tu que c’est vraiment le moment de faire dans la légèreté ? En ce moment où ton fils a disparu sur le chemin ?!

– Avons-nous seulement le choix ? », répliqua le cheikh en posant son regard sur Madjid d’un mouvement brusque du cou enserré dans un col boutonné. « On verra bien où conduit le chemin. » ajouta-t-il d’une voix sans faille, calme, sereine. A la surface de ses verres fumés, comme face à un miroir, Madjid surprit sa propre moue indécise à côté de celle souriante de maître Arezki somnolant au rythme de son ventre qui se gonflait et dégonflait comme un soufflet de forge. Alors là, enflammé, oubliant subitement sa retenue maladive, dans un élan vibrant, Madjid n’hésita plus. Il entonna en chuchotant un chant que lui avait transmis Yahia le berger qui le tenait lui-même de sa mère, grand chef d’orchestre du chœur des femmes animant les festivités villageoises :

Voici venir le colporteur des Igawawen

Du pays des Igawawen

Il a traversé le col

Sans soucis des neiges

Au matin, m’éveillant, nul trace de lui

Je dévorais le chemin des yeux

Ainsi Madjid put combler la patience du cheikh jusqu’à ce que, ralentissant, le train entama une légère descente.

« Ah, on ne va pas tarder à voir le bout du chemin, fit remarquer le cheikh extraordinairement pince sans rire, Bouira va bientôt nous apparaitre !

– Je ne la connais que de nom, regretta Madjid, je n’y ai fait que passer lorsque j’ai quitté le pays pour la France.

– Dans les temps anciens, commença cheikh Mouloud qui trouvait là l’occasion d’endosser la blouse d’instituteur, c’était un lieu-dit portant le nom de Souk Hamza, situé à 525 mètres d’altitude. Son emplacement sur la route reliant Constantine à Alger lui donnait un avantage stratégique pour lequel on cherchera toujours à le posséder. En ces temps anciens, son marché était déjà fort réputé et fréquenté. Il y a avait tout ce qu’il fallait pour accueillir l’ensemble des participants, vendeurs, acheteurs et bétails. On y trouvait des caravansérails, des auberges et des hôtels. ».

Puis, citant Ibn Khaldun qu’il avait lu quand il fréquenta l’Ecole des Lettres d’Alger après avoir fait l’Ecole Normale de Bouzareah, il continua : « En l’an 398 de l’Hégire, Hammad, fils de Bologguîn, fonda la ville d’El Qaala, dans le voisinage de Kîana. C’est ainsi que pour peupler cette ville qui allait devenir la capitale des Hammadides avant de se replier sur Bougie, on fit venir des gens de Souk Hamza entre autres gens que l’on avait été puiser ailleurs, notamment des gens de Mecilia et des Djeraoua. Plus tard, quand ils entrèrent dans les plaines du pays, les Turcs la remarquèrent aussitôt et portèrent leur dévolu sur ce lieu-dit. Ils y firent construire une place forte dans laquelle purent se maintenir des troupes pouvant faire face à d’éventuelles attaques ou afin d’y organiser la police des environs face à nos montagnards toujours prêts à razzier les troupeaux du Beylik. Bordj voulant dire fort militaire, c’est ainsi que Souk Hamza devint Bordj Hamza. De forme carrée, la fameuse forteresse était perchée sur une éminence. Ses murailles grimpaient jusqu’à dix mètres de haut et étaient entourées de fossés profonds. Les tribus des alentours s’emparèrent du Bordj à plusieurs reprises sans pouvoir toutefois en garder la main mise longtemps, en prenant soin à chaque fois de le saccager avant d’en céder la place. Alors vinrent les Français qui s’en emparèrent à leur tour. Bordj Hamza prit alors le nom de Bordj Bouira. On le restaura et on en fit le siège du caïd de Bouira, chargé de faire la police parmi ses « frères ». Un centre de colonisation y fut alors créer en 1873 et une ville taillée au cordeau s’y éleva avec ses quartiers européens et ses quartiers indigènes. Sur le flanc d’une colline, on y avait bâti une mairie, une église, une école communale, une gendarmerie, des tribunaux parmi la mosquée, le vieux marché indigène et les cafés maures. Achevant sa métamorphose, Bordj Bouira s’appela alors tout simplement Bouira. ».

La ville de province se montra alors. Adossée à la colline, elle s’étalait jusqu’au creux d’un vallon entouré de collines arrondies et pelées. Un hélicoptère alla se poser sur un monticule où un va et vient de convois militaires soulevaient déjà des nuages de poussières dont des bouffées s’étaient introduites jusque dans les wagons. La bouche pâteuse et sableuse, les voyageurs relevèrent aussitôt les vitres pour se protéger de cette soudaine tempête qui les avait sortis de leur nonchalance feinte. Un deuxième hélicoptère arriva dans le sillage de l’autre. Là aussi, on semblait prendre plus que des précautions pour tenir cette charnière entre le Constantinois et l’Algérois. Il fallait bien empêcher les villageois d’aider les maquisards du coin. Mais on ne voulait pas non plus laisser ces derniers entrer en relation avec leurs coreligionnaires de ces deux autres régions limitrophes de la Kabylie, à l’est et à l’ouest. Devant la vue des mouvements de troupe, Madjid dit ainsi gravement : « Excuse-moi oh cheikh Mouloud, mais finalement, contrairement à ce que l’histoire nous enseigne, j’ai plutôt l’impression qu’on arrive à Bordj Bouira !

– Tiens, ajouta cheikh Mouloud en montrant la route nationale, regarde le convoi militaire de tout à l’heure !

– Ah, oui ! Et que dieu soit loué, le jeune est toujours là sur la jeep, bien vivant ! Mais pour combien de temps ?!

Cheikh Mouloud baissa la tête, songeur. On entrait dans la ville. La sirène annonça l’arrivée du train. Madjid voulut se reprendre : « Excuse-moi d’avoir évoqué ce jeune, j’ai dû attiser ton angoisse au sujet de ton fils.

– Oh, il ne faut tout simplement pas céder à la peur. Tout le problème est là. Et cela, quoiqu’il arrive ! ».

Le train s’arrêta devant un quai de terre battue le long duquel avaient été plantés des acacias sous lesquels devisaient des hommes en burnous et chéchias. Une bâtisse principale en brique et en pierre dans le style art nouveau des établissements publics de la troisième République constituait la gare, loin du style néo-mauresque qui dominait à Alger. Sur sa gauche, elle était prolongée par un long bâtiment moins élevé qu’on lui avait accolé et qu’elle dominait de son toit de tuiles rouge. Sur sa droite, un autre bâtiment plus court que le premier se faisait tout petit devant elle.

Devant l’entrée de la bâtisse, des Européens s’émoustillaient en remarquant leurs proches descendre du train derrière une rangée de gendarmes qui attendaient sans que l’on sut pourquoi. Au loin, un hélicoptère ronronnait comme un félin aux aguets.

– Oh, c’est pour les rassurer, osa Madjid, eux aussi ils doivent avoir peur malgré leurs chars, leurs avions, leurs hélicoptères, leurs bombes, leurs mitrailleuses, leurs jeeps !

– Oh, va en paix, ils peuvent tirer : nous sommes déjà morts ! », ironisa cheikh Mouloud qui voulut avoir le dernier mot.

Après les embrassades, Madjid l’accompagna jusqu’à la porte de sortie. Cheikh Mouloud descendit sur le quai, ses journaux sous les deux bras. Et, alors que le train démarra, saluant son ami tout en le regardant lentement s’éloigner, des gendarmes fondirent sur lui et l’embarquèrent aussitôt.

Madjid frissonna violement :

Au matin, m’éveillant, nul trace de lui

Je dévorais le chemin des yeux

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