La séance du dimanche : La bataille de Tchernobyl

24 Avr

Tchernobyl explosion

Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl partait en vrilles. Les conséquences écologiques et sanitaires sont désastreuses mais plus personne ne semble s’en soucier.
Les conséquences économiques et politiques de cette catastrophe sont complètement passées aux oubliettes.
À tel point que les personnes qui bédavent du Tcherno ne savent pas l’origine du label du mauvais shit qu’ils s’envoient.
Tchernobyl c’était il y a trente ans. Au siècle dernier.
Le documentaire « la bataille de Tchernobyl » montre comment cette catastrophe a été jugulée au moins pire par des hommes et des femmes qui se sont sacrifiés en toute connaissance de cause mais dont les autorités minorent les peines et pertes.
À travers les témoignages, on se rend compte que ce sont les gens du quotidien qui ont alimenté la lutte contre la propagation du fléau. Quand tout s’emballe, une fois n’est pas coutume, les dirigeants sont aux fraises. Les gens prennent le relai au nom de l’intérêt commun.
La catastrophe de Tchernobyl scelle le sort de l’URSS. Le coût financier de l’intervention s’élève à 18 milliards de dollars.
Les États occidentaux raillent l’intervention et l’inorganisation soviétique face à l’atome. Une centrale qui pète, c’est pas le nucléaire le problème. C’est juste la faute de bolchéviques ignares imbibés de vodka.
Les États occidentaux ont rivalisé de mauvaise foi dans le relai de l’information et dans le suivi de la propagation de la pollution par les retombées radioactives de l’explosion du réacteur. En France, le nuage radioactif s’est arrêté aux frontières: le nucléaire, c’est une énergie propre qui éclaire la France.
A l’époque, pour les populations occidentales il n’y a que l’URSS à faire de la propagande.

En 1989 l’économiste et philosophe américain Francis Fukuyama annonce la fin de l’Histoire. Selon lui, la chute du Bloc Soviétique marque l’avènement d’un consensus universel sur la démocratie qui met un point final aux conflits idéologiques.
En fait de Démocratie, il s’agit de « démocratie parlementaire » courroie de transmission du pouvoir économique aux sphères politique et sociale. La confusion entre une technique d’administration et un idéal philosophique est liée au fait qu’à la suite des conséquences de la seconde guerre mondiale et sous la pression du bloc Soviétique, les pays occidentaux et leurs alliés ont fait des compromis dans la gestion des rapports de classes, garanti des droits aux citoyens et fait des concessions dans la répartition des richesses.
Ces entorses faites à l’éthique capitaliste par le pouvoir économique occidental ont été, à tort, considérées comme une marque de justice sociale inhérente aux démocraties parlementaires.
Consécutivement à la chute du Mur de Berlin, les acquis sociaux des travailleurs du monde entier ont fondu comme neige au soleil, et la situation des « pays émergents » s’est détériorée.
La fin de l’Histoire s’impose comme un consensus auquel on ne peut qu’adhérer : les alternatives au capitalisme ont échoué. Les poncifs comme « la démocratie est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres » accompagnent la sentence de Margaret Thatcher: « Il n’y a pas d’alternative ».

Tchernobyl sarcophage
À défaut de garantir le bien-être de tous, le progrès scientifique permet le confort des « plus compétitifs », des plus méritants, des mieux nés parce qu’héritiers d’une culture présentée comme supérieure. Aujourd’hui, le modèle chinois fait comprendre que le capitalisme triomphant, unique modèle de société, n’a plus besoin de son vernis démocratique pour imposer son fonctionnement. On peut faire du bénéfice en broyant de l’humain sans parler de démocratie. C’est le modèle de l’entreprise à l’échelle quasi continentale.
Chacun pour soi et mise en avant des questions identitaires pour se hisser dans la hiérarchie du droit au confort.
Le progrès scientifique et les avancées technologiques escamotent le pillage des populations et des ressources. Le Smartphone fait oublier la guerre au Kivu et la violence des conditions de production sur les chaînes de montage des usines chinoises.

C’est ainsi, et pas d’alternative. D’autant plus que le Capital s’affiche maître de tout, il est « professionnel », il est garantie de sérieux. Il peut toujours plus. Il va même jusqu’à affirmer sa capacité à nettoyer ses déchets ou à produire plus propre.
La défaite du Pacte de Varsovie est économique, elle laisse des cicatrices sur le territoire. Hommes et ressources ont été pressurés pour tenir tête aux démocraties occidentales et leurs alliés. La volonté de créer une société sur d’autres bases économiques a cédé la place à une économie de guerre dictée par le rythme du capitalisme et de ses agressions. C’était la fuite en avant ou l’élimination immédiate. Difficile battre son ennemi sur son terrain, le Bloc de l’Est a perdu.
L’explosion de la centrale de Tchernobyl est le marqueur des limites de l’économie de guerre soviétique. Accusés d’alcoolisme, d’incompétence et de retard technologique, les Soviétiques font office de seuls responsables de la catastrophe.
Un tel cataclysme n’est possible qu’en dehors du capitalisme: aucune multinationale ne saurait souffrir autant de négligence, les démocraties fonctionnent de manière transparente paraît-il. Le documentaire « la bataille de Tchernobyl » montre pourtant que le mensonge concernant le nucléaire est commun aux grandes puissances.

La vérité prend l’escalier, et malgré tout le baratin sur l’atome maîtrisé, les multinationales responsables, le secteur privé synonyme de sérieux, elle débarque au Japon comme Godzilla le 11 mars 2011.
Fin du récit historique des vainqueurs de la guerre froide et retour du concret.

fukushima-24-mars-2011-2

25 ans après Tchernobyl, les 6 réacteurs endommagés de la centrale de Fukushima 1 marquent les limites du modèle économique capitaliste.
Tout d’abord, il apparaît au regard de cette catastrophe que la « démocratie parlementaire» fonctionne mal. La population est mal informée, il n’y a pas de transparence. La crise est gérée par une entreprise privée qui gère à vue les événements en fonction de ses intérêts au détriment du bien commun.
Le Japon, modèle démocratique, symbole de la performance industrielle et financière présenté comme un modèle d’honneur et de méticulosité (certains idéologues d’extrême droite rajoutent  que c’est un peuple ethniquement homogène) se retrouve dans la situation des Soviétiques. Il y a eu négligence dans la conception et l’entretien des centrales, et cela pour faire du bénéfice. Le Japon leader dans les technologies de pointe se révèle incapable de prévoir comment la situation va évoluer, de quoi sont composées les émanations radioactives qui s’échappent de la centrale. Les robots japonais ultra perfectionnés fonctionnent aussi mal que ceux des soviétiques.
La chaine de commandement des autorités japonaises apparaît encore plus grippée que celle des Soviétiques. Le président de l’entreprise TEPCO se fait porter pâle tellement la gestion de la catastrophe l’a fatigué. Au regard du documentaire « La bataille de Tchernobyl » on peut même convenir que les autorités nippones n’ont pas mis le paquet là où les populations soviétique n’avaient pas lésiné. Le développement économique du Japon n’est pas en mesure de maintenir à flot le pays suite au Tsunami. Il devient même un facteur aggravant de la situation en poussant le Japon au bord du gouffre nucléaire.
Le combustible le plus dangereux, celui du réacteur 3, est un produit « recyclé » produit par AREVA. Du développement durable en somme, les scories du pillage de l’Afrique par la France.
Ce n’est pas la faillite du seul Japon, c’est aussi le dépôt de bilan de l’économie mondiale et de son mode de production. Du pillage et de la pollution de l’Afrique par AREVA aux négligences de TEPCO sur ses sites nucléaires, l’économie capitaliste arrive à ses limites. Le massacre de millions pour le train de vie luxueux de quelques-uns n’est plus une option viable, d’autant qu’elle se fait en détruisant les conditions nécessaires à la vie sur Terre.

Les Soviétiques avaient explosé sous la pression de la compétition à mort imposée par les capitalistes. On avait alors parlé de fin de l’Histoire. Certaines voix s’étaient élevées pour signifier qu’elle n’était pas « finie » à l’occasion de plusieurs événements.
En 2001 suite au 11 septembre, certains avaient évoqué une réouverture de l’histoire en raison de la position déclinante de l’Europe et des États-Unis. Plus localement, certains ont évoqué une relance de l’Histoire suite aux Révoltes de novembre 2005 en France. Cependant, même si ces remarques étaient établies sur des faits avérés, ces faits étaient liés à l’activité humaine. Ils pouvaient être relativisés, interprétés. Le 12 mars 2011 à Fukushima, la Nature a mis le fonctionnement économique global de notre société face à ses contradictions de manière brutale. Tout comme elle l’avait fait pour le bloc soviétique  le 26 avril 1986 à Tchernobyl. La terre sur laquelle nous vivons remet en cause le bien-fondé de la doctrine du capitalisme et de son fonctionnement. De critères d’observations basés sur l’étude des sociétés et de l’histoire de l’humanité, on passe à ceux de la réalité matérielle qui déterminent les conditions de vie sur Terre.
Les mêmes causes entrainent les mêmes dérives : le capitalisme ne peut être aménagé ou se réguler de lui-même. Un système économique et social basé sur l’intérêt individuel ne peut qu’entrer en contradiction avec l’intérêt commun et se moque des conséquences sur l’environnement, pourvu que la sphère privée des actionnaires majoritaires soit épargnée. Les aménagements proposés de manière récurrente lors d’une crise de surproduction (keynésianisme, capitalisme à petite échelle, protectionnisme), ne sont que ponctuels et liés à la conjoncture. La régulation et le changement d’échelle sont imposés par la guerre et les rapports de force entre factions économiques.
Le modèle économique et social basé sur le profit et l’intérêt privé a fait son temps et a dépassé ses capacités en matière de gestion d’espace et des ressources.
Si l’espèce humaine veut survivre, le modèle capitaliste ne peut être une alternative viable. Il est désormais nécessaire de poser les bases d’un modèle économique et social différent. Repenser l’espace et le temps, les rapports économiques et sociaux autrement qu’avec les termes imposés par le Capital, construire l’alternative. Le champ des possibles est de nouveau ouvert.

Fukushima a relancé l’Histoire là ou certains l’avaient vue s’arrêter à Tchernobyl, et cela pour aussi longtemps qu’on pourra vivre sur terre.

 

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